Livre troisiesme
Elle est modeste , et plus que la beauté L'homme en la femme aime l'honnesteté {a). »
Il dit ainsi. Une froide gelée S*est par les os de la vieille escoulée j Tremblant de peur, à la fin elle va D'un pied si prompt que Clymène trouva Encore au lit du sommeil assommée :
« Réveille-toy, ma fille mieux aimée; Ce beau Troyen , d'un autre amour piqué , Et de ta lettre et de toy s'est moqué. »
Toute en sursaut, oyant telle parole , Se réveilla ; son esprit, qui s'en-vole Vers l'estranger, emporté du penser, Luy fit ainsi ses plaintes commencer :
a Donques ma lettre a servi de risée l Ha î pauvre moy ! j'estois mal-avisée, Folle d'amour , d'envoyer un escrit A ce banni sans cueur et sans esprit , Qui n'a sceu prendre aux cheveux la fortune ! C^st un niais que la mer importune Comme il mérite , et qui sottement pert Le bien qu'Amour luy a de grâce offert , N'osant cueillir , pour crainte de l'espine, Le beau bouton ae la rose pourprine.
Puis il se vante , 6 le brave empereur !
Que de la Gaule il sera conquéreur, Qui n'a sceu vaincre une fille veincue.
J'ay de sa honte et l'ame toute esmeue, Et tout le cœur ; il n'est du sang des preus , Mais d'un pasteur el d'un piqueur de boeufs.
Son front , ses yeux , son parler et sa grâce , Son port royal , qui les autres surpasse, Sont , 6 Venus , indignes de son corps ,
a. Var. :
Elle est modeste , et Vhonneste amoureux Est plus des mœurs que des biens désireux.
ig8 La Franciade.
Laid par dedans et beau par le dehors!
Ame couarde en un beau corps logée , Oue ciel , que terre , et que la mer ^Egée Vont bourrelant : car vray-semblable il est Que ta simplesse à Jupiter desplaist.
ce Du beau Paris (dont tu mens ta lignée) La beauté fut d'amour accompagnée ; Hélène à luy de bon cœur se rendit, Et par combats dix ans la défendit, Plein de sueur, de guerres et de peines, Cœur généreux qui valoit cent Heleines.
Mais tu ne vaux , jeune escumeur de mer, Qu'à bien ramer, et non à bien aimer.
Puisse arriver que ma sœur soit trompée , Et , sans espoir en ses larmes trempée.
Soit délaissée au front de quelque bora , Et qu'elle pleure aux vagues sans confort.
a Quand ce banni , par honneste cautelie, Aura tiré le plaisir qu'il veut d'elle, D'un cœur parjure oubli'ra sa beauté :
Car l'oeil senestre envain ne m'est sauté.
« Si le destin les Gaules lui ordonne, Qu'en ma faveur cent guerres il lui donne ; Ams que bastir les rempars de Paris, Voye a ses yeux ses alliez péris ; Qu'il soit cnassé, et que de terre en terre En suppliant secours il aille querre ; Puis, par les siens surpris en trahison^ Soit membre à membre occis en sa maison. »
Disant ainsi , de son chef elle arrache Ses longs cheveux , qu'en pleurant elle attache Contre son lict , signe de chasteté , Et que son corps n'avoit encore esté Honni d'amour ; puis sa chambre elle baise :
a Chambrette, adieu ; que j'estois à mon aise Ains que ce traistre et fuitif incognu A nostre bord naufragé fust venu 1 »
Incontinent la fureur et la rage