‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 57 sur 216 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

[Ou bien, Jamyn, ils n'auront point d'enfans Et ils seront en la fleur de leurs ans Disgraciez par fortune ou par vice ; Ou ceux qu'ils ont retrompez d'artifice Les appastant par subtiles raisons, Feront au ciel voler leurs oraisons.

Dieu s'en courrouce et veut qu'un pot de terre Soit foudroyé sans qu'il fasse la guerre Contre le ciel ; et sçacne qu'en tout lieu L'ambition est desplaisante à Dieu, Et la faveur qui n est que vaine boue Dont le destin en nous mocquant se joue. ] Car la Fortune aux retours mconstans.

Ne peut souffrir l'ambitieux long temps^ Monstrant par luy, d'une cheute soudame.

Que c'est du vent que la farce mondaine.

Et que l'homme est tres-malheureux qui vit En cour estrange, et meurt loing de son lit.

Loin de moy soit la faveur et la pompe Qui d'apparence et de fard nous retrompe.

Qui nous relime et nous ronge au dedans D'orgueil, d'envie et de soucis mordans.

L'ambition, les soucis et l'envie, Et tout cela qui meurdrit nostre vie Semble des Dieux à tels hommes qui n'ont Ni honte au cœur ni soucy sur le front. Tels hommes sont colosses inutiles, Beaux par dehors, dedans pleins de chevilles, Barres et clous, qui serrent ces grands corps. En les voyant aorez par le dehors En Jupiter, Apollon ou Neptune, Chacun révère et doute leur fortune.

Et toutesfois tel ouvrage trompeur Par sa hauteur ne fait seulement peur Qu'aux idiots; mais l'homme oui est sage Passant par là ne fait cas de rouyrage ; Ains en resprit il desdaigne ces Dieux Portraits de piastre, et luy faschent les yeux,

90 Les Poèmes,

Subjects aux vents, au froid et à la Doudre.

Le pauvre sot qui voit rougir la foudre A longs rayons dedans leur dextre main, Ou le trident aux trois pointes d'airain, Craint et pallit devant si grand colosse, Qui n*a vestu que l'apparence grosse, Lourde, pesante et qui ne peut en rien Aux regardants faire ni mal ni bien.

Si non aux fats où la sottise abonde Qui à crédit craignent le rien du monde, (a) T.'homme ignorant, digne de tous mesche^.

Ne cognoist pas que c'est un jeu d'eschets Que nostre courte et misérable vie.

Et qu'aussi tost que la mort l'a ravie, Dedans le «ac on met tout à la fois Rocs, chevaliers, pions, Roynes et Rois, Tous pesle mesle en mesme sépulture.

Telle est la loi de la bonne nature Et de la terre ; en son ventre elle prend

a, Var. :

U homme qui monte aux honneurs inutiles Semble un colosse attaché de chofilles, Ferré de gonds, de barres et de doux; Par le visage il s'enfle de courroux, Représentant Jupiter ou Neptune, Sa brave enflure estonne la commune, D*or enrichie et d'azur par dehors; Mais quand on voit le dedans du grand corps Nestre que piastre et argile poitrie, Alors chacun cognoist la moquerie, Et désormais le colosse pipeur Pour sa hauteur ne fait seulement peur Qiiau simple sot, et non à l'homme sage Qui hausse-beque et mes prise l'ouvrage.

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