EPISTRE A CHARLES
Cardinal de Lorraine.
(1 uand un Prince en grandeur passeroit tous les
^^<^ Dieux,
S'il n'est doux et bénin, courtois et gracieux.
Humain^ facile, honneste, affable et débonnaire.
Il ne gai^ne jamais le cœur du populaire ;
Chacun fuit devant luy , comme un agneau tremblant
Fuit le loup ravisseur. Bien que d'un beau semblant On feigne de l'aimer, toutefois on luy porte, En lieu d'une amitié, une haine bien forte.
Un Roy ne peut avoir à son œmmandement De ses propres sujects que le corps seulement; Nous luy devons cela, soit par zèle ou par crainte; Mais il n'est pas seigneur de nos cœurs par contrainte. S'il veut estre le Roy des cœurs comme des corps, Il faut les acquérir par douceur, et alors Il aura cœurs et corps de toute sa province; Tant rhonneste douceur est séante à un Prince, Comme à vous, mon Seigneur, bien que seul vous soyez L'honneur dg^ cardinaux, et que vous employez Presque seufvostre esprit aux affaires de France, Bien que tout le conseil suive vostre éloquence, Bien que vous entendiez grec, latin et françois, Bien que vous respondiez d'une tres-docte voix A tous ambassadeurs de quelque part qu'ils viennent, Bien que les plus sçavans auprès de vous se tiennent. Bien que vous gouverniez presque seul nostre Roy, Bien que pour vostre ayeul vous vantiez Godefroy, Bien que Hierusalem en vos titres se lise.
Bien que vostre niepce ait la couronne prise, Royne de ce pays qui entend les chevaux Du soleil se coucher assez loin de ses eaux ; Royne qui doit un jour par nopce solennelle Joindre au sang de Valois vostre race immortelle; {*) Bien que vos freres*^oyent magnanimes guerriers, Soit en paix, soit en guerre, à l'œuvre les premiers ; Soit qu'il faille garder sagement la muraille De Metz environné, ou soit au'en la bataille De Rentv. par les coups de leurs glaives tranchans, Il faille a'hommes morts engresser tous les champs ; Ou soit que sur la Iher pour nostre foy chrestienne Ils respandent le sang de la race payenne ;
I. Marie Stuarti qui estoit nièce des Guise, par sa mère Marie de Lorraine.
278 Le Recueil
Si n'estes-vous pourtant ny superbe ny fier, Mais humble ne vous plaist vos faits glorifier Par ceux de vos ayeux, bisayeux et grands-peres, Ny de gestes nouveaux achevez par vos frères.
C'est le plus grand honneur que vous sçauriez avoir, ( Tant plus vostre grandeur est puissante en pouvoir, Tant plus vous maniez les affaires publioues, Tant plus vous soustenez les décrets catnoliques, Tant plus vous commandez, tant plus vous gouvernez Nostre Roy, sous lequel ses loix vous nous donnez) D'estre humble et gracieux. Je sçay que vostre race, De victoires ornée, est digne qu'on luy face Honneurs dessus honneurs ; et je sçay bien qut vous Méritez à bon droit qu'on baise vos genous.
Qu'on se jette à vos pieds ; mais Prince, ou je me trompe, Ou vous devez fuir ceste mondaine pompe, Et ne devez user de si hauts appareils Sinon envers ceux-là qui seront vos pareils, Et Princes comme vous ; à ceux-là comme maistre Vous devez faire, grand, vos grandeurs apparoistre, Et combien vous pouvez ; mais aux petits qui vont Tremblant en vous voyant, et qui n osent le front Hausser vers les rayons de vostre clair visage, Vous devez estre simple et plein de doux langage Pour leur gaigner le cœur, imitant l'Etemel Qui se daigna vestir d'un nabit corporel.
Et rejettant les grands où tout orgueil ai)onde, Se rendit familier des plus petits du monde.
C'est peu de cas. Prélat, de cet honneur mondain. Oui plus tost que le vent du jour au lendemain S^ntuit, et longuement ne séjourne nostre hoste; Car un jour nous le donne, et l'autre jour nous Toste. Il y a plus de peine à bien garder son ranff, A gouverner un Roy, à bien fairt le grand.
Que tout l'honneur ne vaut ; ceste charge honorable S^ccompaigne toujours d'un soucy misérable, D'une sollicitude et d'une ambition.
D'un travail espineux, et d'une passion
Sui tousjours dans le cœur éternelle démettre, i nous laissant dormir la nuict une seule heure.
C'est peu de cas aussi de bastir jusqu'aux cieux Des palais eslevez d'un front ambitieux, (*) Qui ne servent de rien que de pompeuse montre, Qui ne peuvent durer ( tant soient forts ) à rencontre De la fuite du temps ; car bien que les chaleurs. Les hvvers ou les vents, ou mille autres malheurs. Soit cle pluye ou de gresle, ou le flambant tonnerre, Ou Pire d'un seigneur, ou le sac d'une guerre, Ne les fissent tomber; si est-ce que le temps D'eux-roesmes les feroit dans le cours de cent ans (a) Renverser pied sur teste, et à la petitesse Des champs esgalera leur superbe hautesse.
Je ne dy pas. Prélat, aue ce ne soit bien fait De bastir un palais en délices parfait.
D'obtenir d'un grand Roy tout ce qu on luy demande. De se faire soy-mesme et sa race bien grande \ Mais il ne faut pas tant aue le cœur y soit mis, Qu'on ne face un trésor ae fidèles amis. Sur lequel les larrons ny le feu n'ont puissance, Ny l'ire des grands Rois, ny du temps l'inconstance. Il faut se rendre amy de ceux qui ont pouvoir De chanter vostre nom, et de faire sçavoir Aux siècles à venir vostre immortelle gloire, Par œuvre poétique, ou par certaine histoire; Lors vous ferez pour vous trop plus que ne pensez. Si par ce beau moyen les ans vous devancez. *
Mais ne voyez-vous pas comment la renommée De vostre oncle defunct est desja consommée
fl. var. (1578):
Us fera de sa faulx en moins de deux cens ans
I . Allnsion au château de Meudon, près Paris, qve le Cardinal s'occupait d'achever et d'embellir. Voyez (t. IV, page 55) une description de la grotte de Meudon.
28o Le Recueil
Dans le creux du tombeau, morte avecques ses os,
(Si son nom quelquefois ne survient à propos)
Bien qu'il fust libéral, magnifique et honneste,
Bien qu'il eust comme vous le chapeau sur la teste,
Et bien qu'il gouvernast l'autre Roy tout ainsi
Que vostre Saincteté gouverne cestuy-cy?
On ne parle de luy non plus que d'un pauvre homme
Que la commune mort sans renommée assomme
Dans un lict incogneu, par faute que les vers
Ne respandent son nom dedans cest univers, [mure
Doncq' à fin, mon Seigneur, qu'un tel mal-heur n'em- Vous et vostre renom sous mesme tombe obscure, Vous devez à l'envy vostre maison garnir D'hommes qui sçauront bien vos vertus maintenir, Hardis contre la mort qui les Princes emmené. Tel à Rome jadis s'apparut un Mécène, Qui père entretenoit les plus gentils esprits Pour enrichir son nom de leurs nobles escrits. Il ne fut point deceu de sa belle espérance, Ny ne sera jamais ; il vit par souvenance Autant que son Auj^uste, et encore aujourd'huy Les Princes bien-faicteurs se surnomment de luy.
[Est-il rien de plus grand qu'après la mort de vivre! Ceux à qui vous plaira commander de vous suivre Ne vous seront jamais importuns ni fascheux.
S'il vous plaist seulement de dire un mot pour eux Au Roy, vous les rendrez contens en toute chose. Ne soyez donc marri, ô grand Prélat, si j'ose Ainsy parler à vous. Le flatteur, le menteur^ Ne tiendroient ce propos ; mais le vray serviteur Qui ayme de bon cœur prend quelquefois l'audace De parler à son maistre, et si n'en perd la grâce.
Mais bien que vous soyez tres-detonnaire et doux. Pourtant il ne faut pas prester l'oreille à tous; Il faut choisir les gens en vostre fantaisie, Deviint qu'user vers eux d'honneste courtoisie, ( Autrement ce seroit, sous ombre de douceur. Faute de jugement profaner sa grandeur)
{ Comme bien sçavez faire, ô façon, qui égaie
j La prudence des Dieux ! Car si en vostre salle
^ Ou dedans vostre chambre un homme entre, soudain
l^ Oue pour vous saluer met le bonnet en main,
, Vous le voyez de loin, et vostre œil de Lyncée
Luy'a desja percé le cœur et la pensée; [b Vous sçavez ce qu'il veult avant qu'il ayt parlé,
g Et son geste vous a son secret décelé.
( Vous abordez les uns d'une douce parole;
Je dis ceux qu'il vous plaist, que vostre bras accolle, |. Les caressant un peu ; puis vous faictes sortir
j Une voix en parlant, qui coule au despartir
Plus douce que le miel; car de vostre éloquence ^ De bien loin vous passez les mieux disans de France.
^ Si vous leur promettez de leur faire plaisir,
Soudain à bonne fin vous mettez leur désir:
Car vos grandes bontés ne sont accoustumees A donner une baye ou vendre des fumées, Comme un tas de trompeurs, petits courtisanneaux Qui pensent conquérir, comme on dit , des chasteaux Quand ils trompent quelqu'un. Mais vostre Seigneurie Ne se souille jamais de telle piperie.
Qui estes vrayment Prince et de sang et de cœur, Et trop homme de bien pour devenir mocqueur.
Aussy la mocquerie est indigne d'un Prmce Qui veult gaigner le cœur de toute une province. Et principalement du populaire J)as ; Il peut dire s'il veut : « Je ne le feray pas. Ou bien je le feray ; » car sa libre pensée D'un pauvre suppliant ne peut estre forcée.
Les autres qui vous sont importuns ennuyeux.
Ne reçoivent cfe vous un accueil gracieux ; Mais en les desdaignant, ou les laissant derrière, Ou en les estonnant d'une apparence fiere.
Ou appelant quelqu'un pour mieux les engarder (Vous voyant empesché) de ne vous aborder.
Comme maistre et sei^eur vous vous sçavez défaire De ceux à qui plaisir il ne vous plaist de faire,
zBz Lb Recueil
Qui s'en revont confus, imputant le malfaetur A eux-mesmes tout seuls et non à vous, Seigi
Certes il me souvient que vous, bied jmine d'âge. Au collège portiez un severe visage, Grave et Catonien ; qui ja pronostiquoit Que Dieu secrettement vos vertus cottoquoit Au comble des honneurs, où il but estre grave, De sourcil renfrogné et ae majesté brave, Pour honorer Testât auquel Dieu vous a mis^ Et pour vous rendre craint de tous vos ennemis. Depuis en vous voyant, ceinct à la cardinale, Desja le poil grison et le visage pale, Et pensif, vous gratter le chef du bout du doy. Tout bassement alors je disois à part moy :
« Que me vaudroit luy faire une numble révérence? Il ne se souvient plus que dés ma jeune enfance Je fiis son serviteur, escolier avec luy.
Cherchons en autre lieu un favorable appuy; II est trop grand seigneur; puis il n'est pas possible Qu'il feit compte de moy; il est inaccessible. »
Ainsy fol je disois à part moy bassement, Quand je vous regardois marcher si gravement. Aucunes fois l'ardeur me poussoit de vous faire Une recognoissance, et la honte au contraire Me venoit d'autre part mon propos divertir, ( Honte 1 combien de fois m'as-tu fait repentir!) Agitant ça et là ma pensée doubteuse Comme un bateau surpris d'une mer orageuse.
Ainsy, pour vous penser trop superbe et trop fier. En vostre humanité je n'osois me ner, Et ne vous eusse aymé, si l'autre jour à table Trouvé je ne vous eusse humain et accointable, Si bien qu'à tout jamais ceste humaine douceur Sera (fussé-je mort) escrite dans mon cœur.
La main dessus le chef deux ou trois fois me mbtes. Puis parlant du collège, en sousriant me dites Que pour vostre grandeur vous n'aviez oublié Ceux qui avecques vous avoient estudié;
DBS Poèmes. a8)
Et que telle amitié vous scmbloit la meilleure. . Certes je me rendis vostre esclave sur Theure Que j'entendis ce mot, et Phœbus qui Touît Du sommet du Parnasse, aise s'en resjouit.
Deux ou trois jours après si hault dressay la teste Que j'osay bien vous faire une prompte requeste, Et point ne fus deceu ; car en vous esprouvant, Et seicneur et amy je vous allay trouvant, Sans ravoir mérité. Qui est-ce qui mérite D'un si grand CardinaT faveur tant soit petite?
Mais avant que vous rendre un grand mercy du bien Que j'ay receu par vous et du quel je n'ay rien, Jaserai, s'il vous plaist. prendre la hardiesse De vous remercier de l'nonneste largesse
?ue n'aguieres Daurat a receu par vos mains, el acte généreux passe ceux des Romains.
D'Auguste et de Mœcene, et (si je l'csois aire) Surmonte l'appareil du marbre et du porphyre Dont vous enrichissez la grotte de Meudon ; Car la grotte ne peut tesmoigner vostre nom Que cent ou deux cens ans, et la Muse honorable De Daurat le peut rendre aux siècles perdurable. Tel acte en bon conseil passa celuy des Grecs, Qui devant Ilion ordonnèrent, après Qu'Achille hi tué ( par secrette malice Fraudant le grand Ajax), ses armes à Ulysse, Couard et mal-habile à supporter le faix D'un tel bouclair d'acier si fort et si espais. Ainsy ayant les Grecs permission d'eslire Le meilleur de l'armée, ils choisirent le pire; Et par faute d'avoir le jugement entier.
Feirent un rien-ne-vaut d'un vaillant l'héritier. Mais vous, mon cher Seigneur, d'une prudence caute, Des Grecs mal-a visez avez fuï la faute; Car Coron trespassé, qui fut en son vivant En l'une et l'autre langue homme docte et sçavant, Vous avez ordonné, d'une équitable grâce.
Que Daurat plus sçavant heritast de sa place
Et succedast à luy, non d'importunité, Non par faveur d amis, mais pour la vérité, Dont la France vous rend mille grâces, lesquelles En cent mille papiers se liront immortelles.
Mais revenons à moy et vous remercion De ceste honneste, douce et bonne affection Qu'il vous pleust me porter, quand Tardeur aetherée Bruloit du bel Annet C) la campaigne altérée.
J'estois dedans la cour de ce chasteau d'Ânnet Debout comme un cyprès , ou comme un pin qui met Autant de chef en Tair que de racine en terre, Auquel trois bûcherons font une dure guerre A grands coups de cognée, et luy coupent si bien Le pied de tous costez qu'il ne tient plus à rien. Ces bûcherons douteux, ignorant quelle voye Doit prendre en trebucnant ce grand pin qui ondoyé Esbranlé çà et là, se reculent adonc Et regardent de loin chanceler ce grand tronc. Qui fait ores semblant de tomber à scnestre, Ores tout au rebours de tomber à la dextre.
Ores de tous les deux ; à la fin ne pouvant Se tenir plus debout, brunche le chef davant Renversé contre terre, et d'un çrand bruit il casse Tous les petits buissons dessus lesquels il passe. Ainsy tout esbranlé dedans la cour f estois ; Maintenant asseuré, maintenant je doubtofs [forte, Lesquels des grands seigneurs me tiendroient la main Quand je vous vis sortir tout rouge d'une porte, Flambant pour mon secours, comme les deux Jumeaux En un temps orageux flambent dessus les nau&. Pour sauver de péril les hommes qui de crainte Et de palle frayeur ont la face dépeinte.
A vous je m'aaressay, et si tost je ne sceu
I. Le château d'Anet, près de Dreux, que Henry II fit bâtir pour Diane de Poitiers par Philibert de Lorme. La façade a été transportée à Paris, dans la cour de l'École des Beaux-Arts.
Vous fléchir le genouil que je ne fus receu D'un œil doux et bénin. Secours vous me promistes Et test vostre promesse à bonne fin vous mistes, . Obtenant de mon Roy tout sur Theure le bien Que je voulois avoir par vostre seul moyen ; Parlant aussy pour moy Monsieur le Connestable. Car^ comme dit Pindare, une nef sur le sable D'une ancre tient assez ; mais en temps orageux,
Suand elle est sur la mer il luy en faut bien deux, on oue vostre faveur ne me fust la meilleure, Mais Fortune voulut que j'en eus deux à l'heure.] (*)
Muses, qui les sommets de Parnasse tenez, Et qui de nuict et jour vos danses amenez Sur le bord de Permessel ô race généreuse,
§ui pressez les ingrajts d'une nuict oublieuse, ous ne presserez pas, ny au siècle futur, Ny en l'âge présent, mon nom d'un voile obscur Sous le titre d'ingrat ; car une ingrate tache Ne souillera jamais mon cœur que je le sçache; Ains je diray, Seigneur, à nos peuples François Le bien que m'avez fait pour la seconde fois. Vous suppliant n'aguiere au chasteau oui s'appelle Du gracieux surnom d'une fontaine belle. (*) J'estois plus esperdu qu'un viateur de nuit Ne se perd en un bois quand la lune ne luit.
Et quand aucune estoille à ses yeux ne se montre ; Poursuivant un sentier, de fortune il rencontre Un carrefour douteux en cent chemins croisé ; Il s'arreste au milieu comme mal-avisé,
1. Dans l'édition de 1578, où cette pièce figure pour la dernière fois, ces cent soixante-quatorze vers sont supprimés et remplacés par ce distique :
Or sus parlons de moy qui vous' doy recognoistre Mon Mécène/ mon tout, mon seigneur et mon maistre.