PIN DES NOTES
A M. PEKttOTIN*
11 y a douze ans, mou cher Per rotin, que, pensant à l'oubli où, selon moi, mes chansons devaient tomber promplcmcnl, je vous cédai toutes mes chansons, faites^et à faire, pour une modique rente viagère de 800 IV. Vous hésitiez à conclure ce marché, que vous trouviez désavantageux pour moi. Avec un autre que vous il l'eût été en effet ; car, en dépit de mes prédictions, le public m'ayant conservé toute sa bienveillance, les éditions se succédèrent rapidement. De vous-même alors, et à plusieurs reprises, vous avez augmenté cette rente, que ma signature vous donnait le droit de laisser à son premier chiffre. Bien plus, vous n'avez cessé de me prodiguer les soins dispendieux, les attentions délicates d'un dévouement que je puis appeler filial.
La magnifique édition que vous annoncez aujourd'hui, sans nécessité pour votre commerce, est encore un effet de ce dévouement. C'est une espèce de glorification artistique que vous voulez donner à mes vieux refrains ; entreprise que j'ai dû désapprou-
* Par une réserve facile à comprendre, l'éditeur des Chanson» de bèranger hésitait à publier cette lettre, qui était si honorable pour lui ; mais cette lettre devenait un des ornements les plus précieux de l'édition illustrée, ce beau livre auquel ont travaillé les artistes les plus distingues de ce temps-ci, et maintenant que le libraire publie, séparément, les Chansons inédites, où donc pouvait-il trouver une préface plus convenable, un frontispice plus excellent à cette publication ?
Parmi les chansons inédites qui ont signalé notre édition illustrée, les lecteurs retrouveront, non pas sans un élonnement enthousiaste, ce chant de guerre national : Notre Coq, et surtout le Déluge (26 mai 1847), cette éloquente et énergique prédiction qui, en moins d'un au, devait être réalisée, ou peu s'en faut encore, dans tous les royaumes de 1 Europe. Déranger avait raison :
Ces pauvres Roi?, le» voilà tous noyés.
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ver; en considérant ce qu'elle vous causerait de dépenses et de peines.
Quelque succès qu'aient déjà obtenu les premières livraisons de celte édition, illustrée par les dessinateurs et les graveurs les plus distingués, commentateurs ingénieux qui trouvent souvent au texte qu'ils adoptent plus d'esprit que l'auteur n'en a su mettre; quelque succès, dis-je, qu'aient obtenu ces livraisons, je sens qu'il est de mon devoir de vous venir en aide autant que cela m'est possible.
Sans avoir la fatuilé de croire que je manque à la promesse laite au public de ne plus l'occuper de moi, je me décide donc à extraire du manuscrit des chansons de ma vieillesse, manuscrit qui vous appartiendra à ma mort, huit ou dix chansons, auxquelles vous pourrez joindre les couplets imprimés le jour du convoi de mon vieil ami Wilhem. J'ai choisi ces chansons parmi celles qui se rapprochent le plus, par les sujets et la forme, du genre de celles dont se composent mes précédents recueils. Ce n'est certes pas un riche présent que je vous fais; mais, quelles qu'elles soient, acceptez-les vite, car l'envie de les reprendre pourrait bien me venir. Vous savez mieux qu'un au tre, mon cher Perrolin, combien me coûte aujourd'hui la moindre publication nouvelle. Aussi j'espère qu'on ne verra dans ce chétif larcin fait à mon recueil posthume qu'un témoignage de gratitude donné par le vieux chansonnier à son fidèle éditeur. J'ajoute que près de vingt ans de bonne intelligence entre un homme de lettres et un libraire est malheureusement chose assez rare , depuis l'invention de l'imprimerie, pour que tous les deux nous en soyons également tiers. En vous offrant la preuve du prix que j'y attache, mon cher Perrotin, je suis à vous de cœur,
P. J. de Bérakgeb.
taris, 49 décembre 1846.
P. S. Je regrette de rie pouvoir vous donner une de mes chansons inédites sur Napoléon : mais je liens à ce que celles-là paraissent toutes ensemble.