‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 87 sur 155 · Livre quatriesme · texte numérisé non relu

Livre quatriesme

Et de rayons redoutables et crains Verse la soif et la fièvre aux humains , De sa splendeur effaçant chasque estoile.

Elle, qui tint dessus sa face un voile, Par le travers du crespe Tapperçeut ; Adonc un trait en l'ame elle reçeut.

Le cœur luy bat au fond de la poitrine ; Ses pieds tenus comme d'une racine Ne rerauoient ny deçà ny delà.

Dessus sa joue une rougeur alla , [Chaude de honte; une froide gelée Sur ses genoux lentement est coulée , Et ne sçay quelle ombrageuse obscurté De ses beaux yeux offusqua la clarté ;] Et tout le corps comme fueille luy tremble.

Ils sont long temps sans deviser ensemble.

Tous deux muets Tun devant l'autre assis ; Ainsi qu'on voit deux pins , qui vis-à-vis D'un beau ruisseau sont plantez au rivage, Ne remuer ny cyme ny fueillage, Cois et sans bruit en attendant le vent; Mais quand il soufie et les pousse en avant , L'un prés de l'autre en murmurant se jettent, Cyme sur cyme , et ensemble caquettent; Ainsi dévoient babiller à leur tour Les deux amans dessous le vent d'amour.

Francus venu , la compagnie attainte.

De honte et peur, se recula de crainte , Et se cachant sous le bocage ombreux , En leur devis les laissèrent tous deux.

L'amant vit bien dez la première œillade Que l'amoureuse au cœur estoit malade , Que son esprit cherchoit à s*en-voler; Pource il la flate et commence à parler.

« Chasse la crainte et la rougeur qui monte Dessus ton front ; tu ne dois avoir honte De parler seule à moy seul, estranger :

Je ne vien pas, vierge, pour t'outrager,

204 ^^ Franciadc.

Mais pour t'aîmer ; et mon humble courage' Ne semble point â ceux du premier âge , Fiers estrangers, Hercules et Jason,,

?ui ravissoient les filles de maison, elle insolence au cœur n*est point entrée D'un qui n'a lieu , ni terre , ni contrée , A qui le ciel sa clarté va niant.

Je suis, hélas ! estranger, et priant ; Le grand Jupin à telles gens préside, Et sous sa main les conserve et les guide ; Père commun , les défend contre tous.

Pource au besoin j'embrasse tes genous.

Imitant Dieu , sois , vierge , secourable A moy, fuitif, priant et misérable.

a Jadis Ariadne en ce pays icy , Prise d'amour, prit Thesee à mercy ; Victorieux sans danger le renvoyé Par un filet qui conduisoit sa voye.

Un gentil cœur aide tousjours autruy !

Pour tel bien-fait elle encore aujourd'hui Reluit au ciel, et ses yeux manifestes (a) Roulent de nuict par les voûtes célestes.

Je ne requiers ricnesses ni thresors , Ny grand empire enflé de larges bors; Je yeux sans plus que ton bel art me face Voir ces grans rois qui naistront de ma race , Et par sur tous un Charles de Valois, Qui l'univers en voira sous ses lois.

[Pour un tel rov toute peine m'est douce, Le vent m'est aoux , la mer qui se courrouce , Foudres, esclairs, ne m'offensent, pourveu

S je de moy naisse un si puissant neveu, outre le moy ; tu en as la puissance.

Le bas enfer te rend obéissance,

a. Var. :

Est un bel ûstre, et ses feux manifestes

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