PHILIBERT DUC DE SAVOYE
Prince de Piémont.
Vous empereurs, vous princes, et vous rois, Vous qui tenez le peuple sous vos lois , Oyez icy de quelle providence Dieu régit tout par sa haute prudence ; Vous apprendrez, tant soyez-vous appris, Puis vous aurez vous-mesmes à mespris , Et cognoistrez par preuve manifeste Que tout se faict par le vouloir céleste , [Q^i seul va l'homme abaissant et haussant, Qui d'un berger fist un roy très-puissant Èf d'un grand roy, pour se trop mescognoistre, Entre les bœufs aux champs le laissa paistre. C'est du grand Dieu le jugement très-nault ; C'est son advis, contre lequel ne faut Point murmurer , mais bien à bouche close Comme très-juste approuver toute chose.]
Qui oseroit accuser un potier De n'estre expert en l'art de son mestier Pour avoir fait d'une masse semblable Un pot d'honneur, l'autre moins honorable, D'en faire un grand, l'autre plus estreci, Plomber celuy et dorer cestuy-cy.
Ou les fresler, ou bien, si bon luy semble, Quand ils sont faits les casser tous ensemble ? Les pots sont siens, le seigneur il en est, Et de sa roue il fait ce qu'il lui plaist.
Qui voudroit donc accuser d'injustice Le Tout-puissant, comme auteur de malice , Si d'une masse il fait un empereur,
Et de là mesme un pauvre laboureur ?
[S'il pousse en bas les rois et leurs couronnes
Et s'il fait rois les plus basses personnes;
S'il va tournant les honneurs comme il veut ?
II est l'agent; c'est la cause qui peut;
Nous ses subjects, nous recevons la forme,
Bonne ou mauvaise , ainsi qu'il nous transforme.
Aucunes fois il nous levé aux estais
Des hauts honneurs , et nous dévale en bas ,
Nous f^it fleurir et flestrir en mesme heure ,
Et changeant tout, sans changement demeure {a)].
Il ne faut point, pour ma cause approuver,
Un tesmoignage es histoires trouver,
Ny rechercher les histoires antiques
Ny des Romains ny des hommes atûques(i) :
Toy, Philibert , duc des Savoysiens,
M'en fourniras plus que les anciens.
Donques à toy ma parolle j'adresse,
Mettant à part les histoires de Grèce
[Et des Romains, pour te chanter icy
Et ton bonheur et ton malheur aussy,
Non tout du long , il faudroit un Homère ;
Mais, discourant, j'en dirai le.sominaire.]
Quand par fortune , ou par le vueil des cieux, Le père tien eut veu devant ses yeux Tout son païs réduit sous la puissance De son nepveu , un puissant rpy de France (»),
a. Var. :
// est matière, et nws sommes la /orme, Qui à son gré nous change et nous transforme»
Ces deux vers , dans les éditions posthumes , remplacent les dix précédents.
1 . Ces deux vers manquent dans les éditions qui ont précédé ij 84.
2. C'est FrançQÀs 1er, nepveu du duc de Savoye et cousin de Philibert , prince de Piedmont , depuis duc de Savoye du costé de sa mère Louyse de Savoye, qui fut mariée avec
340 Le Bocage royal.
Et d'autre part qu'un empereur (t) plus fort Le maistrisoit sous ombre de support , Et qu'en ta terre en ce poinct occupée Ne te restoit que la cape et l'espéé , Simple sei^eur, ayant de ta maison Perdu le bien contre droict et raison , Doubteusement espiant la fortune Qui ne te fut qu'à regret opportune ; (Car volontiers le sort impétueux Rompt le dessein de l'homme vertueux) (a).
Qui eust pensé qu'après tant de traverses , Queles beaux faits de tes guerres diverses En ton païs, grand duc, toussent remis, Estant ami de tous tes ennemis (?) ?
[Qu'eusses^u fait après tes villes prises, Sans nul espoir de les revoir conquises , Voyant ainsi fortune t'assaillir, Voyant les tiens en ton aide faillir, Et d'autre part le plus grand roi d'Europe T'envelopper d'une invincible trope De gens armés , contre qui les torrents Des hauts sommets des montagnes courans, Bruyans, tonnans, d'une course escumeuse.
Contre qui l'Alpe et sa mine orgueilleuse, Son front, son dos, qui semblent despiter
Jean, comte d'Angonlesme , le père de François 1er. François 1er, voulant passer en Italie , fut arresté par le duc de Savoyc son oncle , à la sollicitation de Charles le Quint , qui luy promettoit monts et merveilles. Le roy François 1er, outré de cette discourtoisie , luy prit presque tout le Piedmont.