DISCOURS SUR L'ENVIE
ire, l'argument de l'Envye est de sov mesmes si fascheux, espineux et pierreux et sterille aux Roys, que proprement je le puis acomparer aux terres ingrates et infructueuses lesquelles trompent tousjours la peine du laboureur, et ne luy rendent à la fin, pour beaucoup de travail et d'espérance, sinon la cueillette d'une petite moisson. Toutesfoy, par vostre commandement.
t. Le mot pour est rayé et comme ajouté d'une autre écriiarc.
2. Cette pièce, qui fait partie du volume .5 5 9 de la collection Dupuy à la Bibliothèque Impériale, est accompagnée de cette note : c Discours politique recité devant le feu Roy Henry III' par feu Monsieur de Ronsard, et escrit de sa main. »
Comme le précédent, il a été lu à l'Académie du Louvre.
Ronsard. * 1 1
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je feray^ comme de coustume, le mieux que je porray.
Indignacion , hayne, aemulation, malveillance et envye, sont choses diverses, comme il me semble, combien que, à les contempler de prés, ce n*est qu'un seul arbre qui produict divers maulx, lesquelz ont tous pour object la douleur et la volupté.
L'indignacion que les anciens appelloyent Nemesis est ordinairement une passion bonne et louable de soy, comme venant d'une bonne cause : c'est quand nous sommes faschez, courroucez et indignez de l'injuste prospérité des meschants ou de ceulx qui parviennent aux richesses, estatz ,et honneurs', sans les avoyr méritez.
Miséricorde est son contraire, qui se fesche de ce que les gens de bien sont affligez et tourmentez injustement ; et l'indignacion invétérée et conçue de longue main entendre la hayne , car de nature nous haïssons les mescnans et vicieux comme peste de la Republique ; toutesfois, nous n'en sommes pas envyeux, car les hommes ne désirent point estre meschanz ; au contraire nous les détestons, naîssons et aborrons.
La haine s'estend encore plus loing, car elle appartient aussy bien aux bestes comme aux hommes. Les bes'tes n'ont point l'indiçnacion , l'aemulation , ny l'envye; comme le loup et Ta brebis, l'aigle et le cygne, le chat et le souriz ; ou , si vous voulez faire mouryr de despit une panthère, qui hait l'homme à toute extrémité, il ne faut que luy monstrer le tableau où un homme sera portraict.
L'aemulation est semblablement une passion louable, comme ayant son estre d'une bonne volonté d'ensuyvre et inmiter à ce qu'elle voit estre le plus excellentj ou n'estre autre. Telle affection est propre aux jeunes hommes (à «cause de l'abondance du sang) lesaueiz pensent que les choses difficiles leur seront facUles, quant ils sont poussez d'une chaleur et d'une généreuse aemulation. On n'inmite jamais les choses basses, viles et abjectes, qui n'aportent point d'honneur à
l*acteur, mais les excellentes et rares , tant les biens de l'ame que du corps, que de fortune, comme science, prudence, tempérance, richesse, honneur, dignité, beauté, grâce, terce, agilité et leurs semblables. Quant on voit un homme docte, on s'essaye d'estre sçavant, pour acquérir réputacion comme luy. Quant on voit ung homme riche, magnifique et libéral, on s'esforce avec toute opiniastreté d'amasser des biens, pour estre magnifique, libéral, pitoyable et miséricordieux comme luy. Quant on voit ung homme propre, courtovs et bien esprouvé, on s'estudie de rinmiter afin de se rendre agréable comme il est. Somme, Taemulation est tousjours généreuse, comme est inmitant ung patron généreux et vertueux.
Son contraire est le mespris ; c'est quant ung homme est si fier, ou si sot et si mal né, qu'il mespnse et aborre toutes vertus et toutes choses excellentes; tant s'en huit qu'il les daigne imiter.
L'envye est le plus meschant et le plus villain vice de tous, comme celuy qui n'a pas pour subject les estrangers, mais frères, parens, voysins, compaignons, pareils et amvs. C'est une douleur et tristesse procédante d'ung lasche couraijge et d'une abjecte et viliaine pusillanimité de l'ame, qui se tourmente, ronge et lyme soy-mesme de la prospérité, £iveur, crédit, beauté, force, agillité, pudeur et sçavoyr, et, bref, de toute bonne fortune et prospérité qui arrivent à son pareil ; passion qui rend l'envieux extrêmement tourmenté; car, se desfiant de ses forcer et de ses facultez, il entre en désespérance de pouvoyr esgaller, passer ou atteindre aux bons succez et heureuse prospérité de son compaignon, et s'oppose tant qu'A peut à son advancement. Or pource que telle envye se faict en plusieurs sortes, i en diray seullement cinq ou six à cause de briefvete :
Tous ceulx qui sont d'ung mesme mestier, mesme condition et mesme profession, de mesme classe et de parenté, de mesme renom, ricnesse, beauté, agilité de
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coq)s, gloyre, estât, royauté, dignité^ exceUence ou faveur, sont tous envieux les un^ des autres; car les hommes veullent tousjours de nature, vaincre et surpasser en dignitez, honneurs, renom et crédit leurs pareilz et compaignons;
Ceulx qui sont illustrez et anoblys par actes généreux sont envyeux des autres qui les inmitent, et pensent que celluY qui les suyt leur veuille arracher l'honneur sur lequel ils ont desja mis la main; tels furent Marins et Sylla, Caesar et Pompée;
Ceulx entre lesquelz il n'y a gueres difference d'honneur, de dignité et de renom, et ne s'en fault
fueres qu'ilz ne soient esgaulx^ ou se surpassent de ien peu et sont inférieurs de bien peu, sont envyeux les unes des autres;
Ceulx qui sont et qui veulent estre tennz pour sages et sçavans : comme Platon {*) qui voulut faire brusler les livres de Democrite, desquelz il avoyt tiré ses plus beaux escripts ;
Ceulx qui sont prez voysins se portent ranctine; car jamais on n'a procez ny débat contre ung estranger, ny contre ceulx que on ne cognoist point, ny contre ceulx qui sont mortz il y a longtemps ;
Ceulx qui voyent que les autres ont eu en peu de jours et sans çrand'peine ce qu'ilz n'ont sceu avoyr, ny espéré jamais recevoyr ny par travail, ny par longueur de temps, sont envyeux ;
Ceulx qui voyent que les aultres possèdent les biens, faveurs et honneurs qulls avoyent autrefois et desquels ils avoyent autrefois jouy, comme les vieilles gett$ qui portent tousjours envye aux jeunes, pourcequ'tlzont la beauté, la jeunesse et la santé qu'ilz sonUoyent avoyr.
On cognoist par là q^ue la rancune n'est qu'une volonté maligne et desfaillante de bon cueur, qui se
1. Ronsard parle ici de Platon assez légèrement; ce n'est pas un énidit.
de^fye et désespère de ne pouvoyr jamais atteindre aux honneurs de son compaignon.
Au contraire , tous œulx qui ont surmonté la fortune et qui , par la consummation de toute excellente vertu , sont montez eu extrême de^ré de haulteur, ne sont plus ny envyeux ny envyez, mais au lieu de l'envye, ils ont des malveillans Ç) et des ennemys.
Alexandre, après qu'il eut par Theureuse faveur du ciel gaigné toute T Asie, n*avoyt point d'envyeux ; car il estoit monté si hault et en telle grandeur, que Tenvyeux ne Tosoyt regarder, se désespérant d'atteindre au moindre de ses taictz. Il ne portoit point d'envye aussy à ses soldatz, ny à ses capitaines^ d'autant qu'iiz estc^ent constituez en moyndre dignité et qu'ilz ne pouvoyent jamais le surpasser.
Les grandz personnages , montez au très hault et très extrême sommet de l'honneur, reluysent comme le soleil de midy qui ne fait gueres d'humbres ; c'est à dire que l'envye ne les suyt plus.
Et tant s'en fault que on leur porte rancune que, en lieu d'en estre envyeux , on devient admirateur et adorateur de leur excellente vertu.
Tel fut Alexandre qui eschappa l'envye, mais non la hayne des siens, laquelle à la fin le fist mouryr.
Le proverbe qui dict que celluy est malheureux qui n'a point d'envyeux, ne s'entend que des basses et médiocres fortunes, et non de celles qui sont venues à toute extrémité de grandeur. Car l'envie est des pareilz et non de ceulz qui surpassent et franchissent de bien loing toute médiocrité.
Or, de toutes les passions de l'ame irrésonnable , Feavye est la plus extresme ; car comme elle s'estouffe soy-mesme de sa fureur, elle-mesme par punition divine est aussi sa meurtrière, sa eesne et son torment; et toutes les furies, cerbères, harpies et gorgonnes des enfers ne sont que passe-temps et jeux auprès de la