AU ROY
Je ne serois diffne d'avoir esté Nourri petit dessous ta Majesté, Si au milieu de tant de voix qui sonnent, Tant d'instrumens qui doucement resonnent, Tant de combats, de joustes, de tournois.
De tabourins, de fifres, de haubois.
Qui sont tous pleins de joyeuse all^esse, Je ne sentois la publique liesse.
Je ne serois ton fidelle sujet.
Si en voyant un si plaisant objet, Je ne monstrois, d'escrit et de visage.
De ma liesse un publiq' tesmoignage, Pour louer Dieu si favorable, et toy Qui t'es monstre si bon père et bon Roy ; Qui, comme Auguste, après la longue guerre.
As ramené Tâge d'or sur la terre, Themis, Astree, et nous as fait avoir Ce que ton père a souhaité de voir.
Et toutefois jamais n'avoit sceu faire Ce qu'en un jour tu nous as sceu parfaire.
Tu as changé tes guerriers estendars En oliviers; le fer de tes soldars (Qu'avoit si bien affilé la querelle) S'est esmoussé dessous la peau nouvelle; Tu as lié de cent chaisnes de fer Le cruel Mars aux abysmes d'enfer;
I. C'est le roi Henri 11. — Publié pour la première fois à Paris, chez A. Wechel, 1559, in-4» de 8 pages.
Et la Discorde, Envon et Bellonne, Par ton moyen n'offensent plus personne ; La mort, le sang et le meurtre importun, Ont donné place au doux repos commun, Et en grondant de menaces despites.
Par ton moyen sont allez voir les Scythes Loin de l'Europe, et ton peuple ont laissé Libre du jou^ qui trop Tavoit pressé.
Quel plaisir est-ce en lieu d'ouyr les armes. De voir les champs tous foulez de gendarmes. De voir en Tair les estendars rampans En taffetas, tout ainsi que serpens Qui vont par Therbe, et d'un col qui menace, A cent replis entre-couppent leur trace?
De voir le fer des soldats tous sanglans, Voir les vieillards tous pasles et tremblans Assassinez auprès de leur famille?
Voir une mère, une veufve, une fille.
Porter au col ou son frère ou son fils, Et pauvrement mendier d'huis en huis?
Quel plaisir est-ce en lieu de voir les villes, places, chasteaux, et campagnes fertilles.
Du haut en bas et razer et brusler.
Et jusqu'au ciel les plaintes se mesler D'hommes, d'enfans, de filles et de femmes.
Sauvant leurs corps demy-bruslez de fiâmes? . Quel plaisir est-ce, en lieu d'ouyr le bruit min mur tombé, ou d'un rempart destruit, Voir maintenant à Paris dans les rues.
De tes sujets les troupes espandues Jo)reusement à ce retour de l'an.
Crier Hymen, ô Hymené, Hymen; Verser œillets et lys, comme une pluye Tombe en esté quand le chaud nous ennuyé?
Hé! quel plaisir de voir le peuple en bas, En se pressant de testes et de bras.
Deçà delà se mouvoir, ainsi qu'ondes Ou de la mer, ou des campagnes blondes.
294 Le: Recueil
Lors que les vents doucement redoublez Crespent le haut de la mer et des blez?
Tourbe ondoyante, en foule espoisse mise, De ton palais jusqu'à la grande église.
Ferme rattena d'un pied coy, pour avoir (a) Tant seulement ce bien que de te voir Mener ta fille en royal eauipage, Ou bien ta sœur au sacré mariage !
Hé! quel plaisir d'ouvr joindre la vois .
Du peuple gay à celle des naubois? De voir marcner en ordonnance égale Tes fils chargez de couronne royale?
Et par-sus tous de voir la gravité De ta très-haute et grande Majesté?
Voir au palais les tables solennelles.
Ainsi qu au ciel les tables éternelles De Jupiter, quand au palais des cieux Il se marie, ou festie ses Dieux, Et qu'au milieu de la céleste troupe La jeune Hebé luy présente la coupe?
Hé ! Quel plaisir voir danser et baller, Voir l'amoureuse à son amy parler, Voir nouveaux jeux, masques et mommeries, Au prix de voir les sanglantes tu'ries Du cruel Mars, que ta douce bonté Par une paix pour jamais a donté?
Ceux qui diront, depuis le Roy Clotaire Jusqu'à François premier du nom, ton père.
Les Roys qui ont par un sceptre suivant Si bien regi la France auparavant, Ne trouveront par antique mémoire Que les vieux Roys parangonnent ta gloire; Car leurs honneurs sont surpassez des tiens, Soit en victoire, en prouesse ou en biens.
a, Var. :
D'un pied pressé f attendre, pour avoir
Presque en douze ans tu as assujettie
De tes voisins la plus grande partie,
Et loin de France, en Tune et l'autre mer
Les fleurs de lys tu as fait renommer.
Or d'estre Roy cela vient de Fortune,
Qui aux petits et aux grands est commune;
Mais ton grand heur (que Roy jamais n*eut tel)
N'est point commun à nul autre mortel.
Dessur ton chef encor n'est retournée
De l'âge tien la quarantiesme année.
Et toutesfois en la fleur de tes ans
Tu as du ciel les plus riches presens.
Sire, tu as, ainsi comme il me semble, Seul plus d'honneur que tous les Roys ensemble ; De ton vivant tu vois ainsi que toy Ton fils aisné en sa jeunesse Roy, (-*) Qui pour ta bru t'a donné la plus belle Royne qui vive, et fust-ce une immortelle, Et qui peut-estre aura dessus le chef Une couronne encores derechef.
Pour joindre ensemble à la terre Escossoise L'honneur voisin de la couronne Angloise.
Tes autres fils si belliqueux seront.
Que d'Orient les sceptres ils auront.
Et chasseront par guerrière contrainte Les mescreans hors de la Terre-Saincte.
Ta fille aisnée encores doit avoir Ce Roy qui passe en bien et en pouvoir Les Roys d'Europe, à qui toute l'Espagne, Flandres, Milan, la Sicile, Sardagne, Naples, Majorque, obéissent ainsi Que dessous toy ce grand Royaume ici.
D'une autre part le grand auc d'Austrasie Ton autre fille en espouse a choisie ; Et ta petite est pour le fils aine Du Roy qui s'est pour ton gendre donné.