‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 174 sur 199 · CONSEILS A UN COLONEL · texte numérisé non relu

CONSEILS A UN COLONEL

Mais sans prétendre  ces richesses dont vous dégoûterait seule la source d'où elles sortent, si elles vous tentaient d'ailleurs, il y a des grades, un avancement que vous pouvez obtenir par des moyens plus glorieux. Nous ne sommes plus au temps où d'anciens préjugés mettaient à l'ambition de tous ceux qui n'étaient pas nés dans un certain rang, des bornes qu'aucun mérite ne pouvait franchir ; où un homme , quelque connu, quelque estimé qu’il pût être, s'il ne l'était par ses ancêtres, n'osait prétendre û des emplois, peut-être au-dessous de ses talents, mais au-dessus de son nom. Les choses sont changées aujourd'hui ; ces vieilles barrières sont brisées ; la lice est ouverte à tous venants , et , pour y disputer le prix , peu importe comme on s'appelle, quand on sait combattre. Une grande révolution a mis en commun les emplois, les honneurs, les richesses, la puissance, qui furent longtemps le patrimoine d'un petit nombre de familles. Tout appartient à tous ; les parts ne sont point faites, chacun en a ce qu'il peut prendre, et le conserve tant qu'il empêche qu'un autre ne le lui arrache. Dans un État qui se gouverne par de tels principes, où la naissance ne donne aucun droit , où nul n'a de distinction que ce qu'il en acquiert par lui-même, l'ambitieux ne peut trouver d’obstacles que dans les efforts de ses concurrents. Ainsi les talents mènent à tout, c’est Bonaparte qui l'a dit; mais il devait ajouter : Pourvu qu'on trouve une vieille maltresse d'un homme en place à épouser et une occasion de tirer le canon dans les rues de Paris. Car sans cela où le menaient les siens? Pour preuve de ee qu’il disait, il pouvait citer les gens qui ont eu part à son élévation , et que le 1 8 brumaire a placés avec lui au rang des dieux mortels. Voilà vraiment des exemples à étudier pour tous ceux qui se sentent appelés aux grandes choses; ces hommes-là nous montrent ce que sont les talents dans une révolution et sous un chef qui sait les apprécier.

L’un , dans la guerre d'Italie, écrivait sous sa dictée avec une rare intelligence, et enregistrait, avec unepatience non moins admirable, le sublime galimatias dont son maître amplifiait tous les jours le mot d’ordre. Il mettait assez l’orthographe , si ce n’est dans certains noms que les secrétaires de l’état-major connaissaient peu avant Bonaparte. Salomine et lesThermopyles,qui revenaient à chaque ligne, lui firent d’abord un peu de peine, et donnèrent lieu à des erreurs qui réjouirent toute l’armée; mais il se mit bientût au

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fait, et devint à la fin si habile, qu'ilécrivait toute la Grèce dans l'ordre du jour, comme il le disait lui-même, aussi lestement que la distribution de l'eau-de-vie et du vinaigre, sujet ordinaire de ses pièces d’éloquence. Quoi qu'il en soit , c'est là 1e mérite qui ie porta au généralat , puis au commandement d’une armée, et enfin au ministère, et, soutenu d'un tel mérite, il n’y a pas d’apparence qu'il s'arrête en si beau chemin.

Un autre a si bien dans la tête tous les uniformes que les diverses troupes de France et d'Allemagne ont portés depuis v ingt années, qu'il n’y a tailleur de régiment auquel il ne puisse faire la leçon sur ce chapitre, ni costume si exact où il ne trouve à reprendre. Aussi ne parle-t-il d’autre chose, et, quoique conseiller, ce n’est guère que sur cette matière qu’il est éloquent.

Un troisième est regardé comme le premier homme decc siècle pour courir la poste ; on croyait bien que ce talent pouvait mener partout , mais non pas à tout. Bonaparte l’a prouvé dans la personne de D.... Il ne l'a pas fait seulement général (c'est par où l'on commence près de lui), mais négociateur, ministre, plénipotentiaire, plus que tout cela, favori.

Je laisse là, pour en fmir, ceux qui excellent à boire , à jurer, à battre leurs gens , et qui doivent leur élévation à ces nobles qualités, auxquelles il faut avouer qu'on n’eût pas rendu la même justice en tout autre temps.

Si je vous disais simplement que parmi ceux qui ont obtenu depuis une certaine époque les preinicrsemploisdansie gouvernement, dans les ambassades, dans l’armée, il s’en trouve dont les noms font murmurer le public et rougir leurs collègues , vous pourriez me répondre à cela qu’il n’y eu t jamais de corps si bien composé où il n’entrM quelque membre indigne d’en faire partie, ni de choix si éclairé qui ne donnât quelquefois prise à la critique; qu’en un mot il n’est pas possible que ceux à qui tombent en partage les grades élevéset les grandes chargesd'un État, soient tous également dignes. N’ommez-m'en seulement quelques-uns parmi les hommes dont nous parlons, dans lesquels on aperçoive, non des vertus éclatantes, mais des qualités communes. Vous chercherez longtemps, et lorsqu'à la lin vous en trouverez un dont il paraisse que la place pourrait être plus mal remplie, examinez comment il y est parvenu, et dites-moi si ce n’est pas un pur hasard, ou toute autre raison que son mérite personnel, qui l’y a conduit. Nous en savons un,

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