XVI
sou, qu'on avait définie Y expression de* sentiments populaire*, devait dès-lors s'élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l'amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n'était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu'on pouvait obtenir l'honneur d'ètre chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pùt obtenir l'entrée des salons, pour y faire desconquètcsdans l’intérêt de ces sentiments. De là, autre nécessitéde perfectionner le style et la poésie de la chanson.
Je n'ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dixhuit ans. Qu'on feuillette tous les recueils , et l’on verra que c’est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu'on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit saus doute l'habitude de ce diapason élevé à l’immortelle Marseillaise, qu'il n'a jamais oubliée, comme ou l’a pu voir dans la graude Semaine.
Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson leur eût procurés? Notre cause y eût gagné, et, j'ose le leur dire, eux-mèmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que iule voudrait le génie de notre bonne langue française. Leur style eût sans doute été obligé de renoncer, en partie, à la pompe des mots; mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l'instinct du vulgaire, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C'est là , selon moi , mettre de la poésie en dessous. Peut-être est- ce, en définitive, une obligation qu'impose lu simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J'ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c’est pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres, ils m'auraient envié la petite palme qu'à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le peuple d’en bas, si l'on veut. Il n'est pas sensible aux recherches de l'esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais par-là même, il oblige les auteurs à concevoir plus forlement, plus grandement , pour captiver son attention. Appro-