LETTRE DE M. CLAVIER
Parlu, le 3 ftcptfmlire ISO».
Nous vous avons écrit ipiatre fois, mon cher Courier, et n'avons pas eu de réponse. Ueureusemeut qu'Alexandre Rasili, de Vienne, a écrit à M. Corai , et lui a mondé que vous aviez quitté l’armée. Dites-nous donc comment il se faitqu'après avoir été si empressé de reprendre du service, après avoir même un peu rêvé ambition , vous l'ayez quitté de nouveau si brusquement : je crains bien que vous n'ayez fait encore quelque coup de tète.
Vous ne me demandez pas de nouvelles de votre Xénophoii , et vous avez raison ; car j’ai honte de vous dire que le texte grec n’est pas encore fini d'imprimer. Stone , avec beaucoup de bonne volonté, a très-peu de caractères grecs, et n’a point de compositeur pour cette langue; c’est donc son prote, homme, très-intelligent, qui compose lui-mème; et comme U a d’autres occupations , cela ne va pas vite.
Vous voila donc entièrement libre et parcourant la belle Italie : si, en visitant les bibliotlièques, vous trouvez quelque manuscrit de Pausanias qui vaille la peine d’étrç collationné , je vous prie de m'en donner avis. Je vous enverrai la liste des principales lacunes qui se trouvent dans cet auteur, et les manuscrits qui auront les mêmes ne méritent guère d'être collationnés, puisqu'ils seront sans doute semblables à ceux que j'ai ici. Je me suis remis à ce travail , quoique je ne prévoie guère quand je pourrai Unir. J'y fais tous les jours de nouvelles corrections ; mais malheureusement il y a beaucoup plus de lacunes qu'on ne croit , et ce n'est que par le secours des manuscrits qu'on peut les remplir. J'ai vu à Paris un Grec qui a demeuré longtemps à Florence, et qui m'a dit y avoir vu , je crois dans la bibliothèque Victorienne , un manuscrit de Pausanias du neuvième siècle, plus ancien , par conséquent, que tous ceux que nous connaissons; comme vous y passerez sans doute , veuillez vous en informer...
A M. CLAVIER'
A PASIS.
Niltn , le le octobre ISOt.
Vite, Monsieur, envoyez-mol vos commissions grecques. Je serai à F'Iorence un mois ; à Rome
* Ollp Mtre Pst ImprimPc daiu b lettre S M. RcoolunI, qui prScMe le« PoMtoraU* St Lonfut. édlUon ISSI
IJEITIŒS INEDITES,
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tout l’hiver, et je vous reudriii bon compte de tous les manuscrits de Pausmiias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire ; je projette une fouille à l'abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixiéme siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le CUnriton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai ; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J’espère pourtant en venir à l)out à 'grand renfort de bèsiclee, comme dit maître François. C’est vraiment dommage que ce petit roman d'une |si jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues , plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé au x G rees présents et futurs, lime faut peu de gloire; c’est assez pour moi qu'on saehe quelque jour que j'ai partagé vos études , et que j’eus part aussi à votre amitié.
Le succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l’idée que j’en avais conçue :
Je ne preods point pour juge un peuple téméraire.
Ce que vous m’en avez lu me parut très-bon , et ce fut dans ces termes que j’en dis ma ptmsée à madame Clavier d'abord , et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui
Trépignent de joie ou pleurent de tendresse
a la lecture d’un ouvrage ; cela est tn’s-bon , fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n’y a rien à rabattre.
Ce que vous appelez un autre coup de tète est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d’un fort mauvais pas , d’une position détestable , où je me trouvais par ma faute pour m'étre sottement figuré que j’avais un ami, ne me souvenant pas que di-s le temps d’Aristote il n'y avait plus d'amis :
Joi ^(Xoi. Celui-là , suivant l'usage , me sacrifiait pour une bagatelle , et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux , et je m'en serais contenté si j'eusse été Parménion; mais mon ambition était d'une espèce particulière , et ne tendait pas à vieillir
Dans k*a lionnonrs otisrurs de quelque légion.
J’avais des projets dont le succès eut fait mon malheur. La fortune m’a mieu.x traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux; nul homme vivant ne l’est davantage , et peut-être aucun n’est aussi content ; je n'cnvic pas même les paysans quej’ai vus dans la Suisse :j’ai sur eux l’avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire ; Attendons la Jin; sauf le respect dù aux anciens, rien n’est plus faux que celte règle : le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d’aujourd’hui. Enfin, si je n'atteins pas lumentem sanam in corpore sano, J'en approche du moins depuis un temps.
Madame de Sévigné est donc aux Rochers; je veux dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains ; son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui , je vous prie, dans votre première lettre, mes très-humbles respects.
J’irais voir madame Dumoret, appuyé de votre recommandation et d’un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi , si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un réle dons ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m’a point fait pour cela. Les salons m’ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux Voir que des amis; car j’y crois encore en dépit de l’expérience et d’Aristote. Je n’en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m’avoir voulu procurer une connaissance agréable.
A M. CLAVIER
A rASlS.
Miltn, le 21 oetfilirr Ifwra.
Dans ma dernière lettre je ne vous al point indiqué d'adresse pour me faire parvenir votre dernier ouvrage , que je suis fort impatient de lire , et de faire lire à ceux qui en sont dignes deçà des monts. Voici maintenant par quelle voie vous pourrez me l'envoyer. M. Bocchini,ruc des Filles Saint-Thomas, n° 20 , est le correspondant de notre ami Lambert! (lequel Lomberti , par parenthèse, vous àtrrâlicupiXQïfwjvw?; car c’est sursa tablcquejevousfaisces lignes, et il meehargeexpressémentde vous riwer/re caramente).tA. Bocchini se chargera de tout ce que vous voudrez me faire parvenir sous l’adresse de M. Lamberti. Tâchez, je vous en prie, de m’envoyer aussi les volumes de Plutarque de M. Corai, à mesure qu’ils paraîtront, et de plus l’Eunapius de M. Boissonade. J’ai fort envie d’avoir tout cela : le prix en sera payé chez madame Marchand en présentant cette lettre. — Notez, s’il vous plaît ,
KCRITKS DE FRANCE ET D'ITALIE
que votre dernière lettre, la seule que j'aie reeuc, | ne me donne point l'adresse de je ne sais quel lianqiiier correspondant de M. Basili , auquel iKimpiicr jedois payer.... Voyez, je vous supplie, mon autre lettre datée de Lucerne, et aidez-moi par charité à payer mes dettes, avec les intérêts, qui courent (aïotez encore ce point) à je ne sais combien pour cent. Si Dieu n’y met ordre, il faudra que je me cache à la triaendc prochaine , eomme les enfants de famille faisaient chez vos Athéniens. Je pars dans deux ou trois jours pour Florence, et je vous embrasse. Mes très-humbles respects à madame Clavier, quelque part qu'elle soit : Ipjiom.
[ Courier quitta Milan le 27 octobre, et arriva à Florence le 4 novembre. Dès le lendemain, il se rendit à la bibliothèque de San-Lorenzo, pour e.vaniiner avec soin un manuscrit de Lonpus, Daphnis et Chtoé, qu’il avait vu l’année précédente, et que foute de temps il n'avait pu que feuilleter. Il le trouva complet, et les jours suivants il en copia la valeur d’environ di.v pages du premier livre qu’il savait manquer dans toutes les éditions existantes de cet ouvrage, et même dans tous les manuscrits coimus. La copie était terminée, lorsque, par malheur, il fit sur une des pages du morceau inéditune tache d’encre qui couvrait une vingtaine de mots. Pour calmer autant qu’il était en lui le déplaisirque cet accident causa à M. F. del Furia, bibliothécaire, il lui remit le certificat suivant, que l’on montre encore aujourd’hui avec le manuscrit.
• Ce morceau de papier, pose par mégarde dans « le manuscrit |K)ur servir de marque, s’est trouvé • taché d’encre : la faute en est toute h moi , qui - ai fait cette étourderie ; en foi de quoi j’ai signé.
« CouBien.
« Florence, le 10 novembre ISOS. »
1 1.e surlendemain, M. Renouard, libraire de Paris, qui se trouvait alors à Florence, et qui s’intéressait à la découverte de ce fragment, comptant le publier lui-méine, arriva dans la bibliothèque. Les conservateurs lui présentèrent le manuscrit auquel la feuille souillée d’encre était encore attachée. Il demanda la permission d’essayer de la décoller, et y réussit assez heureusement. Il faut lire la notice de 16 pages qu’il publia à ce sujet au mois de juillet IStO. ]
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LErrRK DE M. AKERBLAD.
Rome, ]e 26 novembre tsu9.
Mon tbès-ciif.b commanuxst,
.Nous esiiérions à chaque instant vous voir arriver à Rome, mais votre retard me persuade que vous avez trouvé dans les bibliothèques de Florence de quoi vous oeeu|>er ; et en effet M. ].andi dans sa dernière lettre me parle d’une découverte que vous avez faite de quelques morceaux inédits de I-ongus, et d’une entreprise littéraire formée entre vous et M. Renouard sur cette dée'ouvcrtc. Voilà ce qui s’apiielle bien débuter au moins, et le pauvre Furia doit être furieux de voir un Welche venir pondre dans son nid. Si vous tardez de venir à Rome , faites-moi le plaisir de me dire ce que c’est que cette découverte. Dans Longus, il n’y a qu’une seule lacune, si je me rappelle bien , et de la remplir ne serait pas d’une assez grande importance pour faire penser à une nouvelle édition.
Quand j’ai su que vous étiéZ rentré dans le tourbillon , je m’attendais de vous revoir général ou au moins colonel , avec une jambe nu un bras de moins, n’importe : jugez combien j’ai du être surpris d’apprendre que vous ne serez jamais rien, pas même baron de l’Empire, et que vous étiez revenu en Italie, sidn et sauf, à la vérité, mais sans Icsdcux épaulettes à graines d’épinards. Je vousgronderaid’imimrtance quand vous serez ici ; mais venez ; la bibliothètiue du Vatican est bien plus riche, et le dragon Cherini ne viendra pas cet hiver ; le révérend père Altier! est un bon enfant, qui vous laissera fouiller dans les bouquins tant que vous voudrez.
A M. AKERBLAD,
« A ROKF..
Florence, le Q décembre isoo.
Il est vrai, oîXwv âpiirt, que je ne suis point baron , quoique je vienne d’où on les fait. Je n’étais pas destiné à décrasser ma famille, qui en aurait un peu besoin , soit dit entre nous; il est vrai aussi que je n’allais à l’armée d’Allemagne que pour voircc que c’était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire comme Athalic, j'ai voulu voir, j’ai vu. Je suivais un général que j’avais vu longtemps bon homme et mon ami , et que je croyais tel pour toqjours; mais il devint eonite. Quelle métamorphose! le bon homme
• Ubralrc de Paris, gui se trouvait a Florence lors de la 1 découverte du fragment dé Longus.
LETTRES INÉDITES
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aussitôt disparut, et de l’ami plus de nouvelles; ce fut à sa place un protecteur : Je ne l’aurais jamais cru , si je n’en eusse été témoin , qu’il y eût tant de différence d’un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection, et me voilé libre et heureux à peu près, autant qu’on peut l’être.
Que me parlez- vous , je vous prie , d’entreprise | littéraire? Dieu me garde d’étre jamais entrepreneur de littérature; je donne mes griffonnages classiques aux libraires qui les impriment à leurs périls et fortunes , et tout ce que j’exige d’eux , c'est de n’y pas mettre mon nom , parce que ,
Je vous l'ai dit et veux bien le redire,
ma passion n'est point du tout de figurer dans la gazette; je méprise tout autant la trompette des journalistes que l’oripeau des courtisans. Si j'étais riche, je ferais imprimer les textes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous , tuttoper amore. Mais hélaslje n’ai que de quoi vivre; et pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans les bouquins d'Italie, il me faut mettre un libraire dans la ronfldence , et ce libraire fait chiasso pourvendre.il n'est question , je vous assure, ni d’entreprise ni de début.
Corrigez, s'il vous platt, ces fa(ons de parler;
je ne débute point, parce qvte je ne veux jouer aucun rôle. Je ne prends ni ne prendrai jamais masque, patente, ni livrée.
Au lieu de me quereller pour avoir jeté lé le harnais, que ne me dites-vous au contraire, comme Diogène à Denis ; Méritais-tu, maraud, cet insigne bonheur de vivre avec nous en honnête homme, et ne devais-tu pas plutôt être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences ;
Faire ta cour aux grands , et dans leurs anticliambres ,
Le rliapeau dans la main, te tenir sur tes membres ' I
Voilà en effet ce qu’eût mérité ma dernière sottise d’être rentré sous le joug ; ce n’est ni humeur ni dépit qui m’a fait
Quitter ce vil métier • ;
je ne pouvais me plaindre de rien, et j’avais assez d’appui , avec ou sans mon comte , pour être sûr de faire à peu près le même chemin que tous mes camarades. Mais mon ambition était d’une espèce particulière; je n’avais pas plus d’envie d’étre baron ou général que je n’en ai maintenant
* Rfffnler, utira iv. vers 39.
* Radoe.
de devenir professeur ou membre de l’Institut. La vérité est aussi que comme j’avais fait la campagne de Calabre par amitié pour Reynier, qui me traitait en frère, je me mettais avec cet homme-ci, pour une folie qui semblait devoir aller plus loin, tutto per amore. Je vous suivrais de même contre les Russes si on vous faisait maréchal de Suède, et je vous planterais là si vous vous avisiez de prendre avec moi des airs de comte.
On me dit que madame de Humboidt est encore à Rome, et que vous habitez tous deux la même maison. Pr^ntez-lui , je vous prie, mon très-humble respect. M. de Humboidt n’cst-il pas à présent en Prusse? Donnez-moi bientôt de leurs nouvelles et des vôtres.
N’allez pas retourner, avant que je vous vole, dans votre pays , xilaiii pays d'aimables gens. Je ne sais bonnement pour moi quand je partirai d'ici; mais toujours ce sera pour vous aller joindre. A dire vrai , j’ai cent projets et je n’en ai pas un. Dieu seul soit ce que nous deviendrons.
Adieu.
A M. CL.VVIER,