‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 124 sur 199 · A M. ET MAD.AME THOMASSIN · texte numérisé non relu

A M. ET MAD.AME THOMASSIN

k STXAIIllOCRC.

mian, le laocloàre laos.

Monsieur et Madame , je ne sépare point ce que Dieu a joint , et je réponds à vos deux lettres par une seule. Ces deux bonnes lettres me sont parvenues avec cellesquc vous avez retirées pour moi de la poste. Mais celles-là , en vous priant de me les renvoyer à Lucerne , je n’entendais point du tout vous en faire payer le port. La plupart des gens obligent peu , lors même qu'il ne leur en coûte rien , et beaucoup vendent cher de médiocres services; vous, vous obligez et payez; ma foi il y a plaisir d'étre de vos amis. Je devrais au moins ne pas abuser de tant de bonté; mais comment m’y prendre pour tirer encore de votre maudite poste deux ou trois lettres que j’y dois avoir d’ancienne date ? Écrire au directeur, comme j’avais fait avant de recourir à vous, je n’aurai ni lettres ni réponse. Il faut donc toujours vous importuner; mais, cette fuis , sans rien débourser. Envoyez, je vous prie, à ce bureau quelqu’un qui , fouillant dons le fatras des lettres ]>osle rc.ttante, y déterre les miennes et fasse mettre au dos, chez messieurs Molini et Lundi, libraires à Florence ; puis vous joindrez à cette bonté celle de m’en donner avis.

Les lettres de madame Thomassiu sont ce que Ton m'avait dit, c'est-à-dire, apres sa conversation , tout ce qu’il y a de plus aimable. Mois dussé-

ÉCRITES DE FRANCE ET DTTAI.IE

je être impertinent,-je critiquerai celle que j'ai reçue; aussi bien n'y suis je pas trop ména^té.

Ce que j'y trouve 4 dire d'abord , c’est qu’elle est trop courte ; et pois c’est que madame n’y parle guère que de moi. Étais-je en droit d’espérer qu'elle me parliSt d’elle-mcme , et de ce qui rentoiire? Je ne sais, mais il me semble En-

fin, pour((uui ne m’a-t-elle pas dit ou en est son bâtiment? J’aurais bien pu avoir aussi des nouvelles de la vncbe , du jardin , et d'autres choses. Franchement, comme vieille connaissance, j’avais droit à ces détails, et tout ce qui eût allongé sa lettre la rendait d’autant meilleure.

Vous voulez donc bien , Madame , vous intéresser à mes courses; je n’en ai fait jusqu'au 30 septembre qu’aux environs de mon ermitage.

J’ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l’u.sagc du pain ; ils paraissent heureux. Je vous dirai l’année prochaine ce qui en est; car je compte passer l’été avec eux, et descendre après en Alsace. J’ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n’ont pas un rocher où je n’aie grimpé pour chercher quelque point de vue, pas un bois qui ne m’ait donné de l’ombre , pas un éclio que je n’aie fait jaser mille fois; c'était ma seule conversation, et le lac mon unirpie promenade. Ce lac a aussi ses nymphes; il n’y a si chétif ruésscau qui n’ait la sienne, comme vous savez. J’en vis une un jour sur la rive. Je ne plaisante point. J’étais descendu pour examiner les ruines du fameux château de Hapsbourg ; mais je vis autre chose (|uc des ruines. Une jeune fille jolie, comme elles sont là presque toutes, cueillait des petits pois dans un champ ; leur costume est charmant , leur air naïf et tendre, car en général elles sont blondes, leur teint un mélange de lis et de roses ; celle-là était bien du pays. J’approchai. Je ne pouvais rien dire, ne sachant pas un mot de leur langue; elle me parla, je ne l’entendis point. Ce[)cndant comme en Italie , ou beaucoup d’affaires se traitent par signes, j’avais acquis quelque habitude de cette façon de s'exprimer, je réussis à lui faire comprendre que je la trouvais belle. En fait de pantomime, sans avoir été si loin l’étudier, elle en savait plus que moi. Nous causâmes; je sus blentât qu’elle était du village voisin , qu elle allait dans peu se marier, que son amant demeurait de l’autre côté du lac, qu'il était jeune et joli homme. Vous seriez- vous doutée , Madame , que tout cela se put dire sans parler ? Pour moi , j’ignorais toute la grâce et l’esprit ipi’on (Muvait mettre

dans une pareille conversation ; elle me l’apprit. Cependant je partageais son travail , je portais le panier, je cueillais des pois, et jetais payé d’un sourire qui eût contenté les dieux mêmes; mais je voulus davantage.

Toute cette histoire ne me fait guère d1ionneur ; me voilà pourtant, je ne sais comment, engagé à vous la conter, et vous. Madame, à la lire. J’obtins de cette belle assez facilement qu'elle ôult un grand chapeau de paille à la mode du pays ; ces chapeaux , dans le fait, sont jolis; mais

il couvrait, il cachait et le fichu, c’était bien

pis; à peine laissait-il voir le cou. Je m’en plaignis, j’osai demander que du moins ou i’cntr’ouvrit. Ces cho.ses-la en Italie s’accordent sans difficulté ; en Suisse , c’est une autre affaire. Nonseulement je fus refusé, maison sc disposa dés lors à me quitter. Elle remit son chapeau , remplit à la hâte son panier, et le posa .sur sa tète. Quoique In mienne ne fût pas fort calme , j’avais pourtant très-bien remarqué quece fichu, auquel on tenait tant, ne tenait lui-même qu'à une épinglé assez négligemment placée ; et profitant d'une attitude ([ul ne iH-rmettail nulle défense, j'enlevai d'une main l’épingle et de l’autre le fichu, comme si de ma vie je n’eusse fait autre chose que déshabiller les frmmes. Ce que je vis alors, aucun voyageur ne l’a vu, et moi je ne profitai guère de mu découverte, car lu belle aussitôt s’enfuit , laissant à mes pieds son panier et son chapeau qui tomba; et je restai le mouchoir à la main. Quand elle s’arrêta et tourna vers moi scs yeux indignés, j’eus beau la rappeler, prier, supplier, je ne pus lui persuader ni de revenir ni de m’attendre. Voyant son parti pris , qu’y faire ? Je mis le fichu sur le panier avec le chapeau , et je m’en allai, mais lentement, trois pas en avant et deux en arriére, comme les pèlerins de l'Inde. .A mesure que je m’éloignais elle revenait, et quand je revenais elle fuyait. Enfin, Je m'assis à queique distance , et je lui laissai réparer le des.irdre de sa toilette, et puis je n>e levai, et je sus encore lui inspirer assez de confiance pour me laisser approcher. Je n’en abusai plus. Nous ramassâmes ensemble la récolte éparse à terre, et je plaçai moi-même sur sa tête le panier que scs doigts seuls soutenaient de chaque côté ; alors figurezvous ses deux mains occupées, mêlées avec les miennes, sa tête immobile sous ce panier, et moi si près.. . j’avais quelques droits , ce mu semble ; l’occasion même en est un. J’ai usai discrètement. Maintenant , Madame , si vous deman-

LETTRES INÉDITES

dez ce que c’est que le château de Hapsbourg , en vérité je ne l'ai point vu, non que je n'y sois revenu plus d’une fois. Je revins souvent au pied de ces tours, mais sans jamais voir ce que j'y cherchais.

Quand Je m’aperçus que les feuiilcs se détachaient des arhres , et que les hirondelles s’assemblaient pour partir, je coupai un bâton d’aubépine que je Ils durcir au feu , et me mis en chemin vers l'Italie. Je fus deux jours dans les neiges, mourant de froid , car je n’avais pris aucune précaution ; et je ne dégelai qu'à Bellinzona. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls par ou j’ai passé. Il ne faut pas parier là de routes. Mon guide portait mon bagage. Il n’y en eut jamais de plus léger ; aussi pouvais-je à peine le suivre. Ces montagnards ont des jambes qui ne sont qu’à eux.

Mon dessein n'était pas de m’arrêter ici; mais j’y ni trouvé un ami' , et cet ami-là est un homme qui a du savoir et du goût , deux choses nmement unies. Mc voilà donc à Milan, jusqu’à ce que le froid m’en chasse. Je compte être à Florence dans les premiers jours de novembre, à Rome bientét apres. Vous appelez cela courir, mais au vrai je ne sors pas de chez mol. Ma demeure s’étend de Naples à Paris. Je goûte avec délices les douceurs de l’indépendance. Quoique dans le vilain métier que j’ai fait si longtemps je fusse bien moins esclave qu'un autre , je ne connaissais point du tout la liberté. Si l'on savait ce que c'est , les rois descendraient du trûne , et personne n’y voudrait monter.

Toutes ces ratures dans ma lettre vous prouveront, Monsieur et Madame, que je vous écris en conscience , comme disait Fontenelle , c'est-àdire que je soigne mon style, et que je fais de mon mieux pour vous parler français. Ce long bavardage n'est pas de nature à sc pouvoir transcrire. Que je vous fasse une autre lettre, il y aura d'autres sottises; autant vaut vous envoyer ce griffonnage-ci tel qu'il est.

F'oites , je vous en supplie , que je trouve de vos nouvelles à Florence , et de celles de votre ange. Sa charmante ligure m’est bien présente à l’esprit , et je pourrai l’année prochaine vous dire exactement de combien elle sera embellie. C'est un grand bonheur pour vous et pour elle, qu'on soit délivré des horreurs de la petite vérole ; aytmt plus à perdre qu'une autre , elle eût eu et vous eût causé d'autant plus d’inquiétudes. Cette petite vérole est pourtant bonne à quelque chose , c’est une excuse pour les laids. Moi, par exemple , ne

^ LftSibcrli-

puis-je pas dire que sans elle j’étais joli garçon 7 LETTRE DE M. AKERBLAD.

• Rome, le ai Jain iao«.

J’ai enfin su , par une lettre de M. de Sacy, que vous avez fait une apparition à Paris , et je m’empresse de vous écrire ces lignes que je lui adresse. Il aura soin de vous déterrer dans la grande ville et de vous les faire tenir.

Sachez que depuis plus d’un mois j’ai dans ma maison une quarantaine de bouquins qui vous appartiennent , et que j’ai retirés de chez l’honnéte D. Vincenzo, contre mon reçu. L’ouvrago que réclame Visconti l’antiquaire est du nombre, et j’ai déjà prévenu son frère le libraire que ce livre est chez moi à sa disposition.

Votre Amali est im peu mécontent de vous, n’ayant pas depuis longtemps palpé de votre argent. Le bonhomme prétend que les dix piastres que vous lui avez données, à votre dernier déportée Rome , n'étaient qu'une ancienne dette , pour certains soins qu'il avait donnés à votre Cavalerie de Xénophon. VAnabasis est, selon lui, un marché à part , et d’une tout autre importance. En effet, j’ai vu son travail, et il faut avouer qu'il s'est surpassé lui-méme, tout comme il a surpassé votre attente et vos désirs ; car, au lieu de variantes d'un seul manuscrit , vous en avez de quatre, et le tout forme une énorme liasse grand in-folio. Vous trouverez des accents , des virgules, des lettres, des mots, des phrases, enfin des lignes et des périodes entières, qui, pour la première fuis , vont prendre leur place dans l'édition que vous nous donnerez on jour de l'expédition de Cyrus. Cela vous fera une gloire immortelle , dit Amati , qui y renonce généreusement en votre faveur, à condition que vous iui donnerez force beaux sequius. Ne voulant pas m’en rapporter à son avis là-dessus, j'ai prié Marini d'estimer son travail , et il dit qu'en conscience voua ne pouvez lui donner moins de vingt louie. Voyez si ce prix vous convient; car s'il vous effraye trop , Il aurait moyen de vendre ces variantes en Allemagne , où Amati jouit déjà d’une certaine réputation, à cause d’une découverte qu’il croit avoir faite, que le traité II:fi n'est pas de Longin , mais de Denis d’IIalicarnassc. Ses preuves , qui me semblentassez faibles , ont cependant fait du bruit en Allemagne, et le pauvre Amati est tout glorieux d’avoir fait parler de lui et de sa découverte ces savantissimes professeurs. En attendant , si vous voulez garder si>n

ÉaUTES DE FRANCE ET D’H ALIE.

travail , envoyez au moi ns an à-compte à ce pauvre graculus estiriens , qui est plusmaigre que jamais.

On dit ici que vous avez quitté ie service :

d'autres prétendent que vous méditez d’y rentrer. Je vous reconnais là. Quoi qu'il en soit, tâchez de venir dans notre ville, /làre et impériale, où je désire bien de vous revoir.

A M. AKERBLAD,

A BOIC.

Milan, le 14 octobre isoo.

Monsieur, j’al trouvé ici votre lettre du ÎI juin. Grand merci de vos soins obiigeants pour mes ii vres , papiers , collaüons de manuscrits , etc. Mes afTaires philoiogiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Jedoutais que vous fussiez maintenant en Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où , partant demain , j'arriverai un mois après cette lettre; car je m’arrêterai tout autant à Florence , comme chargé par M. Clavier de certaines recherches relatives à son Pausanias.ie fouillerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.

Amati est bon de se figurer que je vais l’enrichir ; je ne peuz ni ne veux dépenser un sou pour le grec ; voici tout ce que je peux faire : le libraire qui imprimera. Dieu sait quand, cet Anahasis , payera le travail d'Araati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.

J'ai quelque souvenance d'avoir été soldat; mais cela est si loin de moi , qu’en vérité je le puis ranger parmi les choses oubliées. J'étais , comme on vous l'a dit , rentré dons te tourbillon , comptant imprudemment sur l'amitié d'un comte avec qui je me trouvai loin de compte. Catherine de Kavarre , dit-on , fût fille amoureuse et drue, qui eut un mari débile; et comme on lui demandait, ie lendemain de scs noces, des nouvelles de la nuit , elle répondit en soupirant : Ah! ce n’est pas mon compte. Elle entendait le comte de Soissons, dont le mérite lui était connu. Il m'est arrivé le contraire :Je pensais trouver un ami ; mais hélas i c'était un comte. Vous saurez tout quand je vous verrai. Dites de moi , si vous voulez :

Il prit, qnitu, reprit It cuirasse et b hsire.

Pauvre hère, mais content , si jamais homme le fut.

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