‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 175 sur 199 · CONSEILS A UN COLONEL · texte numérisé non relu

CONSEILS A UN COLONEL

vous et moi, que le peu d'esprit, qu’il a ou qu'ou lui suppose , a failli perdre deux fuis, et plus d’un qui ne doit son emploi qu’à l'impéritie dont il a fait preuve.

Ce n’est donc pas le cas de dire qu’on voit la médiocrité réussir quelquefois aussi bien que les talents , et des hommes ineptes se glisser par surprise avec ceux auxquels un mérite reconnu ouvre la porte des honneurs, mais que la sottise et l’ignorance entrent les prémières, et le plus souvent seules, excluant les talents, qui demeurent à la porte , et que c'est un grand hasard quand un homme parvient aux emplois avec la capacité nécessaire pour s’en acquitter.

Ce que Bonaparte connaît le mieux dans son nouvel empire, c’est sans doute le militaire, et dans le militaire, l’artillerie. Or, si parmi nos officiers, avec lesquels il a vécu, il choisit pour les premières places des personnages tels que ceux qui brillent à la parade, quelles nominations doit-il faire dans toutes les autres parties d’administration qu’il neconnaltpasTS’ilcmploiechez nous son galon et sa broderie à couvrir une si grossière incapacité. Je vous laisseà penser comme il les applique ailleurs; mais ne parlons que de nos corps, et ne sortons pas de la sphère où nous sommes lancés.

Je crois que vous convenez avec moi du peu de valeur ou même de la nullité de ceux en qui ce grand homme reconnaît les talents qui mènent à tout, et il serait un peu tard pour vous en dédire, après les risées que nous en avons faites tant de fois. Mais quand vous êtes choqué de l'ineptie des favoris que l’on avance ainsi, ne remarquez-vous point le mérite réel de ceux qui restent en arrière ? Cela fait plus à mon dessein, et frappe plus directement nu but que je me propose ; car c’est peu de vous montrer que les sots parviennent, il faut vous faire voir que les gens d’esprit demeurent, et vous forcer de convenir que si la médiocrité et souvent quelque chose au-dessous sont en grande recommandation auprès des gens de qui dépendent les grades où vous aspirez, la supériorité' est un titre encore plus sùr de réprobation.

Quel homme posséda jamais plus de connaissances approfondies en divers genres que notre ami Fl... ? et dans quel militaire, pour ne parler que du métier, vîtes-vous jamais unie à une pratique si judicieuse une tliéorie si savante , tant de lecture, tant d’exercice, une application si constante ; une activité si inBitigable , une habitude de relléchir, un esprit d’observation si

prompt à saisir tout ce qui pouvait, quelque part que l’occasion s’en présentât, consommer son instruction et mûrir son expérience? Pour moi , je le regardais avec admiration , et pins je l’observais, plus il me semblait que l’étude et la nature avaient mis en lui tout ce qui peut rendre un homme propre à conduire les autres hommes , soit dans la paix, soit dans la guerre. Vous lui rendiez la même justice. Tout le monde en tombait d’accord , et cependant qui songeait à lui , quand il fut tué devant .Mantoue 7

Que manquait-il à Cyprien , tant du cûté de la bravoure et de la science militaire, qu'à l'égard de la morale et des ornements de l’esprit, par où il tenait tout ce que promettaient les grâces de son maintien et l’expression si prévenante de sa physionomie? Combien de fuis et par qui l'avonsnousvu rebuté?Parmi les chefs auxquels il voulut s’attacher, l’un redoutait la supériorité connue de son esprit et de ses talents ; l'autre , sentant le contraste de sa propre grossièreté avec la politesse aimable do Cyprien , n'avait garde de s’exposer aux désagréments de la comparaison. Sa figure lui nuisait auprès du grand nombre de ceux qui avaient sur cet article plus de prétention que lui , sans avoir les mêmes droits. De sorte qu’il n'y avait pas une de ces belles qualités, si vantées en- lui depuis sa mort , qui ne fût un obstacle à son avancement. Faut-il s'étonner de cela, quand on en voit d'autres, comme F.... et P...., éprouver aussi tristement l’inlluence funeste d’une réputation bien moins méritée? Vous savez ce que dit Berthier quand on lui proposa Dal... pour aide de camp. Les auteurs que Ual... cite à tous propos firent croire à Berthier qu'il lisait. Il le refusa en disant : C'est un savant. Jugez du tort que doit faire un savoir réel, si l'ombre seule en est nuisible I

Pourquoi Debclle est-il ignoré, enseveli au fond de la Bretagne , n’osant aujourd’Imi se montrer à Paris , où brillent des gens qui n’osaient jadis le regarder en face? C’est parce qu’il a eu cinq ehevau.x tués sous lui , parce qu’il est couvert de blessures , parce qù’il a décidé la bataille de Neuwied et contribué au gain de tant d’autres, sans parler de Flcurus. En un mot, c'est parce qu’il était connu de toute l'armée, aimé de ses camarades, admiré des ennemis, adoré des soldats, lorsqu'un autre était obscur, qui alors enviait et craint aujourd’hui son courage. Le corps où il s'est distingué par des actions si éclatantes est maintenant en faveur : les grades, les récompenses, les honneurs vont au-devant de scs en-

CONSOLATIONS

marades ; Il en aurait comme eux sa part, s’il les avait moins mérités.

Je n'aurais jamais fini , si je voulais vous nommer tous les officiers (je dis ceux de notre connaissance ) auxrpiels un mérite, non-seulement rare, mais reconnu, n’a servi qu’à fàire espérer | un avancement qui ics fuit ; mais ces exemples, et ceux que votre mémoire peut y joindre, suffisent pour vous montrer à quel point vous vous abusez , si , pour faire votre chemin , vous fondez quelque espérance sur les talents qu’on vous accorde, et croyez avoir de l’avantage sur des gens connus pour valoir moins que vous. Pour moi , quand j’y pense, je crois la fort une plus maligne qu'aveugie. Car, enfin , si elle n’y voit goutte, comment faitelle pour ne jamais sc rencontrer avec le mérite?

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils sont brouillés ensemble , et pour faire voir que ce qui est à cet égard fut et sera dans tous les temps , je ne veux que vous répéter vos propres expressions dans une occasion que vous vous rappellerez aisément. Moreau, me disiez-vous, vante Ch... dans ses rapports, l’emploie, lui donne des commandements, et parait n’avoir de confiance qu’en lui. Tout le monde s’en étonne, ou demande comment Moreau peut s’aveugler au point de choisir, pour le seconder dans les opérations les plus importantes de la guerre, un homme dont l’incapacitéchoque les moins clairvoyants. Mais Moreau ne se trompe point : il distingue très-bien dans Ch... un homme encore plus borné que lui, et le seul, peut-être, de tous ceux qui l’approchent, dans lequel il ne vole rien qui lui fasse ombrage : c’est par là qu’il le préfère. Dans la nécessité ï

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