‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 63 sur 155 · Livre troisiesme · texte numérisé non relu

Livre troisiesme

Car, si on croit à nostre vieille annale, Crète de Teucre est ta terre natale. »

Ainsi Dicée en le tenant luy dit, Quand Francion luy contre-respondit:

a Prince Cretois, qui à bon droit te vantes D*estre sorti de ces vieux Corybantes Qui, sous le glaive et la loy qu'ils tenoient, Dlieureuse paix leurs peuples maintenoient {a). En peu de mots pour si haute entreprise Je respondray : j auray tousjours esprise D'un souvenir l'âme qui vit en moy (^), Pour tant de biens que j'ay receus de toy,

§ui, pauvre et nud, le jouet du naufrage, e m as permis seulement ton rivage, Mais , asseurant ma fortune et mon cours, M'as présenté ta fille et ton secours.

« Or si j'avois puissance sur ma vie, Si du Destin. elle n'estoit ravie, Et si j'estois porté de mon plaisir ^ Je ne voudrois ton royaume choisir Pour demeurer, ains, allègre de joye , J'irois chercher encor ma vieille Troye, Et me plairoit entre les vieux tombeaux De mes ayeux bastir des murs nouveaux, Et d'habiter la cendre de mes pères ; Mais les Destins, .autheurs de mes misères,

fl.Var.(i578):

Qui par la loy leurs peuvles gouvemoient, Et par le glaive en paix les maintenoient,

b. Var. :

}ui varia loy^ ame delà citi, larioient leur st

Gardoient leur sceptre en tranquille unité; Puis qu'il Va pieu sagement me semondre, En peu de mts il me fautU respondre:

Un souvenir vivra toujours en moy.

156 La Franciade.

Contre mon ^ré me traînent et me font

Enfoncer Tœil et abaisser le front.

Je souffre tout, ne pouvant autre chose

Contre le ciel , qui aes hommes dispose (a).

[Ce fier destin la Gaule me promet ,

Qui seulement marier me permet

En Allemagne, et non en autre place.

Du sang troyen meslé parmv la race

Du sang germain des roys doivent sortir ,

Qu'on me promet le monde assujetir,

Ayant borné par le glaive leur gloire

Du rond du ciel , la mer de leur victoire {b).]

Donne, sans plus, à ce prince troyen

Des charpentiers , du bois , et le moyen

De rebastir une flotte nouvelle,

Pour retenter la fortune cruelle ,

Et le malheur par qui tout est domté,

Qui maugré moy force ma volonté. »

Il dit ainsi. Dicée, qui prend garde A son maintien , tout estonné regarde D*yeux et d'esprit ce Troyen qui parloit , Et pour son gendre en son cœur le vouloit.

En cependant son jeune fils Orée , Pour célébrer la victoire honorée , Et pour aux dieux s'acquiter de ses vœux , Deaans ses parcs avoit choisi cent bœufs Au large front , agréables offrandes , Entiers et sains , victimes les plus grandes ; Et près la ville, en un bocage saint,

a. Var.:

Et sans gronder souffrir à bouche close Tous les malheurs que le cul me propose.

b. Var. :

Dont les vertus, triomphes et victoires, Tout l'univers rempliront de leurs gloires.

Manoir des dieux religieux et craint, Les amena. (On dit qu'en ceste place Minos parioit à Jupin face à face , Quand il prenoit les loix de ce grand Dieu.) Il mit de rang les cent bœufs au milieu Du verd bocage , et de gazons il dresse A la Victoire un autel d allégresse.

De tous costez errant en divers lieux , Il amusoit son esprit et ses yeux A regarder s'il verroit d'avanture Quelque grand arbre esgayé de verdure.

Non guères loin sur le tertre prochain Vit à l'escart un chesne au large sein , Aux larges bras , qui ses branches fueillues D'iin chef superbe envoyoit jusqu'aux nues.

De ses rameaux tout le chesne esbrancha, Et sur la cyme en trophée attacha Du mort Gean les armes despouillées, Cuissots sanglants , grèves de sang mouillées , Maille, plastron, gantelets et brassards, Le javelot , le poignard et les dards , La large espée {a) et l'effroyable creste Du morion gardien de la teste.

Devant l'autel les bœufs il assomma.

Le sang qui sort à gros bouillons fuma Sous le Cousteau qui fendoit leur poitrine :

L'un la peau crue arrache de l'eschine , L'un les estrippe, et l'autre peu à peu, D'une estincelle allumoit un grand teu ; Dedans le ciel en voloit la fumée 1 Quand par le feu l'humeur fut consumée, De la cnair crue, un chacun s'approcha.

Et pour manger sur l'herbe se coucha.

a, Var. :

{Car le tyran avait accoustami Pour ornement d'aller tousjours armé.

Non par besoin),,.

15S La Franciade.

Le vin se verse ^ et Pescumease couppe De main en main erre parmy la troupe ,

g>ue, de bon co&ur s'invitant, receVoient, rîa moustache en la tasse lavoient.

De la cité les dames bien coiffées , Aux doux regards , aux sorges atifées De beaux joyaux , au ricne corps vestu D'un or broché en la soye battu {a) , Menoient le bal. Terpin , qui les devance.

Tout le premier mesuroit la cadance , Chantant cet hymne, et mariant sa voix Au luth poussé du trembler de ses doits :

a Fille du Ciel , invincible Victoire , Dont les habits sont pourfilez de gloire , D'honneur, de pompe , et dont le front guerrier Est illustré de palme et de laurier; [Qui devant toy fais broncher les murailles , Qui pends douteuse au milieu des batailles , Qui tout le monde estonnes de ton bruit , Que la Loy craint, que la Justice fuit, Quand le Renom aux ailes emplumées S?me par tout Teffroy de tes armées , Et quand chacun en tressaillant de peur Attent suspens qui sera le vainqueur (i)]i [Royne , qui sœur de Fortune te nommes, Qui tousjours pends douteuse sur les hommes!

Et le conseil casses du bataillant, Qui seule fais d'un couhart un vaillant Et d'un vaillant un couhart , quand ta face

a. Var. :

De la cité Us dames honorables , Sortans dehors en robes vénérables , Et serenant le ciel de leurs regars, Les mains ensemble, à petits bons gaillars.

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