Anne de Montmorency
Le Bocage royal. 345
Toy , d'autre part, connestable de France, Perdant la guerre , ourdis une alliance Entre ces roys , et les conjoins amis Autant ou plus qu'ils furent ennemis.
A deux genoux toute France t'en prie ; Humble, après toy toute l'Europe crie Que ta bonté la veuille délivrer Du cruel Mars qui l'a tant sceu navrer, Si que sa playe est encores ouverte , Et n'y a main , tant elle soit experte , Sinon la tienne et du grand cardinal , Qui puissent bien la curer de son mal.
Or de sa part chascun de vous essaye De luy guérir sa misérable playe.
Tentez les cœurs de vos roys animez ; D'un dur rocher ils ne sont point formez ; Ils n'ont sucé le lait d'une tygresse; Ils sont humains, et toute gentillesse, Honnesteté , courtoisie et douceur Comme à chrestiens habite dans leur cœur.
Je suis la Paix, du ciel vers vous venue. »
Et, ce disant, elle rompit la nue Qui la couvroit, et de rayons ardens Leur enflamma tout le cueur au dedans , Encouragez du désir de parfaire Entre deux rojrs un accord nécessaire.
Ce qui fut faict ; car aprez maint discord Et maint débat , ils ont estraint l'accord Qui tient serrez en amitié nos princes, Donnant repos à toutes ses provinces , Et par lequel te fust aussy rendu Ton beau pays que tu avois perdu , Estant amy maintenant de la France Que tu voulois saccager par outrance , Contre laquelle en fureur tu avois Ceint ton espée et vestu le harnois Pour la détruire. jugements des hommes !
346 Le Bocage royal.
£t mainteDant tu aymes et tu nommes
Le roy ton frère, en lieu de le nommer
Ton ennemy , et ton courroux amer
En amitié pour tout jamais tu changes ,
Et des François par la paix tu te venges.
Voilà comment quand le Dieu cjui tout voit
A veu qu'assez la fortune t'avoit
Importuné, t'a descouvert sa face.
Te bienheurant de sa divine grâce ,
Et t'a fait veoir qu'il est le Tout-Puissant,
Qui va le prince et haussant et baissant
Comme il luy plaist, et faict , quand il nous taste,
De nous ainsy qu'un potier de sa paste } (i).
Or, tu n'as pas, comme par un destin ,
Mis seulement ton entreprise à fin ,
En regaignant tes terres détenues.
Qui sous ta main volontiers sont venues ,
Où tes ayeux , un peu moindres que rois ,
Par si long temps avoient donné leurs lois ;
Tu as aussi comme par destinée
La sœur du roy pour espouse emmenée ,
La Marguerite en qui toute bonté.
Honneur, vertu, douceur et majesté,
Toute noblesse et toute courtoisie
Ont dans son cœur leur demeure choisie.
[La Marguerite unique sœur du roy,
Fille d'un roy du mesme sang que toy
I. Ce long passage de 210 vers, conservé dans les éditions qui ont précédé 1 584, et abrégé dans cette dernière, y commence au 57e vers. Les vers 16 j à 180 sont retranchés, ainsi que les 8 derniers.
Dans les éditions posthumes , il disparott complètement et est remplacé par ces deux seuls vers :
Comme ccluy que Mavors accompagne, Sous la faveur du monarque d'Espagne.
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Et ta cousine et ta femme ; en la sorte * Ce Dieu puissant qui la tempeste porte Pour son espouse a prins là haut es cieux Sa sœur Junon, la princesse des dieux , Qui du sourcil , comme grave matrone ; Gouverne tout, assise dans son throsne].
Et bien que mille et mille grands seigneurs, Riches de biens , de peuples et d'honneurs , La Marguerite en femme eussent requise, La Destinée à tov Tavoit promise Pour jouir seul de ce bien désiré , Pour qui maint prince avoit tant souspiré.
Or ceste vieree en vertu consommée .
D'un cœur très-haut desdaignoit d'estre aimée, Et comme un roc qui repousse la mer.
Hors de son cœur poussoit le feu d'aimer.
[Comme un phœnix que l'amour ne tourmenté Vit seul à luy , de luy seul se contente Et ne veult point ailleurs s'apparier, Mais de luy seul soy mesmes s'allier; Ainsy seulette et sans désir extresme D'aimer autruy, la vierge aymoit soy mesme , Et sans daigner un autre amour tenter, De son amour se vouloit contenter.]
Ainsi qu'on void une belle genice , A qui le col n'est pressé du service , Loin des taureaux par les champs se jouant , Aller du pied l'arène secouant , Hausser le front et marcher sans servage Où son pied libre a guidé son courage.
Sans point avoir encores à l'entour Du cœur senti les aiguillons d'amour ; Ainsi marchoit et jeune et toute belle Et toute à soy la royale pucelle, ("Elle ignorant les faux allecheraents Du faux amour et ses attouchements.
Ses feux , son arc , ses flèches et sa trousse , Et le doux fiel de Venus aigre-douce,
l^i Le Bocage royal.
Suivoit Minerve, et par elle approuvez Estoient les arts que Pallas a trouvez] (a).
Aucunefois avec ses damoiselles , Comme une fleur assise au milieu d'elles , Guidoit Taiguille , et d'un art curieux Joignoit la sove à Tor industrieux Dessus la toifle , ou sur la gaze peinte De fil en fil pressoit la laine teinte En bel ouvrage, et si bien Pagençoit
âue d'Arachné le mestier effaçoit.
ais plus son cœur elle addonnoit au livre , A la science, à ce qui fait revivre L'homme au tombeau , et les doctes mestiers De Callioppe exerçoit volontiers , En attendant que Fortune propice Eust ramené toy, son espoux, Ulysse; Seule en sa chambre au logis t'attendoit , Et des amans, chaste, se defendoit.
Mais quand tu vis sauteler la fumée De ton pays , elle , inaccoustumée Du feu d'aimer, par un trait tout nouveau Receut d'amour tout le premier flambeau , Qui déglaça sa froidure endormie, Et de farouche il la réndist amie; Fléchit son cœur, lequel avoit appris D'avoir Venus et ses jeux à mespris; Et comme on voit une glace endurcie Sous un printemps s'escouler addoucie ; Ainsi le froid de son cœur s'escoula , Et en sa place un amour y vola , Voyant celuy auquel ains qu'estre née Pour femme estoit par Destin ordonnée.
Or vivez donc , heureusement vivez , Et devant l'an un enfant concevez
a. Var. :
Comme une nymphe errante par les bois, Qui suit Diane, et porte son carquois.
Le Bocage royal. ^49
Qui soit à père et à mère semblable, D^n beau pourtrait à tous deux agréable !
Vivez ensemble, et d'un estroit lien Joignez tous deux le sang savoysien Et de Valois en parfaite alliance, Si qu'à jamais soupçon et défiance Soit loin de vous, et en toutes saisons La paix fleurisse entre vos deux maisons De ligne en liçne et sur les fils qui d'elle Naistront après d'une race éternelle.