Le château de Fontainebleau
286 Le Recueii,
Et comme ne pouvant en ténèbres comprendre Entre tant de chemins lequd il iuy £eait prendre, Doutant bien longuement en ses sens esoahis Le()uel est le meuleur; par advis de paîs Suit le plus droit chemin, qui sans séjourner gniere Le ^ide hors du bois, où il voit la lumière Des loges des pasteurs, lesquels à la parfin Ayant de Iuy pitié, Iuy monstrent le chemin.
Ainsi tout esgare dedans la cour j'alloye, Entre mille chemms ne sçachant quelle voye Je prendrois seurement pour me tirer du bois, J'entens du labyrinth de l'esprit où j'estois. Comme j'errois ainsi je veis luhie une flame ; Hà ! ce mt le secours propice de Madame Sœur unique du Roy O, et le vostre, Seigneur, Qui me fut du chemin le fidèle enseignenr.
Il est vray que la chose à la fin n'est venue Comme nous Tesperions ; je ne sçay quelle nne Couvrit vostre faveur, et le sort inhumain Se mit devant le fruit pour empescher ma main. Ainsi que la moisson se perd dessus la terre Lors que le mesna^er dans la grange la serre, Je perdis le bien-fait que j'avois eu du Roy Pour n'oser m'attaquer à un plus grand que moy. Quand quelque grand seigneur au petit se coiere, Bien qu en oissimulant son courroux il digère. Si est-ce que son coeur, qui se sent outra^ Jamais ne dort content qu'il ne s'en soit vangé. Mais autant^ mon Prélat, je vous en remercie Que si j'en jouissois ; car tandis que la vie Animera mon corps, fussé-ie en ceste part Où le vent Aquilon armé de glaces part, Ou fussé-je tout nud sur l'Ethiope arène, J'auray tousjours pour Prince un Charles de Lorraine
I . Marguerite de Valois, sœur de Henry II, qui fut depuis duchesse de Savoie.
Ëngravé dans le coeur d'un ferme souvenir ;
Et quand la froide mort me fera devenir
Vain hoste du sepulchre, encore d'un murmure
Je brùiray vostre nom dedans ma sépulture.
Car vous m'avez chery, et non pas comme ceux
Qui caressent les gens pour une fois ou deux,
Puis dés le lendemain, tiagards, ne les cognoissent,
Pensant estre honnis si les yeux ils abaissent
Pour regarder quelqu'un, soit entrant chez le Roy,
Ou soit en lieu pubuc, ou en lieu de requoy,
Ou dedans une allée, ou devant une porte.
Mais vous ne fustes onq vers moy de telle sorte ;
Car à toutes les fois que me suis présenté
A vous, mon cher Seigneur, vous m'avez escouté.
Et comme ires-humain, d'une douce manière
Vous avez entendu tout du long ma prière
Sans me tourner les yeux, ny sans baisser le front,
Signes dissimulez que les courtisans font
Quand ils trompent quelqu'un, ou quand ils n'ont envie
De prester un plaisir à celuy qui les prie.
Me blasme qui voudra d'importuner le Roy Pour me donner du bien; mon Seigneur, quant à moy Je ne seray honteux de luy faire requeste.
Il ne sçauroit monstrer largesse plus honneste Que vers ceux que la Muse et Fhœbus Apollon Nourrissent chèrement pour illustrer son nom. Je ne sçaurois penser que des peintres estranges Méritent tant que nous les postes des louanges, Ny qu'un tableau basty par un art ocieux Vaille une Franciade, œuvre laborieux !
Je vous en fais le juge, et pour certain je pense ^
Sue juste donnerez pour moy vostre sentence.
3, bons Dieux! qui mettroit la Franciade à fin Sans le bien-fait d'un Roy? Je le vous dis, â fin Que vostre Saincteté quelquefois luy redie.
Pour rendre à bien chanter ma Muse plus hardie, Virgile n'eust jamais si bravement chanté Sans les biens de César. J'ay expérimenté
288 Le Recueil
Su'un pauvre ne sçauroit entreprendre un grand œuvre ; blontiers le marteau d'un soufreteux maneuvre Ne fait un grand palais ; car plus il monte haut, Plus la £aim le rabaisse, et le cœur luy défaut. Une ode, une chanson se peut faire sans peine; Mais une Franciade^ œuvre de longue haleine, Ne s'accomplit ainsi. Il me 'faut esprouver La longueur de dix ans avant que l'achever; Car un livre si grand et si plein d'artifice Ne part ainsi des mains sans qu'on le repolisse"
. Peut-estre on me dira que je suis de loisir. Et que je la devrois chanter pour mon plaisir ; Mais certes ce n'est moy qui en vain me distile Le cerveau par dix ans pour une œuvre inutile, Qui n'apporte nul bien smon rendre {[rison.
Pille et Doufi l'auteur en sa jeune saison.
Goûteux et catharreux des humeurs amassées Par tant et tant de nuits sur les livres passées.
J'ay, Dieu mercy! Prélat, un peu de bien pour moy; Je suis demy-content; mais pour chanter du Roy Les ayeux, bisayeux, leurs laits et leur prouesse, Je n'en ay pas assez, honteux je le confesse ; Et si ayme trop mieux le confesser. Prélat, Que la p^osterité m'accuse d'estre ingrat.
Non, non, je ne quiers pas ces publiques offices, Ces grasses eveschez, ces riches bénéfices.
Tels biens sont deubs à ceux qui le méritent mieux, A nos ambassadeurs qui d'un soin curieux Veillent pour nostre France, et pour ceux qui en guerre Au danger de leur sang augmentent nostre terre. [Je ne veux seulement qu'un médiocre bien Pour mieux philosopher à mon aise. Aussy bien Dedans dix ou douze ans il faudra que je meure. Encor si le Roy veut que pour luy je laoeure. Il fault que, moy absent, me veuille départir Du bien, qui ne le puis par postes avertir
Suand un abbé mourra ; car je n'a]r pas à gages y courriers, ny laquets, ny médecins, ny pages ;
C'est affaire aux seigneurs, autrement j'attendrois En ma chambre mille ans que rien je ne prendrois, Si par vostre bonté luy-mesme ne reserve Quelque petit morceau pour nourrir ma Minerve.
Quelqu'un sera bien aise, en recevant beaucoup. D'en laisser un petit ; ainsy d'un mesme coup Nous serons deux contens, luy prenant chose grande, Moy recevant bien peu, car bien peu je demande.
Malheureux est celuy qui n'en veut point avoir : L'abbé veut l'evesché, l'evesque se veut voir Cardinal et puis Pape; un Roy voudroit l'empire, Et un monarchie un Empereur désire.
Car à la vérité tout homme généreux Court après la grandeur et en est désireux, Et veult s'il est possible, ainsi que de sagesse Le peuple surpasser d'honneur et de richesse.
j , - , chiche
Ne se serra, de peur que ma Muse fust riche.
Il a tenu sans plus au malheureux destin,
Qui n'a voulu du Roy mettre le veuil \ fin,
I>estin qui ne veut pas enrichir les poètes ;
Mais je suis asseuré, si de ma part vous estes,
Qu'en despit du destin, de fortune et du sort,
Francus viendra bien tost en France prendre bort,
Et pour l'honneur du Roy la belle Franciade
En France imitera la Grégeoise Iliade,
Où les nobles Troyens oui régnèrent icy.
Qui furent ses ayeux et les vostres aussy.
Seront portraits au vif, leurs chevaux, leurs gendarmes,
Leurs guerres, leurs combats et tous leurs beaux faits
Vos frères y seront, de fer tout revestus ; [d'armes.
Vous y lirez aussy quelles sont vos vertus,
Vostre bonté, conseil, preud'hommie et sagesse.
Et vostre jeune advis tout chenu de vieillesse.
Mais si j'entreprenois de vouloir raconter
Vos honneurs que j'y veux si hautement chanter,
Ronsard, — VI. 19
Le jour me defaudroit et je perdrois haleine, Car presque de vous seul ma charte sera pleine.]
Or vivez, mon Prélat, vivez heureusement.
Prélat digne de vivre au monde longuement.
l'honneur plus fameux de vostre noble raceî Je vous suppli' vouloir, d'une joyeuse face.
Ces vers forgez à haste en vos mains recevoir, Pour le gage tres-seur de mon humble devoir ; Et s'ils ne sont bien faits, si bien je ne vous chante (Le vouloir seulement, et non l'œuvre je vante), Vous me verrez un jour plus hautement jouer.
S'il vous plaist d'un bon œil pour vostre m'ayouer, Non pas au rang nombreux de vos protenotaires ; Car les champs et les bois, et les lieux solitaires, Et les prez, où le Loir parmy les herbes court. Me plaisent beaucoup plus que le bruit de la court. II me suffit, Prélat, si venant du village Quelguefois pour vous voir, j'ay de vous bon visage, Un ris, une accolade, un petit clin des yeux ; Si j'ay telle faveur, je suis au rang des Dieux, Et tout l'obscur brouillas qui mes Muses oppresse, De bien loin s'enfuyra devant ceste caresse.
Que sert dessous la terre un abysmé trésor S'il n'est mis en usage? et que servent encor Les navires au port, de voiles empennées.
S'elles n'ont un pilot pour estre gouvernées? Et que servent les vers, tant soient-ils bien escrits, Si de Quelque grand Prince ils ne sont favoris?
Ma Muse quelquefois sera de vous ainiée.
Puis que vostre faveur est toute accoustumée D'attirer doucement les poètes chez vous, Non pas comme seigneur, mais comme père dous. Sainct Gelais est à vous, Carie est à vous encore. Et Dorât aux vers d'or qui vostre nom redore. Et Jodelle qui fait d'un ton gravement haut Le premier resonner le François eschaufaut.
Si par vostre bonté vous me mettez au nombre De ces quatre divins, j'esclairciray tout l'ombre
Qui me détient obscur, pour ne vous repentir De m^avoir au besoin vostre ayde fait sentir. Je ne vous seray point en des-honneur, car j'ose Sans rougir asseurer que je sçay quelque chose, Et (si quelqu'un se peut honnestement vanter) Que vous prendrez plaisir à m'entendre chanter ; Non pour ramourde moy. mais pour Tamourdes belles Filles de Jupiter, les neurMuses pucelles Dont je suis serviteur, et desquelles Taipour Tout furieux d'esprit me ravit nuit et jour.
Descouvrant leurs secrets aux nations Françoises, Que hardy j'espuisay des fontaines Grégeoises.
Geste belle neuvame, amoureuse en son cœur De vous, qui me serez amiable seigneur.
Joyeuse m'ouvrira ses grottes reculées, Et me fera dormir au fond de ses vallées, Où pour l'honneur de vous trois fois m'abreuvera Du ruisseau qui poète en un jour me fera.
Pour mieux cnoisir, ravir, et desrober les choses
?ue belles je verray dans son giron encloses. 5ut ainsi que l'abeille, animal nay du ciel, Ghoisit les belles fleurs pour en faire du miel, Honorant son logis de ses liqueurs infuses ; Ainsi je choisiray les belles ffeurs des Muses A fin d'en esmailler un livre en vostre nom.
Pour engarder. Prélat, que vostre beau renom Ne soit proye des ans, qui volontiers oppressent Les meilleures vertus, et les pires nous laissent.
(iS^o.)
292 Le Recueil