‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 69 sur 127 · I . Dedans · texte numérisé non relu

I . Dedans

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en chèvre, et une chevalier dessus, nommé Belorophon, qui la tuait. Ce Belorophon estoit ung philosophe moderéj bien rassis et bien apris aux vertus moralles, qui tuoit, subjugoit ses passions et propres affections. Encore ont -ils fainct qu'il y avoit des hommes qui estoient centaures, bestes par la partie inférieure à cause de la sensualité, et hommes par la haulte à cause de la raison.

Or, quand les passions sont débordées et hors de médiocrité, elles ne sont pas seullement vicieuses, mais elles engendrent les vices. Mais, quand elles sont bien modérées et guidées par le frain de la raison^ elles ne sont pas vicieuses ; au contraire elles sont prmcipes et matières de là vertu ; car de voulloir du tout comme les stoïciens déraciner hors de Thomme les passions, cela est impossible. Tant que nous aurons foye et cœur, veines, artères et sang, nous aurons des perturbations; or de les sçavoir bien modérer et attramper, c'est le faict et vray effect des vertus moralles.

Qui voudfra considérer la faculté de Tame en ses deux parties , il trouvera que les vertus intellectuelles sont si jointes aux morales, qu'il est bien malaisé de les pouvoir séparer; car oui conduiroit la sensualité et nostre brutalité, si ce n^estoit la prudence et la raison,

3ui . comme un bon cochier, conduict ses chevaux et e loin prévoit s'il y a point quelque fosse, ou bourbier, ou torrent, de peur de se perdre luy, sa coche et ses chevaux.

Mais pource qu'il y a'plusieurs sciences intellectuelles, qui ne sont utiles au maniement des affaires publiques, comme est la phisioue, l'astrologie, la judiciere et beaucoup d'autres telles curiosités ; si nous comparons telles vertus intellectuelles aux moralles, les vertus moralles les passeront de beaucoup. Socrate fut le premier, lequel, vovant les philosophes auparavant luy s'estre amusés à la cognoissance des metheores et, tousjours plantés sur une montagne, avoir les yeux attachez aux nues, pour sçavoir les causes des foudres,

tonnerres, tempestes, comètes, neges, pluies, gresle et telles impressions de Tair, luy, cognoissant que cela estoit inutilie et qu'aussy bien, soit qu'on en sache la cause ou que on ne la sache point, ils ne laissent pas d'estre; il attira la philosophie, qui estoit en 1 air (comme on dict que les sorcières de Thessalie tirent la lune et la font venir en terre), la communicqua aux hommes et la logea dedans les citez, tournant la contemplation en l'action. Anaxagore^ Thaïes, Democrite, se sont amusez à la contemplation ; aussi ils n'ont jamais rien proffité à leur Republique, pour en acquérir le nom de bons citoyens. Au contraire, Pendes, Themistocle, Aristide; pour se mesler du maniment des affaires civilles et politiques, ils ont bien institué leur cité de bonnes loix , en temps de paix ; en temps de guerre, bien ordonné les batailles, raporté force victoires et triomphes, au grand honneur et contentement d'eulx et de leurs citoyens.

On ne laisse pas d'estre homme d'honneur et de vertu, et de vivre bien et sainctement sans sçavoir telles curieuses vanitez, qui nous estonnent du nom seullement. et dont l'effect n'est que vent. Voyez-vous

Sas nos laboureurs , qui n'ont jamais apris que l'art e la charue* toutefois ils vivent en gens de bien et d'honneur. S il y a quelque probité, vertu, foy, simplicité, pnidhommie au monde, elle est parfaitement entre les laboureurs.

Ceux des terres nouvellement trouvées en Canada, Pérou, Calicuth, n'ont poinct de science ; toutefois ils sçavent garder, de nature, une amitié et société et ung bon comerce les ungs avec les autres.

Maintes villes ont flory en honneur et vertu, avant que la recherche de telles sciences fut reçue et aprouvée : comme Lacedemone, Rome, et mille autres. Or, oui pourroit avoir les ^vertus moralles et intellectuelles ensemble, je confesse véritablement seroit Dieu et auroit le souverain bien. Mais, puisqu'il est malaysé de les trouver en ung mesme subject, que l'action empesche

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la contemplation y et la contemplation l'action^ il vault mieux choisir la meilleure partie, la plus utile et la plus nécessaire, et plus propre aux maniemens des affaires, qui sont les vertus moralles, qui nous rendent modérés , bien conditionnés , et qui nous font appeler du nom de vertueux et de gens de bien, que nous amuser à la vanité.

Vous me direz que la cause est tousjours meilleure que son effect, et que les intellectuelles sont les causes et les moralles Tettect. Je n'en veux pas opiniastrement disputer; mais je sçais bien que jamais homme ne congneut parfaictement la cause des choses, sinon par ombre et en nue , et que Dieu a mis telles curiosités en rentendement des hommes pour les tourmenter. Qu'ay-je affaire de la cause qui faict estre le soleil ce qu'il est, s'il est plus grand ou plus petit, s'il est rond ou faict en dos ae navire, s'il s'allume au matin ou s'estainct au soir? cela ne sert de rien, ny à mo};, ny au publicq ; mais de cognoistre ses effects et opérations, comme il eschauffe la terre et la faict fructifier, par ses ravons que je sens et que je voy, de cela véritablement m apartient la cognoissance.

Si l'on me dict que la vertu intellectuelle a pour subject les choses célestes, qui poinct ne faillent, et que les moralles n'ont pour subject que les choses basses et pleines de changemens et de mutations, et par conséquent moins exellentes, je responds qiiç ce n'est pas grande vertu de contempler et s'amuser en un subject qui ne peult faillir, ni tromper. Mais avoir

§our subject les choses incertaines et le gouvernement es villes, où les ungs sont colères, les autres flegmatiques, les autres mélancoliques, les uns ambitieux, les autres modestes, les autres arrogans, les autres simples, comme on voit en toutes villes, pleines d'altérations, de changes, de variétés de mœurs, et les sçavoir bien policer, gouverner et modérer, véritablement c'est plus d'artifice que regarder et méditer cela qui est constant, et qui ne peult faillir ny décevoir. Caton le censeur

INÉDITES. l6l

disoit que Rome se perdroit <;[uand on introduiroit tant de science. Quant à moy, si ce n*estoit de peur de honte, je dirois que je ne congnois poînct tant de vertus intellectuelles, qui sont propres aux endormis et agravez de longue paresse, pour (*) les hermites et autres telles gens fantastiques et contemplatifs; me retirant du costé de Taction. Car que sert la contemplation sans l'action ? de rien, non plus qu'une espée qui est tousjours dans un fourreau, ou ung Cousteau qui ne peult couper.

Je conclus doncq, puisque les vertus moralles nous font plus charitables, pitoyables, justiciers, attrampés, forts aux périls, plus compaignables, et plus pbeissans à nos supérieurs, qu'elles sont à préférer aux intellectuelles.

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