‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 76 sur 155 · Livre troisiesme. i8i · texte numérisé non relu

Livre troisiesme. i8i

Soit que le jour de TOrient retourne, Soit qu*à midy dessus nous il séjourne , Soit que la mer le reçoive à coucher, Je pense en ioy , et si n'ay rien plus cher Que de me paistre en ta vaine figure.

Ainsy pour toy cent passions j'endure , Et sans pouvoir ny veiller, ny dormir.

Seule en mon lict, je ne fais aue gémir.

Que ne me fist Diane la pucelle Mourir le jour, d'une flèche cruelle^

Sue je te vy ? Le temps vescu depuis "est qu'une mort vive de mes ennuis (a).] Comment vivroy-je? Ah! mon ame affolée, Laissant mon corps, en la tienne est allée.

Je suis perdue , et ne me puis trouver; J*ay beau les sorts des sorciers esprouver, Rien ne me sert, ny herbe ny racine ; Tu es mon mal , tu es ma médecine , Tu es mon roy, de toy seul je despens , Je meurs pour toy, et si ne m'en repens.

« Ayes pitié d'une fille amoureuse; La volupté sur toutes doucereuse C'est en amour cueillir la prime fleur.

Non un bouton qui n'a plus de couleur.

Tu me diras que je suis indiscrette , Comme nourrie en ceste isle de Crète , Où Jupiter de tant d'amours espris Le premier laict de sa nourrice a pris [Et que je suis d'Ariadne parente ,

a, Var. :

Dans les éditions de 1578 et 1584, le 3e et le 4e vers sont ainsi conçus :

Te rechercher, l'engager mon désir,

Est mon seul bien , mon tout et mon plaisir.

Les quatre derniers vers sont retranchés.

i82 La Franciade.

Fille à Minos, qui d'amour vidente Oza son père et son pays changer Pour un Thésée , un parjure estranger].

Certes, ce n'est ma terre ny ma race Qui me contraint, c'est seulement ta face Et ta jeunesse, et ton œil nompareil.

Malheureux est qui ne voit le soleil Quand il esclaire , et son œil tourne arrière Pour ne jouir de si belle lumière 1 [Oste ton front , oste moy tes beaux yeux , Oste ta taille égale aux aemy-dieux, Ton entretien , ton maintien, ta parole, Et, qui plus est, ta vertu qui m'affole, Tu esteindras de mon cœur le flambeau ; Mais , te voyant si vertueux et beau , Je t'aimerai d'ardeur insatiable, Et, si je faux, tu en es punissable.] Je ne crains point, comme lesjjames font, De m'appeller femme d'un vagabond , Pauvre tuitif qui n'a maison ny Troye ; Il ne m'en chaut, las! pourveu que je soye A ton service et tu daignes m'aimer , Soit que tu vueille espouse me nommer.

Soit ton esclave , et deussé-je, amusée, Tourner ton fil autour d'une fusée.

Labeurs presens et futurs je reçoy, Pourveu, Troyen, que je puisse estre à toy.

Je ne craindray tes périlleux voyages, Terres ny mer, tempestes ny orages ; Ou, si j'ay peur, j'auray peur seulement De toy , mon tout , et non de mon tourment.

Si je péris, au moins en ta présence Je periray; ou ta cruelle absence (Si tu ne veux pour tienne m 'acquérir) Cent fois le jour me tu'ra sans mourir.»

De tels vers fut son epistre achevée , Puis la scella d'une agathe engravée , La mit au sein de la nourrice , et lors

Page 1