Livre troisiesme. 1S
Une sueur ruissela de son corps.
Avec la lettre encor' luy baille Tarae Pour luy porter, et my- morte se pâme.
Tandis Cybèle avoit changé de peau, Et transformé son vieil corps en un beau , Prenant la face et la voix et la taille De Turnien (qui depuis la muraille Bastit de Tours et la ville fonda).
Lors de tels mots Francion aborda :
a Jusques à quand, fils d'Hector, sans rien faire Nous tiendras-tu sur ce bord solitaire , Acagnardez en paresseux séjour, A boire , à rire, à démener l'amour; A perdre en vain nos jours par les bocages, Suivant les cerfs et les bestes sauvages?
Que ne fais-tu (sans le temps consommer) Ce que t'a dit la nymphe de la mer ?
Courtise Hyante, afin qu'elle te face Voir ces grands rois qui viendront de ta race ; Puis donne voile, et, sans plus t'allecher, Va-t-cn ailleurs ta fortune chercher. »
Ce Turnien avoit la face belle , Les yeux j le front, compagnon trèsfidelle De Francion, qu'à part il escoutoit, Et ses secrets en privé luy contoit.
Il estoit fils de la nymphe Aristine , Qu'Hector avoit sous sa masle poitrine Pressée au bord du fleuve Simoïs.
Ses chers parens en furent réjouis, Enorgueilhs de voir leur fille pleine Du fruit issu d'un si grand capitaine.
Elle accoucha dessus le bord tierbeux Du fleuve mesme, en regardant ses bœufs, Qui, bien cornus, paissoient par le rivage ; D'un prince tel il avoit son lignage.
Ceste déesse, en s'en-volant de là.
Bien loin du peuple à l'escart s'en alfa ' Voir la maison toute rance et moisie
184 La Francîade:.
Où croupissoit la vieille Jalousie.
C'estoit un antre à Tentour tapissé D'un gros halier d'espines hérissé.
[Le clair ruisseau ny la vive fontaine N'y gazouilloient luitans contre l'arène; Mais d'un marest une vapeur sortort Qui parmy l'air, puante, se portoit.] Jamais clarté n'y flamboit allumée, Et toutefois ce n'estott que fumée.
Elle estoit louche et avoit le regard , Parlant à vous , tourné d'une autre part.
[De fiel estoit sa poitrine empoulée , Son col plombé, sa dent toute fouillée; De froid venin sa lan^e noircissoit , Comme saffran son teint se jaunissoit ; Boufie, enflée, inconstante et farouche, A qui le ris ne pendoit à la bouche.
Jamais ses yeux ne prenoient le sommeil Soh au coucher ou lever du soleil , Veillant sans fin , toujours pensive et blesme. Et se rongeoit de sa lime elle mesme , Se tourmentant de travail et d'ennuy Quand le bonheur favorisoit autruy.
Devant sa porte estoit Mélancolie , Froide déesse , et la chaude Folie , Le Desespoir , la Rage et le Trépas.
Elle prenoit à terre ses repas De noirs serpents tout hérissez d'escailles, Nourrissement de ses noires entrailles.
D'un mauvais œil Cybèle regarda ; Lors la déesse ainsi luy commanda (a)} :
«. Var. (1578):
Sa dent rottilUe et son visage blesme Monstroient assez qu'elle mangeoitsoj-mesmc^ Rongeant soncaar de haine et de souci.
D'elle s'approche et lu] a dit ainsi.