‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 5)Chapitre 40 sur 323 · VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE

Air . L’ombrî s'évapore.

Ah ! vers une rive Où sans peine on vive ,

Qui m'aime me suive!

Voyageons gaiment.

Ivre de champagne ,

Je bats la campagne ,

Et vois de Cocagne Le pays charmant.

Terre chérie ,

Sois ma patrie :

Qu’ici je rie Du sort inconstant.

Pour moi tout change :

Bonheur étrange !

Je bois et mange Sans un sou comptant.

Mon appétit s’ouvre,

Et mon œil découvre Les portes d'un Louvre En tourte arrondi ;

J’y vois de gros gardes ,

Cuirassés de bardes ,

Portant hallebardes De sucre candi.

Bon Dieu ! que j'aime Ce doux système !

Les canons même De sucre sont faits.

Riches sculptures,

Belles peintures En confitures Ornent les buffets.

Pierrots et Paillasses , Beaux esprits cocasses, Charment sur les places Le peuple ébahi ,

Pour qui cent fontaines , Au lieu d’eaux malsaines, Versent, toujours pleines, Le beaune et l'aï.

Des gens enfournent, D'autres défourncnt ; Aux broches tournent Veau , boeuf et mouton ; Des lois de table L’ordre équitable ,

De tout coupable Fait un marmiton.

Dans un palais j’entre ,

Et je m'assieds entre Des grands dont le ventre Se porte un défi ;

Je trouve en ce monde , Où la graisse abonde , Vénus toute ronde Et l'Amour bouffi.

Nul front sinistre :

Propos de cuistre ,

Airs de ministre ,

N’y sont point permis.

La table est mise ,

La chère exquise;

Que l’on se grise : Trinquons , mes amis !

Mais parlons d’affaires :

Beautés peu sévères ,

Qu’au doux bruit des verres D'un dessert friand ,

On chante et l’on dise ' Quelque gaillardise Qui nous scandalise En nous égayant.

Quand le vin tape L’époux qu’on drappe, Que sur la nappe Il s’endort à point ;

De femme aimable Mère intraitable.

Ah ! sous la table Ne regardez point.

Folle et tendre orgie!

La face rongie ,

La panse élargie,

Là chacun est roi ;

Et quand l’heure invite A gagner son gîte,

L’on rentre bien vite Ailleurs que chez soi.

Que de goguet tes !

Que d’amourettes !

Jamais de dettes,

Point de nœuds constants.

Entre l’ivresse Et la paresse ,

Notre jeunesse Va jusqu’à cent ans.

Oui , dans ton empire , Cocagne , on respire...

Mais qui vient détruire Ce rêve enchanteur ?

Amis, j’en ai honte,

C’est quelqu'un qui monte Apporter le compte Du restaurateur.

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