‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 150 sur 199 · A M. ETIENNE · texte numérisé non relu

A M. ETIENNE

DE LE msrnvB-

Parii, le l«Jnin ISIS.

Monsieur, j'ai prié M. Bobée, mon imprimeur, de vous faire tenir une feuille qu'il vient d'imprimer sous ce titre : Procès de Pierre Clavier Blondeau , etc. Lisez cela. Monsieur, si vous en avez le temps , et vous v errez ce que c’est pour nous, pauvres paysans, d’avoir affaire à un maire. Vous serez d’avis, comme moi , que ces faits sont bons à publier. Dites-cn donc un mot, je vous prie , dans un de vos excellents articles , afin que Paris du moins sache comme on traite ceux qui le nourrissent; car vous ne vous douiez de rien, gens de Paris, dans vos salons; et comme vous sifflez les ministres s’il leur échap|x; à la tribune un mot impropre ou malsonnant, vous croyez que nous pouvons ici nous moijuer d'un maire. T)éfaites-vous de cette idée, l'opposition réussit mal dans les départements, et Je puis vous en dire des nouvelles. Mon exemple est une leçon pour tous ceux qui seraient tentés de prendre, comme j'ai fait , le parti des vilains, non-seulement contre les nobles, mais contre les vilains qui pensent noblement. Il m'en coûte mon re[>os et mon bien : les juges veulent me ruiner , et ils y réussiront avec l'aide de Dieu et de M. le procureur du roi. Enfin , depuis quelque temps , ma vie est un combat, comme disait Beaumarchais. Il était ferrailleur et souvent cherchait noise. Moi , je ne me |

défendrais même pas , tant je suis bonne créature , si on me battait modérément.

Votre Minerve s’est déjà déclarée pour mol d'une maniéré qui m'a fait beaucoup de plaisir et d'honneur. Souffrez, Monsieur, que je lui recommande à présent mon pauvre Blondeau , ainsi qu’à votre Itenom niée, qui , je l'espère , ne jugera lias de l'importance des faits par les noms des pet^ sonnages. Une présentation à la cour ne lui fera pas oublier les doléances de Blondeau et de vingt millions de paysans opprimés, je veux dire administres comme lui.

[La lettre suivante exprime sur l’état de nos théâtres une opinion qui n’étonnera point dansun homme tel que Courier; mais elle émet en même temps sur le talent et le système de déclamation de Talnia un jugement très-extraordinaire. Courier ne l'eût point hasardé en public sans en donner les motifs , ce qu’il ne fait pas ici, et les lecteurs en seront fâchés comme nous. On peut concevoir qu’un homme nourri de l’antiquité, comme l’était Courier, ait pu être choqué (le quelques inexactitudes dans cette imitation des costumes anciens, que Talma avait imposée à notre scène avec tant de peine. Mais que les intentions et le charme des beaux vers de Racine lui aient paru se perdre dans le débit si savant et si harmonieux de Talma; qu'il ait imaginé, pour faire arriver au cirur cette musique dont Racine est tout plein , d'autres inllexions , d'antres accents que ceux de la voix si (irofondémenl sympathique de Talma , cela est fait pour surpendre.]

A MADAME COURIER

SEint-t;ennntn , du isau ISJuitlpI isls.

Je suisallé,comme je t’ai dit, auxFrançais avec ces jeunc.s gens; je croyais qu'ils allaient nu parterre ; point du tout , c’était aux galeries à quatre francs; J'y ai eu grand regret. Ou donnait .indro. mnr/ue. Je n'ai rien vu au monde de si pitoyable. Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans, et Orestesoixante. Tantôt il hurle, il beugle; tantôt il [varie tout bas, et semble dire : jVi’co/e, apporte-moi nus pantoufles. Tout cela est entremêlé de coups de [loing et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de la Gaieté qu'on nomme le Talma des Ivoulevards, vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagultéon ne [x;ut pas plus mal ; des draperies si lourdes et si embarrassantes qu’il ne pouvait faire un pas : un gros ventre, un dos rond , une vieille figure ; c'était un amoureux I à faire compassion. Tu sais que je n'ai point dç

ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE

prévention ; je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre, tout enthousiasmé qu'il était, ne s'amusait pas plus que moi. Le crispin , c'était Monrose, ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est , comme je l'ai toujours dit, que le Théâtrc-F rançais, et tous les vieux Ihéétres de Paris , à commencer par l'Opéra, sont excessivement ennuyeux.

A M.\DAME COURIER

Paris, dimanciir-

Je trouve ici tes deux premières lettres. Je vois que tu vas garder mon mémoire jusqu'à ce que la chose soit jugée , ou , ce qui est la même chose , jusqu'à la veille du jugement. Comment ne comprends-tu pas que cela est plutôt fait pour le public que pour tes juges ? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue , distribue tout ce que tu as, mais avec discernement. N’en donne qu’à ceux qui peuvent trompeter cela , et qui n'ont point d’intérêt à ce que la chose n'éclate pas.

(Avec rétablissement de Courier à la campagne commencèrent les vexations qu’il est au pouvoird'un maire d'exercer contre ses adminittrés , et dont il est impossible de se faire une idée quand on n’a vécu qu'à Paris ou dans les grandes villes. Elles furent plus fâcheuses contre lui que contre tout autre , d'abord en raison de son nom et de sa réputation , ensuite parce que, révolté de ces persécutions, il y résistait , et luttait de toutes scs forces. Son garde Blondeau, mal avec le maire, fut accusé par celuici de l'avoir insulté, assigné ensuite pour produire un port d’armes, qu'il n'avait point comme ne lui étant pas nécessaire , et enfin emprisonné pas suite de l'animosité de ce maire. Lui-même, Courier, plaidait encore, et perdait un second procès. On lui refusait l’appui nécessaire pour poursuivre quelques mauvais sujets qui avaient coupé ses bois. Enfin son existence était intolérable , et la lettre du i juin 1819 peint faiblement toute l'exaspération qu'il éprouvait.

C'était en ce moment qu'il écrivait la lettre à l’Académie. Il se reprocha souvent, même en l'écrivant, de la faire trop êpre, trop virulente, et de laisser sentir trop fortement l'amertume d'un esprit aigri. Il n’en voulait point du tout aux gens de l’Institut de ne l’avoir point reçu, disait-il. Les plaisanter avec légèreté, voilà son intention, et non les .assommer de ridicule. S'il Ta fait, c'est emporté hors de sa modération habituelle par le ressentiment des injustices auxquelles il était en butte.]

A iLADAME COURIER.

Le9 JânvlcT 1819.

Je suis bien content de Félix et d'Émilic. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera un joli ménage, bien assorti. C’est un petit roman que cette course en .Amérique, et la souffrance de la belle; je souhaite qu’elle soit heureuse. Je l'espère bien , et elle le mérite.

Ne te tourmente point, tout s’arrange avec le temps; l'essentiel, c'est la santé.

Ce qu'Uyaciuthe t'a dit de ma réputation doit te rassurer pour l’avenir. La réputation à Paris vaut mieux'quc l'argent, et procure l’argent. Nous ne devons pas craindre d'être jamais embarrassés.

A MADAME COURIER

Là Cliaronnirre, le 8 Juio 19I9.

Blondeau est assigné pour le part d’armes; il est comme un fou. Je crains que mon fagotage n’en souffre. Je prendrai patience pourvu que mon rhume guérisse. Mais viens bientôt, sans quoi je serais obligé de me sauver à Paris ; ce piiys-ei est un enfer. Mais enfin nous ne pouvons nous empêcher d'y demeurer au moins quelque temps. Ma vieestbieiiehaugée, j’aiperduàla fois mon repos et ma sauté.

J'ai été chez Delavcrgnc Notre procès contra isambert a été juge ; nous sommes condamnes à lui payer une indemnité , tous les frais , et deux cents francs par an pour se loger ou il voudra. Tout le inonde trouve cela ridicule , et tous les gens de loi en sont révoltés. Je m'en vais cbci le procureur du roi, qui, a ce qu’on dit, est parent d'Isambcrt.

Jcn'ai point trouvéchez lui le procureur du roi. Je m’en retourne A la Cbavonniere, et laisse tout aller. Si on persécute Hloiideau, adieu mes coupes. Tu vois ce que c'est que ce pays.

[la lettre à f Académie terminée, Courier fit un voyage à Paris pour la faire imprimer. Il ne put , arrivé là, se taire à ses amis de tous les sujets de plaintesqu’il avait contre les antorités de son département. Quelques-uns de ces amis approchaient .M . Uecazes, tout-puissant en ce moment. On conseilla donc avec empressement à Courier de se plaindre au ministre, au garde des sceaux, à tous, n'importe ;cliscun serait trop heureux de lui faire droit etdelui procurcrlapaii. Courier, sans méfiance, les crut bounementmus par l’amour de la justice et l’estime qu’on avait pour son mérite. Il alla donc où on le menait, et

’ .y^üué de Tour»

vit les salons ministériels d'alors. Pendant huit jours il fut en crédit. On écrivait au préfet de le laisser en repos. On allait destituer le maire, et même nommer Courier à s.i place. Il ne fallait pour cela qu'une petite chose qu'il ne comprit pas. Il s'est souvent depuis creusé la tête, avec une naïveté rare, pour deviner par quelle raison, après tant de prévenances et d'accuril qu'il ne demandait point, il avait vu tout de suite les puissants refroidis à son égard. Il attribua cettedisgrdce à la lettre é l'Académie, trop forte et trop violente, selon lui; il ne se trompait pas tout à fait.

Ce fut pendant ce séjour à Paris que Courier écrivit le placet aux ministres.]

A MADAME COURIER

(Fin de mars ISIS.)

Ce qui nous aidera puissamment dans toutes nos affaires, c'est la ^ettre à l'.Académie , dont le succès parait certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'é-cliauffent. Paye était prévenu peu favorablement sur ce quojc lui eu avais débitéde mémoire ; mais après l'avoir lue et fait lire à d'autres , il en est enchanté, llaxo en est presque content.

J'allai voir Hyacinthe avant-hier; Je le trouvai au lit. On l'avait saigné ; on lui avait mis les sangsues ; il avait eu un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents , pendant qu'il en est temps encore; il ne suivra pas mon conseil; il parait un peu indolent; du reste le meilleur garçon , et bien aimable. Il veut absolument être sous-préfet, et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui; sottise , selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemaind'icI à quelquos jours. Je crois que tout ira bien, et que nous aurons ici pleine satisfaction.

J'achèterai ici du sainfoin, qui est beaucoup meilleur marché que là-bas; j'en ai vu des tas à la halle, et je sais maintenaut distinguer le bon du ni.nuvais.

Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n’arrivais pas le Zou 3 avril, fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu on fixeras le prix avec lui ; ce doit être de scir^à vingt-deux ou vingt-trois.

Je suis bien aise tpie tu plantes des châtaignes; il laut les mettre luin du bois.

A MADAME COURIER

Man 1819-

J'ai vu hier M. Guizot. H m'a promis solennel-

INÉDITES

lement la destitution que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi au soir ; ainsi je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps te ministre de la justice, dont j'espère beaucoup; ainsi j'espère que nous aurons raison de nos persécuteurs.

La lettre à l'Académie commence à faire sensation. B. m’a écrit une lettre d'une bêtise rare ; fout le monde est content du style, excepté... M. Daunou, dont le suffrage n’est pas peu de chose, m'en a fait mille compliments; Villemain, VIolet-le-Duc, il n'y a qu’une voix. Mais l'Académie est un peu sotte. Tout cela, je crois, me (pra honneur. Villemain est enthousiasmé de mon Plutarque, et veut l'imprimer à tout prix.

Dis à Blondeau que ses affaires vont bien, que cependant je ne puis encore lui rien promettre.

A M.ADAME COURIER.

ISO.

J'ai dîné hier avec Hyacinthe et Jules Bonnet chez Hardi. Jules est un peu pincé, mais du reste il m’a paru aimable. Apres le dîner ils se sont rais à jouer au billard, et je suis rentré chez moi. I-e matin j'allai voir Leraontey; je croyais qu'il pourrait par ses connaissances me faire parler au ministre de la justice. Je sais bien que ce ministre me donnera une audience qnand je la demanderai ; mais je suis pressé , je veux m'en retourner là-bas. Au reste , Lemontey ne peut ou ne veut rien faire.

Je dois voir Villemain aujourd'hui à deux heures. Il me lira la lettre du ministre au préfet. Je regarde la destitution de Debaune comme certaine. On m’a proposé de me faire moire à sa place; je n’ai pas voulu. Villemain a fort dans la tête l'impression de mon Plutarque, comme une chose qui pourrait foire honneur au ministre actuel. Nous parlerons de cela aujourd'hui ; si la chose SC fait , je reviendrai ici dans cinq ou six semaines.

Je vois que mes premières lettres t’ont inquiétée, tu verras par les lettres suivantes que tout s'arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous, on nous laissera tranquilles; et je crois que... regrettera plus d’une fois d'avoir pris parti contre nous. Si je puis rester ici seulement quelques jours , le procureur du roi aura aussi sa semonce; et enfin nous serons en repos. Je vois qu’on sc fait ici un honneur et une gloire de me protéger. Cependant il y a encore une chose qui pourrait changer tout, c'est ma lettreà l'Académie queVillemain n'a poin\

ECRITES DE FRANCE ET DTTALIE. 345

encore lue, et qui parait & tout le monde trop âpre et trop violente. Il se pourrait que cette lecture le fit changer, non de sentiments , mais de conduite avec moi ; ainsi ne comptons encore sur rien.

Regarde toujours le cachet de tes lettres.

[Dans l'intervalle compris entre mars et décembre 1819, Courier écrivaitd'abord le plaidoyer pour Pierre Clavier Blondeau, son garde, que peu après il défendit lui-méme au tribunal de Blois (ce qui n'empécha point que le pauvre homme ne perdit son procès); ensuite il écrivit pour le Censeur, tout cela en soignant ses sainfoins, ses bois, ses vignes. C.e fut sa femme qu'il envoya en décembre h Paris pour y terminer quelques affaires, dont il parait, aux lettres qu’il lui adresse, bien moins occupé que de savoir l'opinion de ses amis sur ses articles du Censeur.]

A MADAME COURIER

Tours, le 34 décembre 1810.

Tu me marques que tu as versé, et qu'il t'en coûtera soixante francs ; voilà tout. Il parait que tu n'es point blessée; cependant ta tête est fêlée. Qu'cst-ce que tout cela veut dire? et pourquoi ne t'expliques-tu pas?

Informe-toi doucement si l'on trouve que je fais biend'écrircpourle Censeur. liaxo pourra tu donner son avis lù-dessus. Demande-le lui de ma part. Tu peux aussi interroger, mais moins directement, Dumenil, si tu le vois. Il me semble que ce journal est bien peu répandu. Au reste, quand j’aurai mes livres, je pourrai m’occuper d’autres choses.

[Courier passa peu de mois sans aller à Paris, chacune de ses brochures étant imprimée sous ses yeux, à quelques exceptions près; mais leslettres qu’il écrit àces petits voyagesn’ont deprixquepoursa famille, jusqu’au mois d'avril 1821.

De cette année 1820 sont datées :

Les deux dernières Letlret au Censeur;

A MM. du conseil de préfecture à Tours;

Les deux Lettres particulières.

Au commencement de 1 821 , comme on parlait de donner Chambord an duc de Bordeaux, Courier conçut le Simple discours. Le peu d’amis auxquels il en parla l’engageaient à se presser pour saisir rà-propos;mais il résista à leurs sollicitations, et l’écrivit lentement, avec ce soin achevé qui fait de ses moindres pamphlets des modèles de style en même temps que des ouvrages si piquants.

Suivent après, dans les lettres postérieures , tous

les détails de scs succès, sa mise en jugement, le procès, etc.]

A MADAME COURIER

Parli, avril irai.

Je sois arrivé hier à neuf heures du soir. On m’a logé, quoique avec peine, à l’iiûtel de Vauban. Tout est plein à cause du baptême du duc de Bordeaux. J'ai vu hier *'*; j’y dîne aujourd'hui. J'ai vu Bubée ; il va imprimer mon Chambord. Cela viendra on ne peut pas plus à propos ; car on délibère actuellement si on poursuivra ce projet.

A MADAME COURIER

Paria , le I** mai irai.

J’ai vu le maréchal et sa femme. Grandes caresses et grandes amitiés. Mon Chambord a un grand succès; il s’en vend beaucoup. M. d’Argenson en a fait acheter je ne sais combien d'exemplaires, outre ceux que je lui ui donnés. Bobée ne me dit pas tout , mais je sais que des libraire* lui en ont demandé. Cela arrive bien à propos.

Tout Paris est en l'air pour le baptême. Je m’en vais à la campagne chez madame Viguier, qui fuit avec raison les fêtes et les embarras.

Demarçay m’a enseigné le moyen de défricher sans qu’on puisse m’en empêcher, et je crois qu? je ferai comme il me dit.

Je scelle ici , je meurs d’ennui. Mon impression étant finie , il me tarde d'être auprès de toi et de notre enfant.

Paris, Jolo last.

Ma grande affaire du pamphlet marche; mais je ne sais encore si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. On m’a beaucoup pressé, et même importuné pour voir les juges; je m’y suis refusé, et je crois que je fais bien, et on finit par en convenir. Je suis sûr de n’avoir point de tort. J’ai le public pour moi, et c'est ce que je voulais. On m’approuve généralement, et ceux même qui blâment la chose en elle-même conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n’ont entre elles aucun rapport, car c’est M. Dubost et Étienne, m’ont dit que cette pièce est ce qu’on a fait de mieux depuis la révolution. Ainsi j’ai atteint le but que je me proposais, qui était d’emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j’aurai l’estime publique.

346 LElTRliS

A MADAME COURIER

Parb, 0 Juin IK2I.

Je ne puis absolument t'écrire. Je n'ai pas un moment à mol. Et d'ailleurs Je crains que mes lettres ne soient dccacbetées. Rien encore de décidé surl'affalre du pamplilet. Il y a encore beaucoup de formalités à remplir. Je ne puis m'expliquer là-dessus. Mois sois tranquille : J'ai pour moi tout le monde. Ton parent me sert bien, du moins par les informations qu'il me donne , car du reste il a une peur extrême de se compromettre. Je suis logé chez le philosophe dont tu as rei;tt la lettre après mon départ , et qui était d'avis qucje ne bougeasse de là-bas. Je suis bien aise d’être venu , par plusieurs raisons que Je ne puis te marquer. Je ne sors presque point de ma chambre , qui est un grenier ayant vue sur le Luxembourg. Je travaille do matin au soir à mon Longns et à d'autres choses. Les invitations me pleuvent de tous les côtés. Je n'en accepte aucune, et fuis les cliques de toute espèce, nonseulement par une aversion naturelle , mais aussi parce que Je ne veux point perdre de temps. Je n’ai point encore vu le maréchal. Us sont à la

campagne. Je ne vois plus ni ta mère ni Je

suis enterré pour tout le monde.

A MADAME COURIER

Paris, lOJuIn IH2I

Il est décidé que je serai Jugé par la cour d’assises. On te signifiera je ne sais quel grimoire qu’il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point. Ou croit non-seulement possible, mais probable, que Je m’en tirerai. Au reste, tu sais comme Je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fût bien, et il parait que J'ai parfaitement réussi. Le reste s’arrangea.

J’ai vu aujourd’hui Hyacinthe, qui m’a reçu merveilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau-frère. Autre réception, accueil , enthousiasme, etc. Sa mère se porte bieu. Cassé était chez lui , qui est un peu maigri ; assez spirituel. Ta mère et Amciin m’ont servi de toute leur puissance, et se sont mis en quatre.

Tu me renverras , poste restante , ce que tu recevras relatif aux assises.

J’ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Bcrville. Il venait chez ta mère autrefois. C’est un jeune homme de beaucoup d’esprit et fort aimable.

Adieu , chère femme ; ménage surtout ta santé ;

INÉDITES

I garde-toi de te rendre malade , car nous serions ' perdus tous. Toute l’existence de la fanülle roule sur toi seule à présent.

[Entre la mise en accusation et l’époque du jugement pour le Simple Discours , Courier revint à la Chavounière , et prépara sa défense, morceau admirable qu'il voulait prononcer lui-niéine, essayant ainsi de la tribune, et de l'effet qu'il pouvait produire suruneassemblée. Mais il ne se décida pasa parler, détourné un peu par son avocat , et beaucoup par uue certaine indolence naturelle et la crainte de ne pas réussir à son gré '.

Au mois d’aodt il retourne à Paris. Du commenceinent du mois est daté son pampidet ,^ux àmet dévotes. Il le fit, celui-là, à Paris, contre son usage assez constant-, car ordinairement il travaillait à la campagne, ne venant à Paris que pour faire imprimer.]

A MADAME COURIER

Paris, août 1831.

J'ai parlé à Cotelle, qui m’offre de l’argent; mais je ne puis me faire à l’Idée de vendre ce que j’écris. C’est une sotte idée avec laquelle Je suis né , et qui m’empêche de pouvoir faire un marché avec ces libraires , quoique je sente la duperie de donner et la nécessité de quitter cette méthode. Enfin Je verrai. Je lui refuse mon fragment : il veut l’avoir absolument. Corréard aussi veut l’avoir. Au milieu de tout cela Je ferai quelque sottise.

Je travaille tout le Jour à mon Longus, et me prépare pour le 28. Tout le monde croit que Je m’en tirerai.

J’oceujM; tout seul l’appartement de Cousin ; sa conduite avec moi est fort aimable, et en le voyant je suis tenté de croire qu’il y a des caractères francs et généreux; mais que penser de ceux qui dès la Jeunesse sont avares, fourbes et de mauvaise foi?

Adieu , cher ange.

A MADAME COURIER

Parti, août 1821 .

Je viens de voir dans les gazettes que l’affaire de Cauchois-Lemaire sera Jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi; Je ne me repens point néanmoins de n’êlre pas venu le mois passé.

* n adievall en même temps sa traduction du fragment d'Hérodote , et »a pn'face de cc même fragment. On voit dans la lettre suivante qu’il aonge à le faire Imprimer. Cc fut par Bobée rt »ans en tirer proUt, maJ< leulemeot en I&3S.

ÉCRITES DE FRAJSCE ET DTTAUE.

J'ospère comme toi que notre Paul sera bou ; mais 11 faut qu’il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi, soigne ta santé, d’où dépend la vie de nous trois.

Je vais voir aujourd’hui Bobée et BervUle : nos jurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue, que peut-être à la lin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d’avis que je ne dise mot : le public s’attend que je parlerai. Nous verrons.

A MADAME COURIER

Palis, aoiH IS3I.

Mon jur)' est abominable , et il y a peu d’espérance.

Quel bonheur que j’aie pu avoir cet appartement de Cousin ! Sans ccin , je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. Tu es bien heureuse d’être a la Chavonnière.

Je dois demain aller voir Bcrville à la rampa gne chez son père, pour concerter ensemble toute notre défense ; il faut que je me prépare.

Dimanche.

J’ai fait hier un dîner d'avocats où je me suis assez diverti, chez Berville,ù la campagne, aux Carrières de Cbarenton. J’ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire : je te conterai tout cela. Ou croit généralement qu’ils n’oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue ; les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sùr du succès si je me décide ù parler; mais peut-être trouverai-je plus à propos de me taire.

Quoi qu’il arrive, je vais sûrement te rejoindre bientôt, car, quand même on me condamnerait, j’aurais selon toute apparence du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m’arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Bcrville et mon discours , ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de me revoir auprès de toi et de notre cher enfant; sans vous deux je n’existe pas.

A MADAME COURIER

Paris, 29 MMlt 1821.

Deux mois de prison et deux cents francs d’amende, voilà le résultat d’hier.

Je ne puis absolument t’écrire. Je vais travailler à publier ma défense, et les plaidoyers pour et contre; je ne sais si on me donnera du temps.

Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c’est mon seul bien ici où tout m’ennuie et m’excède. On me recherche, on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma porentoillc est venue à mon jugement. J’ai manqué tomber eu syncope.

Je devrais être ivre de louanges et de compliments ; j’en ai reçu hier à foison de toute part. Je m’étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.

Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur mon jugement de la cour d’assises, prends le Courrier d’aujourd’hui 29.

[Après son jugement, Courier resta quelque peu pour achever son Procès lie Paul-Louis Courier. Mais tout empressé de revoir sa femme et son enfant, il revint en Touraine sans se donner le temps de le faire imprimer. Il mit ordre h ses affaires , et retounia à Paris en septembre ; il n’était |ias encore décidé à se mettre en prison; mais on verra , dans les lettres suivantes, les motifs qui le déterminèrent malgré sa répugnance.}

A MADAME COURIER

Paria , scptroibn; ou octobre IS3I .

Toute reflexion faite, je crois que je ferai mieux de surveiller ici l’impression de mon Longus que l’on va commencer, et pour cela je me mettrai à Sainte-Pélagie. J’emploierai mon temps utilement, et cetemps passé, jeserai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë parait demain. On y travaille le dimanche ; je crois qu’il aura du succès, et achèvera de me mettre bien avec le public.

La censure a rayé dans le Miroir l’annance de mon Jean de Broë; on ne sait si Icsautrcs feuilles pourront l’annoncer. C’est à présent le temps des élections.

Il faut que tu me copies deux passages de Brantôme ; c’est dans le tome 3*, page 1 7 1 et page 333. Danschacunede ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : quand tout est dit. Copie, et envoie-moi les deux passages où se trouvent ces mots.

LETTRES INÉDITES

A MADAME COURIER

Paris, Jeudi matin, Juin IB3I.

Ma brochure a un sucrés fou ; tu ne peu.x pas imaginer cria ; c'est de i'admiratiun , de l'enthousiasme, etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député, et y travaillent de tout leur pouvoir. Je serais fort fâehé que cela réussit , par bien des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser ; mais je suis convaincu que cc serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste , il y a peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun parti.

Tu trouveras quatre exemplaires de la brochure avec tes souliers qui doivent être partis aujourd'hui.

Vendrtdl.

Je n'ai point mis ma lettre , et j'ai mal fait ; tu l'aurais reçue demain samedi. Tous les gens que je vois sont dans l'enthousiasme de ma brochure. On i'a lue avant-hier au parquet du procureur du roi ; je ne sais cc que c'est que ce parquet. On la lisait tout haut , et il y avait foule. Tout cela ne peut manquer, je crois, de bien tourner pour nous. Tu m'entends.

A MADAME COURIER

Paris, mardi malin, octobn ini.

Je vais décidément me loger où tu sais aujoui^ d'hui ou demain.

J'étais hier chez Delaunay le libraire. Je trouvai lù un homme qui voulut me mener chez le père de l'enfant que je protège. Je m'y suis refùsé , et j'ai bien fait ; je ne veux me fourrer dans aucune cabale.

Cherche dans Bonaventure Desperriers, nouvelle 74, vers la fln; tu trouveras ces mots : le plus du temps , c'est-à-dire la plupart du temps. Copie cette phrase, et me l'envoie dans ta première lettre.

A MADAME COURIER

Paris, Jeodl BiaUo, it octobre 1831.

Ce soir, je m'établisà Sainte-Pélagie, non sans beaucoup de répugnance. On y est fort bien; on ne manque de rien ; on voit du monde ; on reçoit des visites de dehors plus que je n’en voudrais. Cependant Tu sois ce que je pense sur la sot-

tise de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas.

Le mari de Z... est furieux contre moi a cause

I de ma dernière brochure. Il prétend que cela le I compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une I place. Tout le monde est pour moi ; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. Ne me plains donc pas trop , chère femme , si cc n'est d'élre séparé de toi.

Un vieux président que tu os vu chez ta tante a dit qu'il était fâcheux que cet arrêt ne pùt être cassé; qu'il était ridicule. Il parait que ce n'est pas seulement son opinion. Il ne parle jamais, dit-on , que d'après d'autres.

Ne réponds pas à tout ccci, et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.

J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé , au midi , sec , en bon air. Tous ces gens-lù ont la mine de se bien porter ; ils reçoivent des visites sans lin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou Allés très-jolies.

A MADAME COURIER

Parti, êimaoeba, U octobre issi.

Je suis entré ici le 1 1 ; c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une; J'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tranquille sur mon compte; je suis aussi bien qu'on peut être en prison ; bien logé , bien nourri ; du monde quand j'en veux , et des gens fort aimables ; logement sain , air excellent. J'espère n’être point malade ; c'était tout ce que je craignais.

Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo ■ sur l'histoire de la peinture en Italie? l'auteur ' vient de me les envoyer avec cette adresse : Hommage au peintre de Jean de Broé. Je reçois le Constitutionnel sans y être abonné. Je ne sais à qui je dois cette galanterie.

Je suis dans une chambre grande comme ta chambre jaune , exposée au midi ; point de cheminée ; en hiver on met un poêle ; couché sur un lit de sangle et un matelas de crin que j'ai apporté; une petite table pour écrire; une autre pour manger. Je mange chez moi; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable, aux prix ordinaires. Ma chambre donne comme les autres

* Libraire df* Toun,

* M. bry Ir , ronno »oa« le picudottyme d« SUndut.

ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE

sur an long corridor. On m’enferme , le soir à neuf heures, à double tour; cela me contrarie extrêmement , quoique Je n’aie nulle envie de sortir. On m’ouvre le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le qnarticr de terre d’isambert : nous n'en Jouissons qu’à certaines heures. Le reste du Jour, elle appartient aux prisonniers pour dettes, qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors ; mais il faut aller demander à la police une permission qui ne se refuse pas; cependant c'est un ennui. II y en a qui aiment mieux être ici qu’en pays étranger, et Je crois qu’ils ont raison ; cependant Je maintiens toujours que c’est une grande sottise de se mettre en prison. Il y a ici un homme qui l’a faite cette sottise-là, et s’eu repent cruellement. Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les jours , et beaucoup d’autres gens ; il me parait tellement accoutumé à ceci qu’il n’y pense seulement pas. Pour moi , cinq Jours , depuis que Je suis enfermé, m'ont paru longs, et les cinquantecinq qui me restent me paraissent aussi bien longs.

Adieu I trésor. Embrasse le cher Paul.

A MADAME COURIER

S«iotc-Péligie , mtnll , octobre I8SI.

J’ai eu des nouvelles d’Émilie par Béranger, avec qui J’ai diné hier. Elle va partir pour l’Amérique avec son mari , qui la vient chercher. Béranger la dit fort aimaMe et très-spirituelle. Elle se vante de nous connaître , et d’être liée avec toi : c’est depuis qu’on parie de nous. On en parle bcaneoup , et chaque jour J’ol des preuves du grand effet de ma drogue.

Vendredi.

J’ai encore dîné hier avec le chansonnier : il imprime le recueil de ses chansons , qui paraît aujourd’hui. C’est une grande affaire, et il pourrait bien avoir querelle avec maître Jean Broë. Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites : il me les donne.

Samedi.

Je rêve souvent de Paul et de toi , et sans dormir Je m’imagine souvent que Je vous tiens dans mes bras l’un et l’autre. Le temps me paraît long , quoique Je sois fort occupe. Ce n’est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux.

A MADAME COURIER

Sainte-Pélaole , octobre.

Ta description de Paul à table m’enchante. Que ne suis-jc avec vous deux ! Cependant mon absence aura cela de bon , que tu t’accoutumeras à te passer de mol pour toutes les affaires.

Je reçois des visites qui me font perdre un temps bien précieux. C’est à présent surtout que mes Journées sont chères. Ta tante m’a fait demander si Je tenais beaucoup à la voir.

Les chansons de Béranger, tirées à dix mille exemplaires, ont été vendues en huit Jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place; il s’en moque : il en trouvera d’autres chez des banquiers ou négociants , ou dans des administrations particulières. Il était là simple copiste expéditionnaire. On ne sait s’il sera inquiété; Je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des choses qui ne se peuvent dire en prose.

Mes drogues se vendent aussi très-bien , et le marchand est venu m’annoncer ici que noua pourrions bientêt compter ensemble. Je crois que J’ai bien fait de m’en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme; et c’est pour commencer. Je le tiens par l’espérance.

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