Livre premier
» Que portes-tu, méchant, en ta maison Sinon ïnesse, et fraude, et trahison, Trompant par feinte et par faulse pratique Déesse, Dieux et grande republique,
gue tu as peu par un cheval douter, t que dix ans n'avoient sceu surmonter?
» Que vas-tu voir en ton isie pierreuse.
Où nebondit la jument généreuse, Ny le poulain? que vas- tu voir sinon Une putain riche de mauvais nom.
Ta filandiere et vieille Pénélope, Qui vit gaillarde au milieu de la trope Des jouvenceaux, qui départent entre-eux, A table assis, tes moutons et tes bœu£s, Boivent ton vin, ce- pendant que la lyre Les fait danser, le boufon les fait rire?
Qui pour avoir plus de commodité, A fait aller en Sparte la cité Ton Telemach, qui se plaint et lamente Que jour à jour s*appetisse sa rente.
En ce-pendant qu'elle veut à plaisir Quelque ribaut pour son mary choisir?
» n^ me souvient qu'assis dessous Tombrage, Baisant tes yeux, ton front et ton visage, Toy me trompant d'un parler éloquent.
Tu me contois, Pénélope moquant.
Qu'elle estoit sotte, et n'avoit autre estude Qu'à ne souffrir qu'une laine fiist rude Pour en ourdir quelque ouvrage nouveau, Tousiours filant et virant le fuzeau Tourbillonneux. mordant de la gencive Les nœuds du ni tout baveux de salive.
» Icy auras, soit de jour, soit de nuit.
Gaillarde espouse et auras chaste lit ; Quand je voudrois devenir variable.
Je ne sçaurois ; mon isle est voyageable A la mouette et aux marins oiseaux, Et non jamais aux hommes ny chevaux ;
78 Les Poèmes.
Car de bien loin ma terre séparée Du continent, de flots est emmurée, Et rien n'aborde au feu de Calypson Pour te donner ou martel ou soupçon.
» Bien ! prend le cas que la rame Pheaque Te reconduise au rivage d'Ithaque, Terre pierreuse et païs sablonneux ; Il te faudra d'un habit haillonneux Vestir ton corps, il faudra prendre guerre, A coups de poines te battre contre un herre.
Et t'accoster seulement d'un porcher; Voilà, finet, ce que tu vas chercher, Et ce-pendant ta finesse icy laisse Un reaume (*) acquis, chaste lict et Déesse! »
Disant ainsi, tout le cœur luy faillit, Un tremblement sa poitrine assaillit.
Le cœur luy bat, elle se pasma toute; Du haut du front luy tomba goûte à goûte Jusau'aux talons une lente sueur, Et les cheveux luy dressèrent d'horreur ;
Puis retournant les yeux devers son isie, Disoit pleurant : a Terre grasse et fertile.
Lieu que les Dieux en propre avoient esleu.
Pour tes forests autrefois tu m'as pieu.
Pour tes jardins, pour tes belles fontaines.
Et pour tes boras bien émaillez d'areines ; Mais maintenant ta beauté me desplaist Pour le départ de cet homme qui est Ton seul honneur! Et puis qu'il s'en absente. Tu n'es plus rien au'une isIe mal plaisante.
Las ! si au moins, nomme méchant et fin, J'avois au ventre un petit Ulyssin
Sui te semblast, je serois confortée, 'ijouyssant d'une telle portée; Mais tu t'en vas, larron de mon bonheur, Et n'ay dequoy défendre mon honneur.