A REMY BELLEAU
Nous t'estimons une Déesse, Gente Grenouille, qui sans cesse Au fond des ruisselets herbeux Te désaltères quand tu veux ; Et jamais la soif véhémente Qui l'esté les gorges tourmente Du pauvre peuple et des grands Rois, Ne te tourmente ; car tu bois (Hé Dieu^ que je porte d'envie Aux félicitez de ta vie!) A gorge ouverte, sous les eaux.
Comme la royne des ruisseaux.
I. Ce poëmc se trouve pour la dernière fois dans l'édition de 1578.
)i6 Le Recueil
Quand tu es sur la rive herbue, Aux rais du soleil estendue.
Que tu es aise ! Si un bœuf Passe par là mourant de seuf, t Tu enfles contre la grand' beste Si fort les veines de la teste, Et coaces d'un si haut bruit,
?ue de crainte le bœuf s'enfuit, 5y demeurant sur Therbe espesse, Des ondes la seule maistresse.
En ton royaume le serpent Te combat, mais il se repent Tout sur rheure de t'avoir prise ; Car tu luy tiens la teste mise Si long-temps au fond du ruisseau.
Que tu Testouffes dessous Teau.
[En vain le héron t'est contraire, T'espiant du bord solitaire De quelque estant : car il ne peut Te digérer lorsqu^il le veut, Et vive est contraint de te rendre Pour s'enfuir quand on le vient prendre.
Cela, Grenouille, que tu vois Et par les champs et par les bois, Est pour toy ; et ce que les prées, Ce que tiennent les eaux sacrées De bon en leur profond recoy.
N'est fait. Grenouille, que pour toy.J (*)
Le laboureur, à ta venue, Joyeux de ton chant, te salue.
Comme prophète du printemps.
Ores tu prédis le beau temps, Ores la pluye, ores l'orage ; Jamais ta bouche n'endommage Ny herbe, ny plante, ny fruit, Ny rien que la terre ait produit.