‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 171 sur 199 · CONVERSATION CHEZ LA COMTESSE D’ALBANY · texte numérisé non relu

CONVERSATION CHEZ LA COMTESSE D’ALBANY

A KAPLE.S, I,E J MARS I8IÎ.

> Ce fut moi qui leur dis, je ne sais â

quelle occasion , que notre siècle valait bien celui de Louis XIV. Fabre se récria là-dessus : Quelle diCTércncc , bon Dieu I tout sous Louis .X IV fleurit. — Si vous parleïdes arts, luidis-je, cnqucltemps les a-t-on vus plus florissants qu'aujourd'bui? Je voulais le faire un peu causer. La comtesse me devina, et entrant dans ma pensée : Il est vrai , dit-elle, que les arts sont aujourd'hui tellement cultivés , encouragés.... — On en parle b<‘aucoup , dit Fabre. — Obloii fait plus qu'en parler. J'appuyai ce .sentiment de madame d'Albany, et pour preuve je citai le salon du Louvre a Paris , ou tous les uns.... — Oui, oui, interrompit Fabre; et s’approchant de la feuétre du côté de Pausilippe ; Oudone vont toutes ces troupes le long de Cbiaiu, la-bas, vers la grotte? — Jenesais, repondis-je. Mais, par exemple, ce tableau de Gérard que nous vîmes hier cliez le roi , n'est-ee pas la un bel ouvrage , et qui eut paru tel du temps de Ix'sucur et du Poussin? Ma foi , dit-il , les canonniers nos voisins montent à cheval. Il y a quelque parade sans doute. Ix' roi sera revenu de Caserte. Il tâchait ainsi de détourner la conversation; mais moi ; Et David, lui dis-je, David n'est-il pas fondateur d'une nouvelle école? Guérin, Girodet et vous-même, ne faites-vous tous rien qui vaille? il me repartit : — Ehbicnl oui;c'estmon métier; j'en puis parier, et je vous dis qu'il y a tel tableau du Poussin qui vaut mieux seul que tout ce qu'on a fait depuis.

« Je fus aise de le voir venir ou je voulais. Je l'entretins sur ce propos, et il se mit à nous dire

ce qu'étaient les arts sous Louis XIV, comparant les ouvrages d'alors à ceux d'aujourd'hui , et donnant de tout la prééminence au siècle passé, hors qu'il avouait que depuis un temps un se relevait cher, nous de ce méchant goût, de cette mise’re où tomba si tût notre école après scs licaux jours. .Nous l'écoutions, et pour moi je n'eusse jamais songé à l'interrompre , car véritablement il parle bien de tout; mais sur ces choses-la où il est cx- (KTt, il y a plaisir à l'entendre. La comtesse lui dit : A ce que je puis voir, en ce genre, selon vous, nous valons mieux que nos péris et moins que nos aïeux. Je vous crois, certes, plus capable que personne d'en bien juger; mais dans ce que vous nous dites n'cntre-t-il point un peu de passion, quelque grain de partialité pour votre peintre favori? Garenflu ce tableau du Poussin... c’est comme si vous préfériez une fable de la Fontaine.... — A merveille, dit-il; en ori'et,i)our une belle fable de la Fontaine on donnerait aisément tous les vers du dix-huitième siècle. — Vous moquez-vous ? La lleuriade, les tragédies de Voltaire ? — Pourquoi non? si Voltaire lui-même en est d'uvis? — Quoi ?— Chose sûre. N’a-t-ll pas écrit, et je crois en plus d'un endroit, que personne, depuis l'âge d'or de notre poé.sic, n'a su faire vingt bons vers de suite? L’âged'or de notre poésie, c'est le siècle de Louis XIV. — Eh bien, que fait cela? — Vous l'allez voir, pour peu que vous daigniez m’entendre.

« Vingt bons vers de suite dans une fable font une bonne fable, n’est-ce pas? — Comment l’entendez-vous? dit nnadamed’.Albany. — J’entends

CONVERSATION

qu'une fable ordinairement n’ayant guère plus | de vingt vers , si vingt vers sont bons dans cette fable, et vingt de suite, la fable est bonne. — Assurément. — Or il y a, continua-t-il, telle fable de la Fontaine ou ne se trouvent pas seulement vingt bons vers de suite, mais où tous les vers sont fort bous. Mc trompé-je? — Oh! pour cela non. — Cette fable est bonne par conséquent ?

— Sans contredit. — Et une bonne fable est un bon ouvrage? — Qui en doute? — Maintenant, ni dans la Hcnriadc, ni dans les tragédies de Voltaire, il n'y a pas vingt bons vers de suite, de l'aveu mCmcdeS'oItairc? — Commentcela? — Eli ! oui. Xc sont-ec pas tous vers faits depuis le régné de Louis .\1V, c'est-à-dire, depuis qu'est pa.ssé le temps où l'on savait faire vingt bons vers de suite? Et les gens difficiles n'y en trouvent pas dix. Or, je vous prie , Madame , un ouvrage ci^ ers, et un long ouvrage où ne se trouvent pas vingt lions vers de suite dans plusieurs milliers, est-ce un bon ouvrage? — Mais, ditclle, ce pourrait bien être un ouvrage médiocre.

— Non , reprit-il , car le médiocre n'est pas reconnu des ixiètes. Tout ce qui s'appelle poème, au dire des maîtres de cet art, est Ixin ou mauvais; point de milieu. Le médiocre et le pire c'est tout un. Vous savez le vers de Boileau. — Quoil voudriez-vous dire que les tragédies de Voltaire sont de mauvais ouvrages? — Selon Boileau, dit-il; en effet vous le voyez; n’étant pas bonnes, puis([u'il n’y a pas vingt bons vers de suite, ni médiocres, puisqu'il n’y a pas de médiocre en [Kiésic, elles sont de nécessite mauvaises. Mais je veux, pour l'amour de vous. Madame, que Boileau se trompe, Horace et toute la poétique; qu'il y ait des poèmes médiocres, et que la Hcnriadc en soit aussi bien que les tragédies, vous m’accorderez qu’un seul bon ouvrage vaut mieux que cent mauvais ouvrages, mieux que tous les mauvais ouvrages qu'on saurait faire en cent ans? — Il me le semble bien, dit-elle. — Mieux même que tous les ouvrages médiocres?

— Eh ! je ne sais trop. — Quoi ! la cliose ne vous ixiralt pas claire? — Ehl mais, dit-elle, par exemple, dix écus où il y aurait moitié seulement d'alliage et le reste d'argent fin vaudraient mieux qu’un bon écu sans aucun alliage. — Fort bien, parlant de la matière. Mais , à ne considérer que l'art, une médaille de Piklcr vaut mieux que toutes les piastres du Pérou : et puis le mérite de l’exécution, la difficulté vaincue; si un sauteur saute dix pas, tous ceux qui viendront après lui sauter quelque cinq ou six pas, fus-sent-ils I

dix mille, ne feront rien. Et c’est cela méine, voyez-vous. La Fontaine saute les dix pas, il franchit le fossé, lui. Voltaire et tous les autres qui n'en peuvent autant foire tombent péle-mèle au fond. — Voilà, dit la comtesse, une comparaison Il avoua qu'elle était bizarre. — Mais

enfin point de prix si on n’ atteint le but. Vous avez beau en approcher, tout cela ne compte non plus que rien, et Boileau l'entend ainsi, ou je suis bien trompé. Que vous en semble? — Pour Dieu I dit-elie , concluez , et qu'il n’en soit plus parlé. — Non, Madame, non , c'est un chagrin que je veux vous épargner; car vous voyez où cela va. Il se trouverait tout à l’heure que l’Ane et le Chien de la Fontaine effaceraient Orosniane et tous les héros de Voltaire. Mais pour mon tableau du Poussin, que ce suit, si vous voulez, le ravissement de saint Paul, ou la femme adultéré, ou un des sacrements, tétebleuel à de tels ouvrages opposer ce qu'on fait maintenant, c'est outrager le goût , c'est blasphémer les artsi

« Sa colère et cette dialectique nous divertirent, et nous convînmes qu’il fallait qu’il eût été à queUpie autre école que celle de David , pour argumenter de la sorte. Enlln , savez-vous bien , dit madame d’AIbany, ce que vous avez fait avec votre logique et vos subtilités? C’est que vous ne m'avez point persuadée du tout. Jamais je ne croirai que les tragédies de Voltaire soient mauvaises, ni même médiocres. — Mais, Madame , ne vous le prouvé-jc pas par raison démonstrative P Trouvez-vous rien à dire à mon raisonnement? — Que sais-je, si j'y voulais songer? ditelle. Vous êtes préparé , vous , sur ces matièreslà. Vous avez beau jeu contre noos, quand il s'agit des arts et de la littérature. — En effet , Madame, dis je, il est là sur son terrain. Pour en avoir meilleur marché, il faut le dépayser un peu. Puis, quand il serait vrai, dis-je, m'adressant a lui , qu'on eût su mieux peindre alors et mieux écrire qu'aujourd'hui , n'avons-nous pas, nous, sur ce sièele-là d'autres avantages bien plus grands? Les sciences, la politique, la guerre.... — Ah ! dit la comtesse, qu’est-ec que. tout cela au prix des tableaux et des fables? Le saint Paul et vingt vers de suite , voilà la gloire d'un siècle. Tout le reste est bagatelle.

« Il se mit à rire, et nous dit : Ma foi , non-seulement vous me dépaysez , mais vous m’embarquez là dans di‘s mers inconnues. Les sciences , la guerre, la politique, ce sont lettres closes pour moi. — .\h ! ah ! dit la comtesse , le voilà qui fléchit. \llons, vous, me faisant un signe, ferme,

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