AMOUR AMOUREUX
A LA ROYNE DE NAVARRE Marguerite de France.
Ce Dieu qui se repaist de nostre sang humain , Ayant au dos la trousse et Parc dedans la main , Voulut depuis deux jours environner la terre, Et voir combien ses traits aux hommes font de guerre.
Comme il alloitle ciel et la mer recherchant. Il vit dès l'Orient jusqu'au soleil couchant. Dès l'Afrique bruslée aux montaignes Ripnées,
I , C'estoient mots de reproche enue ceux de la religioB et les catholiques.
Ronsard, III. 15
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Que tout le monde entier n'estoit que ses trophées, Et qu'il n*y avoit prince, empire ny cité Qui ne tremblast au nom de sa divinité.
Il vit Jupiter pris de nos mortelles femmes , Neptune sous la mer n'esteindre point ses fiâmes , Et Pluton aux enfers sentir la cruauté Qt^'apporte dans les cœurs une douce beauté.
A la fin , tout lassé de voler par le monde , A l'heure que Phebus se cache aessous Tonde, Quand nous voyons le jour en la nuict se changer, Amour chercha partout un giste à se loger.
Ramassant d'un long vol son aile recueillie , Tantost toumoit les yeux sur la belle Italie, Tantost dessur l'Espagne , et tantost, d'autre part. Sur l'isle d'Angleterre abaissoit son regard. Pressé de se loger par la nuict qui commence , Il jetta ses beaux yeux sur le peuple de France, Il advisa Paris, et vint, au poinct du soir, Comme un oiseau léger sur le Louvre s'asseoir.
De fortune la belle et chaste Marguerite, Perle et fleur des François , immortelle Charité , Des divines beautez le patron étemel , Revenoit des jardins du palais maternel.
L'honneur et la vertu suivoient ceste princesse , Ainçois ce beau soleil, qui tiroit une presse Des dames et d'amours autour de son costé.
Elle^ race des rois, marchoiten gravité Au milieu de sa troupe , et passoit les plus belles , Comme l'aube la nuict de ses flames nouvelles.
Si tost qu'Amour la vid , il en fut envieux , Aussi prompt qu'un esclair se jetU dans ses yeux ; Il se fit invisible , à fin que sa venue Ne fust que d'elle seule, et non d'autre, cognue.
L'homme qui est mortel n'est pas digne de voir Les dieux en leur essence , et moins les recevoir; C'est un vaisseau de terre entoumé de foiblesse ; L'humain cherche l'humain , et le dieu la déesse.
Incontinent qu'Amour se fut logé dedans
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Ces yeux si penetrans , si beaux et si ardans , Armez d'une vertu si divine et si claire :
« Je me trompe, dit-il , je croy que c'est ma mère Qui avoit emprunté les membres d'un mortel :
Un œil , s'il n'est divin, ne sçauroit être tel.
Es-ce point Pasithée ou quelqu'une des Grâces ? Œil , quiconques sois-tu , de splendeurs tu surpasses Venus et Pasithée ; et par tout je ne voy Rien gui puisse égaler ta beauté sinon toy. »
Mais si tost qu'elle fut en sa chambre arrivée , Qu'alentour de son corps sa robe fust levée , Que toutes ses beautez se monstrèrent à nu , Amour est tout soudain amoureux devenu , Il souspire, il languit en une peine extrême , Et sent au cœur les maux qui viennent de luy-raesme.
Regardant son beau front d'y voire blanchissant, Et ses sourcis tournez en forme de croissant , Où il prit de son arc la voûture première ; Puis sentant de ses yeux la céleste lumière , Le vray logis d'honneur, lumière qui pourroit R'animer d'une œillade un homme qui mourroit, Esbranler les rochers, appaiser la marine.
Et tirer d'un regard le cœur de la poitrine , Lumière saincte, douce, ancelique, qui fais Et couler et sentir jusqu'en ï'âme tes rais ; Il devint esperdu d'esprit et de mémoire.
Vaincu sans résistance, il quitta la victoire. Et ne fit que penser le moyen de pouvoir Vivre tousjours en elle , et pour dame l'avoir.
Or maintenant ce Dieu sous les fiâmes jumelles Des yeux de 'son hostesse estendoit ses deux ailes , Et seichoit son pennage à leur belle clairté , Maintenant aiguisoit ses rais sur leur beauté ; Maintenant il prenoit les cheveux de la belle Pour refaire à son arc une corde nouvelle ; Maintenant tout son arc racoustroit de nouveau , Se refondoit sov-mesme et se faisoit plus beau. Il oublia le ciel , sa céleste origine ,
)S8 Le Bocage royal.
Et pensoit que le ciel d'elle n'estoit pas digne ; Et tellement Amour de son feu s'embrasa
Sue mille et mille fois ses yeux il rebaisa : i prioit, adoroit, et, vaincu de martyre, Fut contraint à la fin telle parolle dire , Souspirant aigrement, tout triste et tout défait Par le coup que lay-mesme à soy-mesme avoit fait :
a Or je SUIS bien puni des rigoureuses ]>eines Que je soulois donner aux personnes humaines. Les souspirs et les voix et les pleurs soucieux De ceux que j'ay blessez sont venus jusqu'aux cieux. Nemesis m'a puny : c'est la loi de nature, Celuy qui fait du mal, que du mal il endure.
Je suis sans foy, sans loy, vagabond et léger, Menteur, flateur, trompeur, causeur et mensonger ; La mer conceut ma mère en sa vague profonde ; Je suis un Phaêton qui brusle tout le monde ; Je renverse les loix et les villes à bas, Et comme d'un jouet du monde je m'esbas.
c< Maintenant de mes maux je souffre pénitence , Je me confesse au ciel, au cœur j'ay repentance; Je demande pardon, et sçay que justement De mes péchez commis j'endure chastiment.
Je sçay que peut Tennuy, les soucis et les plaintes , Les sanglots , les souspirs et les larmes non feintes. Le mal me touche au cœur qui me fait langoureux ; Et pource désormais , 6 pauvres amoureux , J'auray pitié du feu qui cause vostre perte, Pleurant vostre douleur comme Tayant soufferte. »
Ainsi disoit Amour plaignant sa liberté.
Mais vous, qui sçavez bien comme il est arresté Prisonnier de vos yeux , devenez glorieuse D'estre d'un si grand Dieu seule victorieuse. Vous desrobez son arc^ ses fiâmes et ses traits , Et comme ârdans esclairs vous les jettez espais , Sans faillir, droict aux cœurs de ceux qui vous regardent,
?ut corselets serrez ne bouclairs ne retardent, ant ils sont foudroyans , penetrans et pointus ,
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Accrcz et forgez par les mesmes vertus.
Doncques, perle d'honneur, que la beauté couronne, Il ne faut désormais aue la France s'estonne Si seule vous blessez les hommes et les dieux, Puisqu'Amourest vostrehosteet demeure en vosyeux.
[1578, Amours (ï)].