A JACQUES GREVIN
Grevin. en tous mestiers on peut estre parfait : Par longue expérience un advocat est fait Excellent en son art, et celuy qui practique Dessus les corps humains un art hippocratique ; Le sage philosophe, et le grave orateur.
Et celuy qui se dit des nombres inventeur Par estude est sçavant, mais non pas le poète ; Car la Muse icy bas ne fut jamais parfoite, Ny ne sera, Grevin : la haute Deïté Ne veut pas tant d'honneur à nostre humanité Imparfaicte et grossière ; et pource elle n'est digne De la perfection d'une fureur divine.
Le (ion de poésie est semblable à ce feu, Lequel aux nuits d'hyver comme un présage est veu Ores dessus un fleuve, ores sus une yrée.
Ores dessus le chef d'une forest sacrée Sautant et jaillissant, jettant de toutes pars Par l'obscur de la nuit de grands rayons espars ; Le peuple le regarde, et de frayeur et craînte
I . Grevin fut longtemps le disciple et Pami de Ronsard. Leurs opinions religieuses les divisèrent.. Grevin écrivit contre son mattre de violentes diatribes, et Ronsard effaça de ses écrits jusqu'au nom du disciple infidèle.
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L'ame luy bat au corps, voyant la flame sainte. A la fin fa clarté de ce grand feu décrois!, Devient palle et blaffart, et plus il n'apparoist; En un mesme pays jamais il ne séjourne, Et au lieu dont il part jamais il ne retourne; Il saute sans arrest de quartier en quartier, Et jamais un pais de tuy n'est héritier ; Ains il se communique^ et sa flame est monstrée (Où moins on Tesperoit) en une autre contrée.
Ainsi ny les Hébreux, les Grecs, ny les Romains, N*ont eu la poésie entière entre leurs mains ; Elle a veu l'Allemagne, et a pris accroissance Aux rives d'Angleterre, en Eiscosse et en France, Sautant deçà delà, et prenant grand plaisir En estranpe pays divers hommes choisir, Rendant oe ses rayons la province allumée.
Mais bien tost sa lumière en Tair est consumée. La louange n'est pas tant seulement à un.
De tous elle est hostesse et visite un chacun, Et sans avoir esgard aux biens nv à la race.
Favorisant chacun, un chacun elfe embrasse.
Quant à moy, mon Grevin. si mon nom espandu S'eiule de quelque honneur, il m'est trop cher vendu. Et ne sçay pas comment un autre s'en contente; Mais je sçay que mon art griefvement me tourmente. Encore que, moy vif, je jouysse du bien Qu'on donne après la mort au mort qui ne sent rien ; Car pour avoir gousté les ondes de Permesse, Je suis tout aggravé de somme et de paresse.
Inhabile, inutile; et qui pis, je ne puis Arracher cest humeur dont esclave je suis.
Je suis opiniastre, indiscret, fantastique.
Farouche, soupçonneux, triste et melancholique. Content et non content , mal propre et mal courtois ; Au reste craignant Dieu, les Princes et les loix. Né d'assez bon esprit, de nature assez bonne, '^uï pour rien ne voudrois avoir fasché personne; bilà mon naturel, mon Grevin, et je croy
DES POEMES. ;i;
Que tous ceux de mon art ont tel vice que moy.
Pour me recompenser, .au moins si Calliope M'avoit b\i le meilleur des meilleurs de sa trope, Et si festois en Part qu'elle enseigne parfait, De tant de passions je seroj satistait ; Mais me voyant sans plus icv demy-poëte, Un mestier moins divin que le mien )e souhaitte.
Deux sortes il y a de mestiers sur le mont Où les neuf belles Sœurs leur demeurance font : L'un favorise à ceux qui riment et composent, Qui les vers par leur, nombre arrangent et disposent Et sont du nom de vers dits versificateurs ; Ils ne sont que de vers seulement inventeurs, Froids, gelez et glacez, oui en naissant n'apportent, Sinon un peu de vie, en laquelle ils avortent; Ils ne servent de rien qu'à donner des habits A la canelle, au sucre, au gingembre et au ris ; Ou si par trait de temps ils forcent la lumière. Si est-ce que sans nom ils demeurent derrière, Et ne sont jamais leus; car Phebus Apollon Ne les a pomt touchez de son aspre éguillon.
Ils sont comme apprentifs, lesquels n'ont peu atteindre A la perfection d escrire ny de peindre ; Sans plus ils gastent l'encre, et broyant la couleur. Barbouillent un portrait d'inutile valeur.
L'autre préside à ceux qui ont la fantaisie Esprise araantement du feu de poésie, Qui n'abusent du nom, mais à la vérité Sont remplis de frayeur et de divinité.
Quatre ou cinq seulement sont apparus au monde, De Grecque nation, qui ont à la faconde Accouplé le mystère, et d'un voile divers Par fables ont caché le vray sens de leurs vers, A fin que le vulgaire, amy de l'ignorance.
Ne comprit le mestier de leur belle science ; Vulgaire qui se mocque, et qui met à mespris Les mvsteres sacrez, quand il les a compris.
Ils furent les premiers qui la théologie,
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Et le sçavoir hautain de nostre astrolooie,
Par un art tres-subti} de iaibles ont vodé,
Et des yeux ignorans da peuple recnié.
Dieu les tient agitez, et jamais ne les laisse;
D'un aiguillon ardant il les pkque et les presse.
Ils ont les pieds i terre et resprit dans les deui,
Le peuple les estime enragez, turieux ;
Ils errent par les bois, par les monts, par les prées,
Et Jouissent tous seuls des Nymphes et des Fées.
Entre ces deux mestiers. un mestier s'est trouvé, Qui tenant le milieu pour Don est approuvé, Et Dieu Ta concédé aux hommes, pour les faire Apparoistre en renom par-dessus le vulgaire, Duquel se sont polis mille autres artisans, Lesquels sont estimez entre les mieux disans. Par un vers héroïque ils ont mis en histoire Des Princes et des Roys la prouesse et la gloire ; Et comme serviteurs de Bellonne et de Mars, Ont au son de leurs vers animé les soldars.
Ils ont sur Teschaffaut par feintes presentée La vie des humains en deux sortes chantée.
Imitant des grands Roys la triste affection Et des peuples menus la commune action.
La plainte des seigneurs fut dite tragédie ; L'action du commun fut dite comédie.
L'argument du comique est de toutes saisons, Mais celuy du tragique est de peu de maisons. D'Athènes. Troyc, Argos, de Thebes et Mycenes Sont pris les argumens qui conviennent aux sœnes; Rome t'en a donné, que nous voyons ici, Et crains que les François ne t'en donnent aussi.
Jodelle le premier d'une plainte hardie, Françoisement chanta la Grecque tragédie ; Puis en changeant de ton, chanta devant nos Rois La jeune comédie en langage François, Et si bien les sonna que Sophocle et Menandre, Tant fussent-ils sçavans, y eussent peu apprendre. Et toy, Greyin après, toy mon Grevin encor,
DBS POBMES. )ljf
Qui dores ton ihenton d'un petit crespe d'or, A qui vingt et deux ans n'ont pas clos les années, Tu nous as toutesfois les Muses amenées, Et nous as surmontez, oui sommes ja grisons, Et qui pensions avoir Pnebus en nos maisons. »
Amour premièrement te blessa la poitrine Du dard venant des yeux d'une beauté divine, Qu'en mille beaux papiers tu as chantée, à fin Qu'une si belle ardeur ne prenne jamais fin ; Puis tu voulus sçavoir des herbes la nature, Tu te fis médecin, et d'une ardante cure Doublement a^ité, tu appris les mestiers D'Apollon, qui t'esthne, et te suit volontiers, A fin qu'en nostre France un seul Grevin assemble La docte médecine et les vers tout ensemble.