‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 173 sur 199 · COLONEL · texte numérisé non relu

COLONEL

Quoiqu'il me paraisse plaisant que vous me demandiez un conseil , à moi qui vous ai toujours cru non-seulement plus sage que moi , mais plus que bien d'autres qui passent pour des docteurs inraillibles , cela ne m'étonne pourtant pas ; car Je conçois que , sans avoir beaucoup de conflancc à mes lumières , vous pouvez n'étre pas fAcbé de savoir ce que Je pense sur une question très-importante pour toute la suite de votre vie, et qui par conséquent doit m'intéresser plus que qui que ce soit après vous. Sans compter qu'il n'y a personne qui ne puisse donner un bon avis , et que d'ailleurs, vous connaissant comme vous faites en amitié , vous avez fort bien pu me croire plus éclairé que vous sur cc qui vous touche, comme plus habitué à m'en occuper. Peut-être aussi n'avezvous eu intention que de vous divertir, en me donnant pour un moment le râle de Socrate, et prenant celui de Chœrephon. Pour moi , je crois que Je ferais mal de ne pas me prêter é la plaisanterie; ainsi je prends de bonne gréce le masque et les habits du personnage que vous voulez me faire représenter. C'est vous qui venez de bien loin pour consulter ma sagesse; moi je réponds à votre demande avec la même gravité que si J'étais en effet un des sept que ta Grèce a rendus si fameux , et puisque de ce moment vous m'érigez en oracle , me voilé sur mon trépied.

Je commence par tranclicr tout net la difllculté , et Je prononce que vous devez quitter votre régiment. Qu'est-cc qui peut vous y retenir? l'espérance de faire fortune? Vous avez donc changé d'idée? Vous voulez donc décidément vous enrichir à votre tour? Et sans doute on vous promet pour la campagne prochaine quelque province échappée aux Brune et aux Masséna, après lesquels vous ne vouliez pas glaner dans les grades inférieurs, vous sentant fait pour moissonner é pleines mains aussi bien qu'eux. O que Je vous connaissais mal I vous me paraissiez différent, Je ne dirai pas simplement de vos camarades , mais de tous les autres hommes. En effet , depuis dix aimées que Je vous observe de si près , n'ayant

aperçu dans votre conduite aucune trace de cette passion pour l'argent qui fait que tout le monde en veut avoir et qu'on n’en a jamais assez, je croyais de bonne foi que dans la carrière militaire où vous restiez par habitude après y être entré par hasard, vous cherchiez non-seulement la gloire à laqueile cc chemin conduit quelquefois , mais une gloire exempte des taches qui la souillent presque toujours : et comme j'étais témoin que vous aviez fait toute cette dernière guerre sans songer à tirer parti , pour votre propre fortune, des désordres qui ont produit la plupart de celles qu'on voit aujourd'hui, je m'étais persuadé que vous aviez sur cet article des idées toutes particulières ; et que , loin de regarder la richesse comme le premier des biens, vous ne la comptiez pas même parmi les choses qui pouvaient contribuer à votre bonheur.

Je vois ù présent que je me suis trompé : cc n’était pas l’argent que vous méprisiez on luimême, mais les sommes que vous auriez pu prendre vous paraissaient au-dessous de vous. Vous n’auriez pas laissé à d'autres les dépouilles des Perses, s'il n’cùt fallu les partager. Le butin que pouvait faire un simple capitaine ne valait pas la peine, à vos yeux, d'être ramassé; vous vouliez piller comme un général. Ainsi votre cupidité ne diffère de celle des autres qu'en cc qu’elle est plus dédaigneuse et ne s’émeut pas pour si peu. Vous ne vous contentez pas, selon la pensée d’Horace , de vous désaltérer aux ruisseaux ; il vous faut des fleuves , des lacs , ou vous puissiez vous plonger et en avoir par-dessus lu tête. Vous voulez faire fortune, molsà votre manière , non comme les autres en une campagne , mois en un seul jour. L'Italie, la Suisse, la Hollande, n'étaient pas des mines assez riches pour vous; il viendra de meilleures occasions pour lesquelles vous vous réservez, et quand vous trouverez entassé dans le même endroit tout l’or de l’univers , c’est là que vousjetterez votre filet. Que ne le dites-vous tout de suite ? c'est le idllage de Londres que vous attendez.

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