Ronsard lut 5on page
374 ' ^E Bocage royal.
Après aue la bonté de nature t'ent faite ,
Assemblant pour t'orner une confection
De ce qui est plus rare en la perfection,
Elle en rompit le moule, à fin que, sans pareille,
Tu fusses icy-bas du monde la merveille.
Que te diray-je plus 1 après avoir usé Coraes et luth et fust, je me suis abusé A louer les Seigneurs : aussi je n'en rapporte En lieu de mon loyer au'une espérance morte.
[En lisant mes escrits a l'heure ils diront bien : C'est un gentil ouvrier^ il faut qu'il ait du bien. Mais dès le lendemain ils n'ont plus souvenance De mes vers ny de moy; ô ingrate science !] Si est-ce que les vers ont aux hommes mortels Jadis fait ériger et temples et autels.
Cerès n'a pas esté déesse renommée Pour avoir de son bled nostre terre semée , Ny Pallas pour avoir monstre l'art de filer, Escarder les toisons, ou l'huile distiler; Les livres seulement , de mortelles princesses (Et non pas leurs mestiers) les ont faites déesses.
Les livres ont à Mars les armes fait porter, Le trident à Neptun', la foudre à Jupiter, Les ailes à Mercure ; et leur belle mémoire Sans les vers periroit au fond de l'onde noire.
L'autre jour que j'estois au temple à Saint Denys, Regardant tant de rois en sépulture mis , '^^i n'agueres faisoient tremfcler toute la France ;
^i, ores par honneur et ores par vengeance (j),
enoientun camp armé, tuolent et commandoient, Et de leur peuple avoient les biens qu'ils demandoieot, Et les voyant couchez, n'ayans plus que l'escorce, Comme bûches de bois, sans puissance nv force, Je disois à part moy: Ce n'est rien que aes rois ! D'un nombre que voicy , à peine ou deux ou trois
a, Var. :
Qui , tous enflez d'orgueil, de pompe et d*esperance.
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Vivent après leur mort, pour n'avoir esté chiches Vers les bons escrivains, et les avoir fait riches.
Puis me tournant, helasl vers le corps de Henry, Je disois : mon roy, qui, vivant, as cnery Les Muses qui sont sœurs des armes valeureuses , Ton ame puisse vivre entre les bien-heureuses I Au haut de ton cercueil soient tousjours fleurissans Les beaux œillets pourprez et les Hz blanchissans , Et leur suave odeur jusau'au ciel à toy monte , Puis que de ton Ronsara tu as fait tant de conte !
Je porterois mon mal beaucoup plus aisément, Si , en fraudant les bons , le sort incessamment N'avançoit les meschans; mais quand en mon courage Je voy tout aller mal, de dueil presque j'enrage.
Je me fasche de voir les hommes estrangers , Changeurs, postes, plaisans, usuriers, mensongers. Qui n'ont njr la vertu ny la science apprise. Posséder aujourd'huy tous les biens de l'église. ^ ^ De là sont procédez tant d'abus infinis , Et tu les vois , ô Dieu , et tu ne les punis 1
Et nous, sacré troupeau des Muses, qui ne sommes Usuriers ny trompeurs ny assassineurs d'hommes. Qui portons Jesus-Christ dans le cœur arresté , Ne sommes avancez sinon de pauvreté.
Tournebœuf et Daurat {a), lumières de nostre âge, Doctes et gens de bien , en donnent tesmoignage.
Que vous estes trompez de vos intentions , O pauvres trespassez , qui par dévotions, En fraudant vos parens , fondastes en vos rentes De nos riches prélats les mitres opulentes 1 Mieux eust vallu jetter vostre argent dans la mer. Que pour telle despence en vain le consumer!
Tels biens ne sont fondez pour estre recompense De ceux qui en la guerre ont fait trop de despense. Pour en pourvoir leurs fils , ou les donner à ceux
Lambin, Daurat, Turneb.
)7ô Le Bocage royal.
?uî sont aux cours des rois de& pîUiers paresseux, els biens ne faut donner par faveur ny iprière^ Ny i ceux qui plustot font voler la poussière Sous les chevaux de poste , et, haletant bien fort. Apportent les premiers nouvelles de la mort;
Mais à ceux fue l'on veoit fleurir en bonne vie, A ceux qui dès enfance ont la vertu suivie , Et i ceux qui .pourront vivement empescher De ramper ITierjCsie à force de prescher.
Fresques un seul, Montluc, esloigné d'avarice. Accomplit aujourd'huy sainement son office, Presche. prie, admoneste, et, prompt à son devoir,- Avec la oonne vie a conjoint le sçavoir.
Je me deiis quand je voy ces ignorantes bestes Porter comiùe guenons les mitres sur leurs testes , Qgi par faveur, ou race, ou importunitè, Sont montez, o verAongnel en telle dijgtiitè.
Bien que de Mahomet la loy sok videuse , Si est-ce que du Turc la prudence soigneuse Choisit entre les siens les plus gentils espris^ Et ceux qui ont sa lojy plus dextrement appris, Et , sagt^ les commet comme graves propnètes , Pour contenir son peuple et garder ses mosauètes.
Las! les princes d'Europe, au contraire ae luy. Des pasteurs ignoraas commettent aujourd'huy Sur le sacré troi^)eau de la chrestienne église
Sue Jésus par son sang a remis en franchise, e là Dieu se courrouce, et de là sont issus Tant d'erreurs que Pabus a faussement oonceus, Enfantez par enfans qui sans mœurs ny sciences Sont garder de Peglise et de nos consciences. Il faudroit les oster, et pour Thonùeur de Dieu En mettre de meilleurs sans faveur en leur lieu ; Car le bien de Jésus 11 'est pas un héritage Qui vient de père en fils et retourne en partage ; 11 est commun à tous, lequel on peut oster, Tantost diminuer et tantost adjouster, Selon que le ministre en est digne et capable ,
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De mœufs hofi corrompu , de vices feion -covApflblt.
Toy qui viens après moy^ qui voirr as en maints Heux De mes escrits espars le titre ambitieux De Francus, Francien, et de la Franciade,
8u*egaler je devois à la grecque Iliade , ê m'appelle menteur, paresseux ny peureux.
J'avois resprit çaillard et te coeur généreux Pour faire un si grand cefuvre «n toute hardiesse , Mais au besoin tes roys m'ont failly de promesse ; Ils ont trenché mon cours au milieu de mes vers ; Au milieu des rochers, des forests , des déserts, Ils ont fait ârfester, par faute d'équipage , Francus, qui leur donnoil Hion eu partage.
Pource l'ây résolu de m'en aller d'icy Pour trainer autrepart »a plume et mon soucy En estrangé pays , sfervartt un Bviirt prince. Souvent le maîneur change en changeant de province. Car que feray-je tcy sans aide et sans support? L'espoir qui me tenoit «e perdit par la mort ' Du bon .prince Henry (iX rejtiel tut Tesperance De mes vers et de moy, et «e toute ^a France. »
Alors le bon vrciHaKl ^i m'arresta te pKs Me mesura te front avecmics tin compas , Me contempla des mains les lignes qui sont droites, Celles oui sont en croix, celtes qui sontestroites, Celles d'autour le poulce, et celfes des cinq mons. Les angles malheureux , les angles tjui sont T)ons-; Trois fois me "fit cracher sur la seitme poussière , Trois fois estemuer, et trois fois en arrière Me retourna les bras, trois fois tes ramena , Et trois fois tout autour d'un rond me promena ; Fit des poincts contre terre, après fl tes assembte
I . Henry <n , txHnme on peut voir en rode |)it«iiàfe 4u premier livre ^ Tàvoit fK>ité à faire la J^'unciade!, 4aqueUe il ne fit point pourtaiit ^ue sous Charles^ son recoud fils régnant; mais Henry lll ne Tincîta pas beaucoup 11 Tjchever.
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En mères tout d'un rang et en filles ensemble : Il en fit un sommaire, et en jetant les yeux Trois fois devers la terre et trois fois vers les cieux, Me dit à basse voix : Mon fils, la poésie Est un mal de cerveau qu'on nomme frénésie ; Ta teste en est malade, il te la faut guarir, Autrement tu serois en danger de mourir.
Tu ressembles aux chiens qui mordent en la rue La pierre qu'un passant pour les frapper leur rue ; Ainsi tu mors autruy comme fol insensé , Et non tov, pauvre sot, qui t'es seul offensé.
En quel âge, 6 bons Dieux! ores penses-tu estrer Penses-tu <jue le Ciel pour toy face renaistre Encor le siècle d'or, où l'iiinocence estoit Sur le haut de la faulx que Saturne portoit ? [Lorsqu' Auguste regnoit, qui, respandant sa grâce Sur Virgile et Varrie et sur le luth d'Horace, De faveurs et de biens les remplit à foison Et fist que le bonheur logea dans leur maison ?]
Ce beau siècle est perdu, et nostre âge enrouiilée (Qui des pauvres humains la poitrine a souillée D'avarice et d'erreur) ne permet que le bien Aux hommes d'aujourd'huy vienne sans faire rien.
Pource, avecQues travail il faut que tu l'acquières, Non en faisant aes vers qui ne servent de guieres. Non à prier Phebus, qui est devenu sourd; Mais il te faut prier les grands dieux de la court , Les suivre , les servir, se trouver â leur table , Discourir devant eux un conte délectable , Les courtizer, les voir, et les presser souvent ; Autrement ton labeur ne seroit que du vent, Autrement ta science et ta lyre estimée (Pour n'user d'un tel art) s'en iroit en fumée.
[Les grands à qui tu as ton labeur adressé, *our n'avoir lejurs talons à toute heure pressé T'ont soudain oublié ; car volontiers ils donnent A ceux qui le plus près leurs costez environnent.] Aussi l'astre cruel qui tourmenté t'avoit
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Se tourner devers toy plus doux ne se devoit
Que lorsque Catherine avecque sa prudence
Par naturel amour gouverne nostre France ;
Ce qui est arrivé pour faire reflorir
L'ancienne vertu qui s*en alloit périr.
[Pource , va-t'en vers elle , et humblement luy-offre
Ta compleinte et tes vers, ce trésor de ton coffre ;
Elle est douce et bénigne , et à la royauté
Ensemble elle a conjoint Thonneste privante ,
Et à l'autorité la douceur qui égale
A sa facilité sa majesté royale.
Puis ce règne n'est pas comme l'autre passé,
Où le bien de l'église estoit mal dispensé.
Soubs la royne aujourd'hui reçue une autre police,
Oix raison et le droit commandent sur le vice.
Jamais devant ses yeux homme n'a présenté
Un ouvrage excellent qui ne fust contenté;
Elle, se souvenant des vertus de sa race,
Que Phœbus a conçu sus le haut du Parnasse,
Laauelle a remis sus les lettres et les arts
Et la Grèce laissée à l'abandon de Mars.]
Sans cette noble race en oubli fust Athènes
Et tant de noms fameux sacrez par tant de peines ;
Platon , Socrate , Homère , eussent esté occis
D'une éternelle mort, sans ceux de Medicis.
Ceste royne d'honneur de telle race issue ,
Ainçois que Calliope en son ventre a conceue ,
Pour ne dégénérer de ses premiers ayeux,
Soigneuse, a fait chercher les livres les plus vieux ,
Hébreux, grecs et latins, traduits et à traduire (i),
Et par noble despense elle en a fait reluire
Le naut palais du Louvre {a), à fin que sans danger
I . Il dit cela à cause que le grand Cosme de Medicis fit venir de Grèce tous les bons livres en Italie , qui sont à présent dans la bibliothèque du Roy.
a.yai, (1584):
Son chasteau de Saint-Maur
)(k> Le Bocaob royal.
Le François ivasi vainqueur 4« scivair «titraqger.
Si sa htâé am feinte» «u plus l>eM du «iel née, Ne change, OMniae royne» «a mieux ta destinée , Laisse l'ingrate France, et va chercher ailleurs (Si tu les peux trouver) autres destins aieUleuns.
A £LL£ MËSMË.
onme «ae mère» ardente eu smi cour^^ ^ V^ûc voir son fils, «e boitte du rivafe, -^t, sans baisser car k somme Aechir Ses yeux^ attend s'elle voira ékachir De son eniaat la véile messagère Le ranenam de la rive estran^ère, Où maugpé ky ionstemps avoit esfté De la tempe$ie et du vent arresié;] Comme une belle et jeune fiancée, De ^ Pamour i«veille la pensée, Souspire en vaia^on amy tiuict et jour.
Et, trille, attend l'heure de son retour, [Et telle ardeur de le voir la tran«p)rte
gu'â ia fenestre^ «h chemin , â k porte ent fois le four et cent va r^ardant^ Mais en voyant i)ue k temps cependant De sa promesse est ji passe, à rheure.
En s|enfentMfit dedans sa chambre pleure, Gcoiist. souapire et mord Je lia ta yùa \ Puis, discourant d*un jugement mal sain Sut ce qui peut retarder la présence Du jeune amant , à toute chose pense , Resve, discourt, et, pleine d'âitiour, fart Par trop douter que jamais satisfait] N'est son penser, qui, mal ferme, chaïKieUe,
Le Bocage r^ottal. 3&1
Fcâ^mn* tojso{fiUE& quelque cause itei}vella(4>;.
De tel désir tente Francs ^ qui pend De vos vertus, vostre présence attend , Et le retour de nos deux jeunes princes ^ Qui dessous voms eo^oissent leurs prQvmces.
Mais, quand) on dit que Phebus aux grand&yeiix Aura couru tous les signes des cieux , Et que la Luxe, à b coche attelée De noirs chevaux, sera renouvelée Par douze fois sans que veniez icy, Paris lamente et languit en soucy, Et ne sçauroit, quoy qu*il pense ou regatde^ Songer le poinct quL si loin vous retard.
Seroit-<:e point le Rhosne impétueux?
Le cours de Seine aux ^ands ports fructuiMjf Est plus plaisant. Seroit-ce point Marseille ? Non, car Paris est ville sans pareille ; Bien que Marseille, en ses tiltres plus vieux, Vante bien haut ses phocenses ayeux, Qui, d'Apollon fuyans l'oracle et Pire, A son rivage ancrèrent leur navire.
L'air plus serein des peuples estrangers Et le doux vent parfumé d'orangers De leur douceur vous ont-ils point ravie } La peste, helas ! vous a tousjours suivie»
De Languedoc les pâlies oliviers Sont-ils plus beaux que les arbres fruitiers De vostre Anjou , ou les fruits que Touraine Plantez de rang en ses jardins ameine ?
Je croy que non. Y vit-on mieux d'accord?
Mars en tous lieux (i), de vostre grâce, est mort.
tf. Var. :
Feignant tousjours, tant son esprit dumceiie, De son retard quelque cause nouvelle.
I. La pair fut faite durant le voyage de Bayonne, oà leur sœur Isabelle, royne d'Espagne, les vint visiter.
382 Le Bocage royal.
Qui vous tient donq si loin de nous , Madame? C'est le désir de consumer la flame Qui peut rester des civiles fureurs, Et nettoyer vos provinces d'erreurs.
Vostre vouloir soit fait à la bonne heure !
Mais retournez en la saison meilleure , Et faites voir au retour du printemps De vostre front tous vos peuples contents.
Vostre Monceaux (») tout gaillard vous appelle, Sainct-Maur pour vous fait sa rive plus belle, Et Chenonceau (2) rend pour vous diaprez De mille fleurs son rivage et ses prez.
La Tuillerie (î) au bastiment superbe Pour vous fait croistre et son bois et son herbe , Et désormais ne désire sinon Que d'enrichir son front de vostre nom.
Et toutes fois ensemble ils ont jurée Une promesse entre eux bien assurée , C'est de tousjours porter habits de deuil {a) Jusques au jour que les raiz de vostre œil Leur donneront une couleur plus neuve , Changeant en verd leur vieille robbe veuve , Et que jamais ils ne seront joyeux , Beaux ny gaillards, qu'au retour de vos yeux.
Si vous venez, vous verrez vos allées Dessous vos pas d'herbes renouvellées , Et vos jardins plus verds et plus plaisans
a. Var. :
Et toutes fois par promesse àsseurée
Ils ont ensemtle alliance jurée
De leur vestir de noir habit de deuil.
1 . Lieu de plaisance en Brie , tout joignant Sainct Fiacre, et non guères loing de la ville de Meaux.
2. Lieu de plaisance en la Touraine, qui estoit à la royne Catherine.
j. Ce sont les Tuilleries, qui estoient jadis le jardin delà royne.
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Se rajeunir en la fleur de leurs ans.
Ou bien, Madame, ils deviendront stériles , Sans fleurs, sans fruits, mal-plaisans, inutiles , Et peu vaudra de les bien disposer.
Les bien planter, et bien les arroser; Le jardinier ne pourra faire croistre Herbe ne fleur sans voir l'œil de leur maistrc.
Déjà le temps et la froide saison, Qui vostre chef a fait demy-grison, Loin du travail vous commandent de faire Honneste chère, et doucement vous plaire.
Assez et trop ce royaume puissant A veu son sceptre en son sang rougissant ; A veu la mort de trois rois en peu d'heure , Et d'un grand duc (i) que toute Europe pleure ; Assez a veu l'audace du harnois Vous résister et corrompre vos lois, Et vos citez l'une à l'autre combatre.
Or maintenant il est temps de s'esbatre , Et de jetter dedans l'air bien-avant Tous vos ennuis sur les ailes du vent.
Qui désormais, vous ayant pour maistresse , Craindra du Rhin l'effroyable jeunesse (2), Les Espagnols aux guerres animez , Ou les Anglois hors du monde enfermez ?
Vostre grand nom, que la grand' Renommée Sème par tout, est plus fort qu'une armée :
Car, sans combattre , avecque la vertu Vous avez tout doucement combatu.
Si m'en croyez, vous passerez le reste De vos longs jours sans peine ny moleste.
Il est bien vray aue , présidant au lieu Que vous tenez aessous la main de Dieu ,
1. François 1er, Henry H, François H, et le duc d'Orléans , troisiesme fils de François 1er, frère de l'un et oncle de l'autre.