‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 15 sur 199 · AU RÉDACTEUR DU CENSEUR · texte numérisé non relu

AU RÉDACTEUR DU CENSEUR

à ses affaires. Mais que Foy, dans ce moment de verve , applaudi de toute la France , prélude une espèce d'apost roplie , sans autrement , peut-être , y penser, on dresse l’oreille aussitôt , l’alarme est au camp, les muets parlent, tout s’émeut; et s’il eût continué sur ce ton ( mais il aima mieu.s rendre hommage aux classes élevées ) , s’il eût pu soutenir ce style, la scène changeait ; M. Pasquier, surpris comme un fondeur de cloches , eût remis ses lois dans sa poche; et moi, petit propriétaire, ici je taillerais ma vigne , sans crainte des honnêtes gens. O puissance de l’apostrophe 1

C’est , comme vous savez , une flgure au moyen de laquelle on a trouvé le secret de parler aux gens qui ne sont pas là , de lier conversation avec toute la nature, interroger j)U loin les morts et les vivants. Ou ma tous en lUaraiMnif s’écrie Démosthène en fureur. Cet ou ma tout est d’une grande force, et Foy l’eûtpu traduire ainsi : Non, par les morts de Waterloo, qui tombèrent avec la patrie; non, par nos blessures d’Austerlitz et

de Marengo, non jamais de tels misérables

Vous concevez l’effet d’une pareille flgure poussée jusqu’où elle peut aller, et dans la bouche d’un homme comme Foy ; mais il aima mieux embrasser les auteurs des Notes secrètes.

Moi , si j’eusse été là ( c’est mon fort que l’apostrophe , et je ne parle guère autrement; je ne dis jamais : Nicole, apporte-moi mes pantoufles; mais je dis, d mes pantoufles ! et toi, Nicole, et toi! I, si j’eusse été là, député des classes infé-

rieures de mon département , quand on proposa cette question de la liberté de la presse , j’aurais pris la parole ainsi :

Milord Castlereagh, mêlez-vous de vos affaires; pour Dieu,V/err Metlernich, laissez-nous en repos; et vous, mein lieber Hardemberg , songez a bien cuire vos saurkraut.

Ou je me trompe, on cette tournure eût fait effet sur l’assemblée, eût éveillé son attention, premier point pour persuader, premier précepte d’Aristote. Il faut se faire écouter, dit-il ; et c’est à quoi n’ont pas pensé nos députés de gauche ; à employer quelque moyen, tel qu’en fournit l’art oratoire pour avoir audience del’assistance. Autre chose ne leur a manqué ; car du langage, ils en avaient, et des raisons, ils l’ont fait voir; de l’Invention et du débit , et avec tout cela n’ont su se faire écouter , faute de quoi ? d’apostrophes , de ces vives apostrophes aux hommes et aux dieux, dans le goût des anciens. Sans laisser au ventre le temps de se rendormir, j’aurais continué de la sorte :

E.xcellents ministres des hautes puissances étrangères, ne vous fiez [las tropà vos amisde deçà. Ils vous en font accroire avec leurs Notes secrètes, non que je les soupçonne de vouloir vous trahir. Ce sont d’honuêti's gens, lldèles, sur lesquels vous pouvez compter, dont les services vous sont acquis , et la reconnaissance assurée pour jamais , incapables de man((uer à ce qu'ils vous ont promis, d’oublier ce qu’ils vous doivent. J’entends par là, seulement, qu’ils s’abusent et vous trompent avec le zèle le plus pur pour vos excellences étrangères. Venez , il y fait bon ; accourez , vous diScnt-ils. Cette nation est lâche. Ce ne sont plus des Français, la terreur de l’Europe, l’admiration du monde. Ils furent grands, fiers, généreux. Mais domptés aujourd’hui, abattus, mutilés , bi.v • tournés par Napoléon , ils se laissent ferrer et monter à tous venants : il n’est bât qu’ils reflisent, coupsdont fisse ressentent, ni joug trop humiliant pour eux. Quand d’altord nous revînmes derrière vous dans ce pays, nous les appréhendions; ce nom, cette gloire, nous en imposaient, et longtemps nous n’osâmes les regarder en face. Mais à présent nous les bravons, chaque jour nous les Insultons , et non-seulement ils le souffrent^ mais , le croiriez vous? ilsnouscraignent ; nous, que vous avez vus dans l’opprobre, la fange , rebutés partout, signalés parmi les espions, les escrocs, à toutes les polices de l’Europe, nous sommes ici l’épouvantail de ceux qui vous firent trembler; et c’est de nous qu’on les menace , lorsqu’on veut qu’ils obéissent. Venez donc, accourez ; butin sûr, proie facile et tributs vous attendent ; ou ne bou gez; fiez-vous à nous. Avec sept hommes, nous nous chargeons de tondre et d’écorcher le Français pour votre, compte , moyennant part dans la dépouille, et récompense, comme de raison.

V'oilà ce qu’ils vous mandent par M. de Montlosier. Gardez-vous de les croire; puissances étrangères, ne les écoutez mie; car ils vous mèneraient loin. I.eurs Notes ne sont pas mot d'Évangile. Demandez à Fouché ce qu’il en pense, et combien de fois lui-méme a été pris pour dupe , lorsqu’il croyait, par leur moyen, en attraper d'autres. Il faut l’avouer néanmoins , il y a du vrai dans ce

qu’ils vous disent. Nous souffrons des choses

des gens Quinze ans de galère , tranchons le

mot, ont abaissé notre humeur flère, et sont cause que nous endurons nos correspondants ; ce qui à W droit les étonne. Cependant , par bonheur, échappés du bagne de Napoléon, nous avons des hommes encore, et ne sommes pas sans quelque vigueur; témoin tant de machines qu’on emploie

r. L. cmrsiBa.

pour nous empêcher de faire acte de virilité, à quoi même on ne réussit pas. Préfets, télégraphes, gendarmes, censure, lui des suspects, rien n'y sert; missionnaires, jésuites, aumêniers, y perdent ieur peu de latin ; et l’on a beau préeher, menacer, caresser, promettre, destituer, dès qu'il s'agit d'élire, les choix tombent sur des hommes. Soit hasard ou maiiee, en voiiâ cent quinze de compte fait dans une seule chambre où il y en aurait bien plus, n'était ce qui s'y introduit de la cour et des antichambres ministérielies. Angiais, dont on nous vante ici l’esprit public, ayant fait ce mot , vous avez la chose sans doute; mais , en bonne foi , croyez-vous vos ministres fort empêchés à écarter de leur chemin les citoyens incorruptibles, à se débarrasser de ces gens que rien ne peut gagner, qui ne composent point , ne connaissent que leur mandat , et ne voient de bien pour eux que dans le bien commun de tous , préférant l'estime publique aux places offertes ou acquises, aux rangs, aux honneurs, à l'argent , et, que sert de le dire? à la vie, moins chère, moins nécessaire aux hommes, sans quoi les verralt-onen faire si bon marché? Aurions-nous vu, dans le cours de nos révolutions, tant d’dmcs à l'épreuve du péril, si peu à l’épreuve de l'or et des discussions , et souvent le plus brave soldat être le plus lâche courtisan , s'il n’était vrai qu'on aime les biens et les honneurs plus que la vie 7 Celui qui meurt pour son pays fait moins que celui qui refuse de gouverner contre les lois. Or, de telles gens, nous en avons; nous avons de ces hommes qui savent rendre un portefeuille, mépriser une préfecture, une direction de la Banque, et qui, avant de vous livrer, messieurs du congrès, cette terre, soit a vous, soit à vos féaux, y périront eux et bien d'autres ; car tout le peupic est avec eux , non tel qu'on vous ledépeint, faible , abattu , timide. Cette nation n'est point avilie : par vous provoquée au combat , usant de la victoire, elle vous fit esclaves et le fut avec vous, parce qu 'autrement ne se peut. Insensé qui croit asservir et se dispenser d’obéir; mais, rompue ia chaîne commune, il vous en reste plus qu'à noos.

Ne vous hâtez donc point, n'accourez pas si vite, ne cédez pas sitêt aux vœux qui vous appellent; et ne croyez point trop aux promesses qu'on vous fait , de peur, en arrivant , de trouver du mécompte; car voici, en peu de mots, comment vous serez reçus , si vous venez ici au secours du parti habile, fort et nombreux.

Les missionnaires prêcheront pour vous, les religieuses du Sacré-Cœur prieront Dieu , non de

vous convertir, mais de vous amènera Paris, et lèveront nu ciel leurs innocentes mains en faveur des Pandours, suppiieront en mauvais latin le Seigneur infiniment miséricordieux d'exterminer la race impie, de livrer à la fureur do glaive les ennemis de son suint nom , c'est-à-dire ceux qui refusent la dime , et d’écraser contre la pierre les têtes de leurs enfants. Mais malheureusement tout n'est pas moines chez nous.

La nation ( laissons ià cette classe élevée pour qui le général ?'oy a tant d'estime depuis qu'il ne la protège plus, poignée de fidèles tout à vous, qui ne peut se passer de vous , et n'a de patrie qu’avec vous ) , la nation se divise en nobles et vilains : des nobles, les uns le sont par la grâce de Dieu , les autres par le bon plaisir de Napoiéon. Lequel vaut mieux? on ne sait. Ce sont deux corps qui s'estiment, dit Foy, réciproquement, s'admirent, et volontiers prennent desairs l'unde l'autre. La Tulipe, homme de cour, a quitté son briquet pour se faire talon rouge : c'est maintenant, on le peut dire, un cavalier parfait , rempii desavoirvivre et de déiicatcsse ; on n'a pas meilleur ton que monsieur ou monseigneur le comte de la Tulipe. Et voilà Dorante hussard ; depuis quand ? depuis la paix. Sentant la caserne , si ce n'est peut-être le bivouac. Sous le fardeau de deux énormes épaulettes, il jure comme I-annes, bat ses gens comme Junot , et , faute de blessures , il a des rhumatismes , fruit de la guerre , entendezvous, de ses eampagnes de Hyde-Park et de Bond-Street; éperonné, botté, prêt à monter à cheval, il attend le boute-selle. L’esprit de Bonaparte n'est pas à Sainte-Hélène , il est ici dans les hautes classes. On rêve, non les conquêtes, mais la grande parade ; on dohne le mot d’ordre , on passe des revues, on est fort satisfait. Un grand

ne va point p r sans son état-major, et le p.....

d. M couche en bonnet de police. La vieille

garde cependant grasseye et porte des odeurs.

Telle est l'admiration qu'ont les uns pour les autres, ces gens de deux régimes en apparence contraires. Ils .s'imitent, sc copient. Ni les uns ni les autres ne vous donneront d’embarras. Vous trouverez des manières dans l'ancienne noblesse, et dans la nouvelle des formes. Les seigneurs vous accueilleront avec cette grâce vraiment française et cette politesse chevaleresque, apanage de la haute naissance. Nos aimables barons, formés sur le modèle d'Elleviou , vous enseigneront la belle tenue de l’état-major de Berthier et l'étiquette des maréciiaux, sans oublier le dévouement, l'enthousiasme, le feu sacré. Tout ce qui est Issu

AU RÉDACriX'U DU CENSEUR.

de race, ou destiné à faire race, s'accuinmude sans peine avec vous. Ces gens qui tant de fois ont Juré de mourir; res gens tuqjours prêts à verser icur sang jusqu’à la dernière goutte pour un maître chéri , une famille auguste , une personne sacrée ; res gens qui meurent et ne se rendent pas, sont de facile composition, et vous le savez bien. Mais il y a chez nous une classe moins élevée , quoique mieux élevée , qui ne meurt pour personne , et qui , sans dévouement , fait tout ce qui se fait; bâtit, cultive, fabrique autant qu'il est permis; lit, médite, calcule. Invente, perfectionne les arts, sait tout ce qu'on sait à présent, et sait aussi se battre , si se battre est une science, tl n'est vilain qui n'en ait fait son apprentissage , et qui là-dessus n'en remontre aux descendants des du Guesclin. Georges le laboureur, André le vigneron, Pierre, Jacques le bonhomme, et Charles qui cultive scs trois cents arpents de terre , et le marchand , l'artisan , le juge, l'avocat, et notre digne vicaire, tous ont porté les armes, tous vous ont fait la guerre. Ah ! s'ils n'eussent jamais

ru le grand homme à leur tète sans la troupe

dorée, les comtes, les ducs, les princes, les officiers de marque... si la roture en France n'eût jamais dérogé, ni la valeur dégénéré en gentilhommerie , jamais nos femmes n'eussent entendu battre vos tambours.

Or ces gcns-là et leurs enfants, qui sont grandis depuis Waterloo, ne font pas chez nous si peu de monde , qu'il n'y en ait bien quelques millions n'ayant ni manières de Versailles, ni formes de la Malmaison , et qui , au premier pas que vous ferez sur lenrs terres, vous montreront qu’ils se souviennent de leur ancien métier ; car il n'est alliance qui tienne ; et si vous venez les |iiller au nom de la très-sainte et très-indivisible Trinité, eux, au nom de leurs familles , de leurs champs , de leurs troupeaux , vous tireront des coups de fusil. Ne comptant plus pour lesdéfendre sur le génie de l'empereur, ni sur l'héroique valeur de son invincible garde, ils prendront le parti de se défendre enx-mèmes; fâcheuse résolution, comme vous savez bien , qui déroute la tactique, empêche de faire la guerre par raison démonsfratii'i- , et suffit pour déconcerter les plans d’attaque et de défense le plus savamment combinés. Alors, si vous êtes sages, rappelez- vous l’avis que je vais vous donner. Lorsque vous marcherez en f-orralne, en Alsace, n’approchez pas des baies, évitez les fossés, n'allez pas le long des

vignes , tenez- vous loin des huis , gardez-vous des buissons, des arbres, des taillis, et méfiez-vous des herbes hautes ; ne passez point trop près des fermes, des hameaux, et faites le tour des villages avec précaution ; car les haies , les fossés , les arbres , les buissons , feront feu sur vous de tous cêtés , non feu de file ou de peloton , mais feu qui ajuste, qui tue ; et vous ne trouverez pas, quelque part que vous aHiez , une hutte , un poulailler qui n'ait garnison contre vous. N’envoyez point de parlementaires, car on les retiendra ; point de détachements, car on les détruira ; point de commissaires, car Apportez de quoi vivre ; ame-

nez des moutons, des vaches, des cochons, et puis n'oubliez pas de les bien escorter, ainsi que vos fourgons. Pain , viande, fourrage et le reste, ayez provision de tout; car vous ne trouverez rien où vous passerez, si vous passez, et vous coucherez â l’air, quand vous vous coucherez; car nos maisons, si nous ne pouvons vous en écarter, nous savons qu'il vaut mieux les rebâtir que les racheter, cela est plus têt fait, coûte moins. Ne vous rebutez pas d'ailleurs, si vous trouviez dans cette façon de guerroyer, quelques Inconvénients. Il y a peu de plaisir A conquérir des gens qui ne veulent pas Hre conquis, et nous en savons des nouvelles. Rien ne dé^ùte de ce métier comme d'avoir affaire aux classes inférieures. Mais ne perdez point courage, car si vous reculiez , s’il vous fallait retourner sans avoir fait la paix , ni stipulé d’indemnités , alors , alors , peu d’entre vous iraient conter à leurs enfants ce que c’est que la France en tirailleurs, n’ayant ni héros ni péquins.

Apprerrez, dit le Prophète, apprenez, grands de la terre; c’est-à-dire , messieurs du congrès, renoncez aux vieilles sottises. Instruisez-vous , arbitres du monde; c'est-à-dire, excellences, regardez ce qui se passe, et faites-vous sages, s’il se peut. L'Espagne se moque de vous, et la France ne vous craint pas. Vos amis ont beau dire et faire, nous ne sommes pas disposés à noos gouverner par vos ordres ; et ni eux , avec leurs sept hommes, ni vous, avec vos sept cent mille, ne nous faites la moindre peur; partant, je ne vois nulle raison de changer notre allure pour vous plaire, et je conclus à rejeter toute la loi venant d'eux ou de vous.

Voila ce que j’aurais dit après le général Foy , si j'eusse pu , député indigne , lui succéder a la tribune.

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