‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 5)Chapitre 11 sur 323 · XVII · texte numérisé non relu

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priez doue à sa forte nature et vos sujets et leurs développements ; ce ne sont ni des idées abstraites, ni des types qu'il vous demande : montrez-lui à uu le cœur humain, il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style? Croit-on que les vers inimitables de Racine , appliqués à l'un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêche, même aux boulevards , l'ouvrage de réussir? Inventez , concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire, écrivez pour ceux qui savent écrire.

Par suite d'habitudes enracinées, nous jugeous encore le peuple avec prévention. 11 ne se présente u nous que comme une tourbe grossière, incapable d'impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous il y a pis, même en matière de jugements littéraires , surtout au théâtre. S’il reste de la poésie au monde, c'est, je n'en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l'aller chercher. Qu'on essaie donc d’en faire pour lui; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand par hasard nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tète et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représententils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : « Est- « cerna faute si je suis misérablement déguenillé! si mes traits « sont flétris par le besoin , quelquefois même par le vice? « Mais dans ces traits hâves et fatigués a brillé l'enthousiasme ° du courage et de la liberté; mais, sous ces haillons, coule un • sang que je prodigue à la voix de la patrie. C'est quand mon « àme s’exalte qu'il faut me peindre. Alors je suis beau; • et le peuple aurait raison de parler ainsi.

Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inférieures, à peu d'exceptions près. Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine; ou si nous voulons bieu souffrir chez nous des portraits de famille, c'est à condition d’en faire des caricatures. Beau moyen de s'anoblir, vraiment! les Chinois sont plus sages : ils anoblissent leurs aïeux.

Le plus grand poète des temps modernes, et peut-être de tous les temps, A'apoléon, lorsqu'il se dégageait de l'imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple aiusi que devraient le juger nos poètes et nos artistes. 11 voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d'œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et l'on a remarqué que

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jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqua quel degré d'élévation peut atteindre l’instinct des masses habilement remuées. On serait tenté de croire que c’est pour satisfaire a cet instinct qu'il a tant fatigué le monde. L'amour que porte à sa mémoire la génération nouvelle qui ne l'a pas connu, prouve assez combien l'émotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir l'instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire.

Les jeunes gens , je l'espère , me pardonneront des réflexions que je ne hasarde ici que pour eux. 11 en est peu qui ne sachent l'intérêt que tous m’inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissements donnés à leurs plus audacieuses innovations? Pouvais-je ne pas applaudir même en blâmant un peu? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l'abbé Delille, j'avais moi-mème projeté l'escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non , les Latins et les Grecs mêmes ne doivent pas être des modèles ; ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m’avait arraché aux lisières des le Batteux et des La Harpe, service que je n'ai jamais oublié.

Je l'avoue pourtant, je n’aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Bonsard , le plus classique de nos vieux auteurs ; je n'aurais pas voulu surtout qu'on tournât le dos à notre siècle d’affranchissement, pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen-âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout. C’est lorsqu’à travers l’Atlantique, il croyait voguer vers l’Asie, berceau de l’ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace; mais puisque vous avez l'avenir pour vous, montrez un peu moins d'impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche encore à votre tête par rang d’âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C'est du milicn des combats à mort de la tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l'exil, au pied des échafauds, que, par de brillants et nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et

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qu'il» ont dit à la barbarie : Tu n’iras pas plus loiu. Et vous le savez , elle ne s'arrête que devant la gloire.

Quant à moi qui, jusqu'à présent, n’ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu’elle me crie : Arrière, bonhomme ! laisse-nous passer. Ce que l’ingrate pourrait faire avant peu. Je sors delà lice pendant que j'ai encore la force de m'en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien, quoiqu'il soit nn peu dur.

Quoi 1 vous ne ferez plus de chansons? Je ne promets pas cela ; entendons-nous, de grâce. Jeprometsde n'en pas publierdavantage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré mal gré, il faut trafiquer de la Muse : le commerce m'ennuie; je me retire. Mon ambition n'a jamais été à plus d’un morceau de pain pour mes vieux jours : elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne paisse espérer jamais l'honneur d’être éligible, endépit de la révolution de Juillet, à qui je n'en veux pas pour cela. A ne faire des chansons que pour vous, dira-t-on, le dégoût vous prendra bien vite. Eh ! ne puis- je faire autre chose que des couplets pour ma fête ? Je n’ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les gouvenirs se presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d'un vieillard. Notre époque, agitée par tantde passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J ai connu un grand nombre d'hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je n’ai pas vus ou que je n'ai fait qu'entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de Dictionnaire historique, où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j'emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n'exige ni des connaissances profondes, ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu'enfante toujours une lutte envenimée ; car ce n'est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j'ai formé ce projet. Dans une cinquantaine d'années, ceux quivoudrontécrirel'histoirede ces jours féconds en événements, n'auront à consulter, je le crains bien, que des documents entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque confiance, même dans ce quelles auront de sévère, car je ne prétends pas n’être qu’un

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