A TRÈS-ILLUSTRE PRINCE
CHARLES Cardinal de Lorraine.
J'ay procès, Monseigneur, contre Vostre Grandeur; Vous estes défendeur et je suis demandeur ; J'ay pour mon advocat Calliope, et pour juge . Phebus, qui vous cognoist et qui est mon refuge ; Et pour vostre advocat vous avez seulement Il me plaist , je le veux , c'est mon commandement. Or devant que plaider il ne faut penser estre Prince, ny cardinal, mon seigneur, ny mon maistre, Issu de Cnarlemaigne . et de ce Godefroy Qui par armes se nst ae Palestine roy (i) , Ny oncle de la royne (2), ou celuy qui la gloire Remporta sur Luther (0 d'une saincte victoire,
1 . Estant descendu de la maison de Godefroy de Buillon , souche de la maison de Guise.
2. De Marie Stuart, femme de François II, et du depuis royne d'Escosse , niei)ce de feu monsieur de Guyse , qui fut tue en uahison. au siège d'Orléans, par Poltrot.
) . Il dit cela a cause que ce grand cardinal preschoit avec
j5o Le Bocage royal.
Ou celuy qui ce règne a purgé des mutins , Acte plus grand que ceux des empereurs latins.
Mais il faut penser estre un d'entre le vulgaire. Et personne privée ; autrement mon affaire Auroit mauvaise issue , et sans heureux succès Je serois en danger de perdre mon procès.
Pource, ne venez point comme un Dieu de la France ; Personne ne prend roit contre vous ma defencc. Ne parlez point aussi ; car vostre docte vois, Qui sçait gaigner les cœurs des peuples et des rois, A qui la triple Grâce , et Pithon où abonde L'éloquence, ont versé le miel de leur faconde , Vous faisant un Nestor, trop diserte , feroit Que le tort éloquent du droict triompheroit.
Car la mauvaise cause avec art bien plaidée Est plus que le bon droFct souvent recommandée. Donc, sans vouloir par art la mienne desguiser, Mon advocat vous veut simplement accuser, Se fiant en son droict (tout juge véritable Donnera pour ma part sa sentence équitable) ; Bt si vous ennuyez de vous voir surmonté .
J 'en appelle à vous seul , et à vostre bonté.
Or de vous accuser il prend la hardiesse De n'avoir vers Ronsard gardé vostre promesse. Tout homme qui ne veut sa promesse tenir Se doit selon la loy sévèrement punir ; Puis d'autant plus se doit tenir la foy promise , Qu'elle vient et d'un prince et d'un pasteur d'église ; Ou ne promettre point : peu d'honneur est receu Quand par le grand seigneur le petit est deceu.
Il dit par ses raisons oue dès la sienne enfance [S\ cela peut servir) eut ae vous cognoissance , Et en mesme collège et sous mesme regent('];
une grande érudition et éloquence dans Paris , contre ceux de la religion prétendue.
1 . Ronsard et luy estudièrent ensemble au collège d« Na- %'arre, sous un mesme régent, qu'on nommoifde VaîIIy.
Le Bocage royal. jji
Il dit qu'en croissant d'âge il est creu diligent A vous faire service , et vous a, quant au reste, En tous lieux honore comme chose céleste ; Puis quand les aiguillons d'Apollon et Terreur Dont s'échauffent les cœurs le mirent en fureur, Et que la Muse grecque et la Muse latine Luy eurent vivement enflammé la poitrine.
Il conceut vos honneurs , et en toute saison N'a cessé de chanter vous et vostre maison.
Quand vostre frère aisné, par superbe entreprise, Engarda que de Mets la cité ne fust prise, Et que César, enflé de vengeance et d'orgueil , Vid en lieu d'un trophée un horrible cercueil De ses hommes occis, qui plus ne remportèrep^ L'Aigle que pour enseigne es fossez ils plantèrent , Il chanta la desfaite, et si haut il vola, Que son vers généreux la victoire égala ; Et, si vostre ifrère eut une belle victoire.
Ce Ronsard n'eut pas moins> en son œuvre, di^ gloire.
Puis quand, par la vertu que l'heur a;Ccomp^gna, Vostre frère â Kenty la bataille gaigna , Et que tous les Flamens et les peuples d'Espaigne A son bras foudroyant quittèrent la campaigne, Il célébra sa gloire , et par son vers fut mis La honte doublement au front des ennemis.
Puis quand les chiquaneurs se tourmentoient d'envie Dequoy vous reformiez les procès et leur vie, .Sans craindre leurfureur, leur fraude et leur courrons. Vous sacra la Justice (») et la mist dedans vous. A Rome vous l'envoyé, où point ne fut deceue , Car elle fut de vous benignement receue, Comme en un cœur gentu de vertus remparé , Qui luy estoit du ciel pour logis prépare.
Puis Quand vostre parent le grand duc d'Austràsie(2) Eut la fille du roy (?) pour espouse choisie,