I.T s ou 4 noTrmbre ISII
Violet-le-Duc m’est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boileau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.
B. vient aussi me tourmenter ; il m’a tenu trois heures aujourd’hui. I.a perte de ces heures est irréparable pour moi et pour mon Longus qui s’imprime. Il est probable que Jamais Je n’aurai le temps d’y retoucher après cette édition, qui n’est cependant pas telle que Je la voudrais. J’ai heureusement donne quelques touches imperceptibles à ma lettre à Renouard , qui , sans y rien changer, raniment quelques endroits, mettent des liaisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.
Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite. Je suis bien aise que tu sois Jeune, pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sansy penser. Tes détails me ravissent.
Il fait un bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul ! Il faut lui garder toutes nos lettres, afin qu’il voie quelque Jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d’avoir perdu celles de mon pèrâ.
LEITRES
A MADAME COURIER
La 11 oclobre ini
J’ai reçu tes divines iettres dont la dernière est du 26. J’en ai eu trois A la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t’avoue que l’endroit où tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m’a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu’un n'entrât chez moi, ear on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n’ai-je pas eu seulement ton portrait? Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il est sûr que tu as bien fait, car ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. Je compreuds à merveille commeut tu as accepté sans te vouloir. Cela m’est arrivé mille fois.
Ijt lettre que je t'eu voie est du frère de Dupin le fameux avocat. Ce frère est lui-mème fameux par de fort bous ouvrages sur l’Auglelerre. Je t'envole cela, parce que tu aimes â voir les succès de ton mari.
A MADAME COURIER
Saiiitf-Ptilacir, Jeudi 8 novembre 1821.
On a donné ma dernière brochure à éplucher a un substitut, pour voir s’il n’y aurait pas moyen de me faire un second procès. On prétend qu’elle ne sera point attaquée, et je l’espère. Je ne conçois même pas qu’on y puisse rien attaquer. Tout se réduit à dire que de Broc est un sot. Ainsi je suis fort tranquille, et tu ne dois point t’inquiéter.
J’ai vu d’autres personnes que tu ne connais pas. Cousin est très-malade de la poitrine. Quoi- <iue je sois fort occupé, mon temps pa.ssc bien lentement. Je suis moins patient que ceux qui ont cinq nus à demeurer ici. Une prolongation ne me plairait nullement. Mais cela n'est pas a craindre.
A MADAME COURIER
Le novembre ISîi.
Me voici levé à quatre heures , et l’homme rpii tousse toujours m’empêche de travailler. Je l’écoute, et il me semble que j’ai mal à la poitrine.
Je quitte à l’instant Béranger, qui va être jugé , et sans doute condamné. J’ai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint-Avertin.
C’est un brave homme; il est de mon âge, et il a une jeune femme. Mais cette femme n’est pas une Minette ; elle aime la dépense et le plaisir.
INÉDITES
Madame Shœnée est venue Ici voir un prisonnier son parent. Elle a fait un éloge de toi qui a charmé toutes ces bonnes gens. Ils sont venus me le redire, et je suis convenu avec eux qu’il en était quelque chose.
SomedL
J’ai reçu tout â l’heure un colonel fameux ‘ dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite, et je ne m’étonne pas qu’il ait l’ambition de se distinguer.
A MADAME COURIER
Lésa novembre isll.
Hier un de nos camarades prisonniers s’est évadé fort adroitement. Tu verras cela dans les journaux.
Je n’ai eu personne hier, et ma journée s’est passée merveilleusement. Les visites m’ont fait un tort immense. Sansrcla ma vie serait fré.ç-îj/;)/)ortnble ici. C’est une vie de moine, mais sans nu//e... beaucoup meilleure que celle des moines. Il est vrai <pie je suis bien chanceux d'avoir cette chambre-ci. J’entends tousser ceux qui habitent du côté du nord. J’ai rayé.
Eloi.se doit m’apporter ton portrait, que j’attends avec impatience. Il y a dans cela un peu de vanité. On verra l’ange dans la prison , ou du moins son image. Un de mes compagnons me disait l’autre jour ; J’aime les hommes qui aiment leurs femmes.
[Courier, rendu à sa famille, se trouva si lieureux de la tranquillité de ses cliamps et de la paix dont il jouissait, qu’il jura bien de ne plusse brouiller avec les procureurs du roi , et pour cela faire , il composa peu, quoiqu’il demeurât plusieurs mois sans aller à Paris. A cette époque seulement, il termina complètement le fragment, premier public, d’Hérodote , et corrigea sou Daphniset Cliloé(dont alors il fixa le texte), pour la collection des romans grecs de Merlin; il revit aussi le Théagène etCliariclée de cette nréme collection.
Il assemblait des matériaux pour une édition des Cent Nouvelles. Elle aurait été fort précieuse. Ce travail est tout informe, a rien malheureusement n’en peut être profitable au public.
Cependant , entraîné par son penchant , il ne put se tenir de fronder un pelU, et il fit la Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser. Il s’imaginait assurément n’être pas inquiété pour ce pamphlet-là, et continua en toute sécurité ses études
■ Fal>vler
ÉCRITES DE FRANCE El' DTTALIE.
habiliielles. La chose n'alla point ainsi que Courier l’avait espéré. Pendant son absence momentanée, une saisie de cette pétition fut faite i la Cliavonnière, et Courier lui-merae, après une courte apparition en Touraine, rei^tdu juge d’instruction un mandat pour être interrogé à Paris. On connaît l’issue de ce procès : il fut acquitte , mais on garda l’ouvrage saisi.
Le jugement edt peut-être été plus sévère si on cdt su que , malgré les embarras où il était actuellement plongé , Courier, en se rendant à Paris pour cette nouvelle affaire, avait dans sa poche la Première Réponse aux Anonymes. Mais , devenu prudent à ses dépens , il caclia son nom , et la laissa imprimer au premier venu, revoyant néanmoins les épreuves avec un soin extrême.
Les deux premières lettres suivantes rendent compte de ses démarches.]
A MADAME COURIER
Paris, mercredi ISS3.
J’ai VU hier madame Amoult; je suis allé chex elle, comptant apprendre des choses qui auraient pu m’étre utiles; mais je n’ai rien appris. Je l’ai trouvée changée; elle a été surprise, an contraire, de me voir si peu vieilli. Ils m’ont fait de grands compliments sur ma réputation. J’ai été étonné de latrouversi bien informée; car ils sontà mille lieues de la littérature; enfin je me suis amusé une heure.
Un M. Henin , chez la veuve , s’est vanté de te connaître. Le connais-tu ? Je ne t’en ai jamais entendu parler. Il est antiquaire, je l’ai vu jadis je ne sais où. Il parle très-bien l’italien; il dit que tu CS belle, que tu vaux un trésor. Cela prouve qu’il a du moins vu des gens qui te connaissaient.
On m’a envoyé gratis un cours d’agriculture prnticpic en sept ou huit cahiers. Cela est trop scientifique.
Je trouve Ici, en rentrant chez moi , un mandat du juge d’instruction pour être interrogé demain.
A MADAME COURIER
Manll, IS2S.
Me voici dans mon nouveau logement, où je vois de mon lit la moitié de Paris et une belle campagne. la jardinière me fait mon manger. Je suis à peu prés, pour vivre, comme à la Filonnicre.
Je m’occupcdc la Réponse aux .Anonymes. On imprime l’IIérodote. Tu peux croire que je suis
occupé, mais je serai Ici à merveille pour tout.
Il faut que je te quitte; il est dix heures, jevais k mon jugement.
Jeudi.
Mon affaire est remise à mardi; je compte faire défaut. J’aidiné hier chez Cauchois-Lemaire avec Manuel , Béranger et des femmes. Béranger me conte qu’Emilie est en Amérique. Elle est allée d’abord aux États-Unis, où elle s’ennuyait fort; puis la fièvre jaune étant venue, je ne sais où Émilie s’en est allée. Son mari va à Saint- Domingue sans elle.
Je lis un livre saisi, défendu, qui est fort curieux; ce sont les mémoires nouvellement imprimés de Madame, duchesse d’Orléans, mère du duc d’Orléans régent. On voit bien là ce que c’est que la cour; il n’y est question que d’empoisonnement , de débauche de toute espèce , de prostitution. Ils vivaient vraiment péle-raèle.
[Des lettres que Courier écrivit fort régulièrement à sa femme, pendant ses fréquents voyages cette année 1823, très-peu auraient de l’agrément pour le public. Entendu à demi-mot par son correspondant, il n'a besoin souvent que d’une ligne ou d’une phrase pour le tenir au courant de leurs affaires les plus intimes ; n’employant d’ailleurs nulle circonlocution pour exprimer l’éloge ou le blâme des objets dont il est frappé. Il continua, selon sa coutume, de composer à la campagne, et retournait à Paris pour chaque nouvelle brochure, ne se liant à personne du soin de les faire imprimer. Il y porta, au mois de février, la Seconde Réponse aux Anonymes. Selon toute apparence, cette lettre, ou pour mieux dire les recherches qu’elle nécessita sur des choses très-délicates et très-cachées , eurent pour Cziurier de graves conséquences.
Suivent, en ordre de date, le Livret de Paul-Louis ;
La Gazette de village, toute de faits véritables, et qui peut-être quelque jour sera annotée;
Puis la Pièce diplomalique, laquelle fut composée à Paris ;
Enfin les petits articles , publics en leur temps dans plusieurs journaux , et auxquels deux ou trois lettres ci-jointes pourront former un utile complément.]