‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 129 sur 155 · ENTRE LES MUSES DESLOGÉES ET RONSARD · texte numérisé non relu

ENTRE LES MUSES DESLOGÉES ET RONSARD

A luy-mesme.

Levant les veux au ciel et contemplant les nues, J'avisay 1 autre jour une troupe de grues.

Qui, d'un ordre arrangé et d*un vol bien serre, Representoient en Tair un bataillon quarré , D*avirons emplumez et de roides secousses Cherchant en autre part autres terres plus douces , Où tousjours le soleil du rayon de ses yeux Rend la terre plus grasse et les champs plus joyeux.

Ces oiseaux, rebatant les plaines rencontrées De l'air, à grands coups d'aile alloient en leurs contrées, Quittant nostre païs et nos froides saisons , Pour refaire leur race et revoir leurs maisons.

Les reaardant voiler, je disois en moy-mesme : «Je vouorois bien, oiseaux, pouvoir faire de mesme. Et voir de ma maison la flame voltiger Dessur ma cheminée , et jamais n'en bouger, Maintenant que je porte , injurié par l'âge , Mes cheveux aussi gris comme est vostre plumage.

Adieu, peuples ailez, hostes Strymoniens, Qui . volant de la Thrace aux iïlthiopiens , Sur le bord de la mer encontre les pygmées Menez , combat léger, vos plumeuses armées :

Allez en vos maisons. Je voudrois faire ainsi. Un homme sans foyer vit tousjours en soucy.»

Mais en vain je parlois à l'escadron qui voile : Car le vent emportoit comme luy ma parolle, Remplissant de grands cris tout le ciel d'alentour, Joyeux de retourner au lieu de son séjour.

De l'air abaissant l'œil le long d'une valée,

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Je regarday venir une troupe hasiée,

Lasse de long travail , qui par mauvais destin

Avoit fait (ce sembloit) un pénible chemin.

Elle estoit mal en couche et pauvrement vestue; Son habit attaché d'une espine poinctue Luy pendoit à Tespaule, et son poil dédaigné Erroit salle et poudreux, crasseux et mal peigné.-

Toutefois de visage elle estoit assez belle ; Sa contenance estoit d'une jeune pucelle, Une honte agréable estoit dessus son front, Et son œil esclairoit comme les astres font; Quelque part qu'en marchant elle toumast la face , La verta la suivoit , l'éloquence et la grâce , Monstrant en cent façons , dès son premier regard , Que sa race venoit d'une royale part, Si bien qu'en la voyant toute ame généreuse, Se réchaufant d'amour, en estoit amoureuse.

Devant la trouppe alloit un jeune jouvenceau ,

8ui portoit en courrier des ailes au chapeau , ne houssine en main de serpens tortillée.

Et dessous pauvre habit une face éveiUée ; Et monstroit à son port quel sang le concevoit , Tant la garbe de pnnce au visage il avoit.

Tout furieux d'esprit , je marchay vers la bande. Je luy baise la main, puis ainsi luy demande (Car l'ardeur me poussoit de son mal consoler, M'enquerir de son nom, et de l'ouyr parler) :

Ronsard.

Quel est vostre païs , vostre nom , et la ville Qui se vante de vous ? L'une, la plus habile De la bande, respond.

Muses.

Si ti] as jamais ven Ce Dieu qui de son char tout rayonné de feu Brise l'air en grondant , tu as veu nostre père ; Grèce est nostre païs , Mémoire est nostre mère.

)o8 Lb Bocage royau

Au temps que les morteli craignoieot let âttî|n. Ils bastirent pour nous ot temples et dtei; Montaignes et rochers et fontaines, et préés. Et grottes et forests nous furent consacrées. Nostre mestier estoit d'honnorer les grands rois , De rendre vénérable et le peuple et les lois^ Faire que la vertu du monde fust aimée, Et forcer le trespas par longue renommée; D'une flame divine allumer les esprits , Avoir d'un coeur hautain le vulgaire i mespris. Ne priser que l'honneur et la gloire cherchée. Et tousjours dans le ciel avoir l'ame attachée.

Nous eusmes autrefois des habits précieux, Mais le barbare Turc, de tout victorieux, Ayant vaincu l'Asie et l'Afrique, et d'Europe La meilleure partie , a chassé nostre trope De la Grèce natale, et, fuyant ses prisons , Errons , comme tu vois , sans biens et sans maisons, Où le pied nous conduit , pour voir si sans excuses Les peuples et les rois auront pitié des Muses.

Ronsard.

Des Muses! di-^e lors. Estes«-votts celles-là Que jadis Helicon les neuf Sœurs appella?

Que Cy rrhe et que Phocidc avoùoient leurs maistresses. Des vers et des chansons les sçavantes Déesses ? Vous regardant marcher nuds pieds et mai^a^poinct J'ay le cœur de merveille et de frayeur espoint, Et me repens d'avoir vostre danse suivie, Usant à vos mestiers le meilleur de ma vie.

Je pensois qu'Amalthée eyst mis entre vos mains L'abondance et l'argent, l'autrç ame des humains j Maintenant je cognois, vous voyant affamées, Qu'en esprit vous paissez seulement de fumées, Et d'un titre venteux, antiquaire et moysi.

Que pour un bien solide en vain aves choisi.

Pour suivre vos fureurs misérables nous somnies. Certes» vous ressemblezaux pauvres gentils->hommes,

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Lors que tout est vendu , levant la teste aux deux, N*ont plus autre recours qu*à vanter leurs aveux. Que vous sert Jupiter dont vous estes les filles ? Que servent vos chansons^ vos temples et vos villes? Ce n'eàt qu'ufl« parâd«) un honneur contrefait , Riche de fantaisie, et non pas en effet.

Vertu ^ tu m'a trompé ^ te pensant Quelque chose ! Je cognois maintenant que le malheur dispose De toy, qui n'es que vent, puisque tu n^as pouvoir De conserver les tiens qui errent sans avoir Ny faveurs ny amis , vacabonds d'heure en heure , Sans feu, sans lieu, sans bien, sans place ny demeure.

Muses.

Hà que tu es ingrat de nous blâ$mersinsil Que fusses-tu sans nous, qu'un esprit endufey, Consumant, casanier, le plus beau de ton âg6 En ta pauvre maison . ou dans un froid vila^, Incognu d'un chacun t où t'ayant abreuvé De nectar, et l'esprit dans le ciel eslevé , T'avons faict désireux d'honneur et de louanges , Et semé ton renom par les terres éstranges , De tes rois estimé , de ton peuple chery , Ainsi que nostre enfant en nostre sein nôurry.

Dieu punit les ingrats : à tous coups que la fôudrê Trébuchera de l'air, tu auras peur qu'en poudre Tu ne sentes ton corps et ta teste briser, Pour la punition d'ainsi nous mespriser.

Pource, adjoute créance à qui bien te conseille ; Ayde-nous maintenant , et nous rens la pareille.

Ronsard.

Qije voulez-vous de moy ? L'une des soeurs alors, '^m la bande passdit de la moitié du corps, 'i contre-respondit :

)io Le Bocage royal.

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