‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 44 sur 155 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Seul à l'escart , appuyé contre un coin, Veuf de plaisir, plein d'angoisse et de soin » A sourci bas , à poitrine poussée De longs sanglots , estoit le roy Dicée.

Un fleuve espais de ses yeux s'escoula; Francus Tavise et ainsi luy parla :

« C'est à moy, prince^ à pleurer et à traire. Tant de sanglots > à qui tout est contraire, A qui la rner, l'air, la terre et les cieux Sont obstinez ennemis envieux , Qui m'ont trompé dessous belle apparence. ' lln'est rien pire aux mortels qu'espérance.

Mais toy, seigneur si sage et si prudent , En biens , citez et peuples abondant , Riche d'honneur et de terre fertile, Riche de femme et de belle famille.

Ne devroTS estre en ce poinct langoureux y Ains les souspirs laisser aux malheureux. »

Dicée respond : « Las ! si je n'estois père') Hoste troyen , je serois sans misère ; Un mien seul fils a causé mon tourment y Et s'il te plaist je te diray comment.

« Dedans ceste isle habite de fortune Un fier tyran, la race de Neptune,

Qu*un menestrier appris à bien chanter.

De ces deux sœurs Vune avait nom Hyante, L'autre Clymène ; Hyante estait sçavante En Vart magiq* ; mais amour le plus fort y.

Qui n'a soacy de charme ny de sort, De toutes deux tenait Vamt eschauffie, Et de leurs cœurs avait fait son trofie.

Tantost leur joue en tremblant rou^issoity Palle tantost, tantost se blanchissait, Et, s'imprimant de mainte estrange tache^ Monstrait au front le mal que le cœur cache.

Jamais le front ne celle le souci Du triste cœur que Vamour a transii

ijo La Frakciaoe.

Horrible et grand, mats homme en cruauté Tant soit cruel ne l'a point surmonté.

Il fait meurdrir tous ceux qu'il prend en guerre, Ceux que la mer jette contre sa terre, Dessus Pautel de son père, et de sang Honnit le temple. Il attache de rang

Î Piteux regara 1) pour parades aux festes )e ses portaux les misérables testes.

c( Le fer ne peut endommager sa peau; Il rebondit comme fait un marteau Dessus Tenclume : en une seule place, Près le talon , la Parque le menace.

a Mille estoient morts par sa cruelle main, Quand moy, touché d'un coeur doux et humain , Luy fis sçavoir que les bestes sauvages , Tigres , lions envenimez de rages, Qui sans raison vivent parmi les bois , Gros animaux sans pitié n]^ sans lois , S'eotre-tuoient et mangeoient leur semblable ; Mais l'homme, né d'un esprit raisonnable, Enfant du ciel . ne doit faire mourir L'homme son frère, ainçois le secourir.

a Ce grand géan, oyant ceste nouvelle, Enfla son fiel de colère cruelle.

Et bouillonnant, escumant et grondant.

Sans m'advertir de son courroux ardant, Vint un matin au pied de ma muraille Mè défier en plein champ de bataille.

En telle peur soudain armer je fis Mon jeune Orée (ainsi a nom mon fils) L'accompa^nstnt de bien peuple gendarmes, Mieux ec}uippez de courage que d'armes.

a Ce jouvence!, à qui le blond coton , Première fleur, sort«ncordu menton.

Fort et hardi , fit avancer sa trope, Et le premier assaillit le Cyctope, Le grand Phovére (hélas I on nomme ainsi Ce fier tyran aux playes «ndurci}.

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