‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 177 sur 199 · CONSOLATIONS A UNE MÈRE · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS A UNE MÈRE

Que je suis malheureuse! — Oui, lui dis-je, vous êtes extrêmement malheureuse ; le coup qui vous abat, abat les âmes les plus fortes. Ce que la vôtre souffre, il n’y a qu’une mère qui paisse le savoir , et une mère aussi heureuse que vous l’avez été; mais pour ne pas croire votre cœur cruellement déchiré, il faudrait n’avoir soi-même ni connaissance ni sentiment des peines de la vie.

I Non-seulement vos amis, mois les personnes même les plus étrangères à votre famille et aux alTections maternelles, ont gémi sur votre malheur, et je ne crois pas qu’il y ait dans toute cette province quelqu'un à qui le nom de Sophie n'ar- I racbe encore de temps en temps ou une larme I ou on soupir. Ceux qui l’ont connue la pleureront I toiyonrs, et tant de gens qui sans la connaître

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entendaient de tous «Atés les louanges qu'on lui donnait , ne peuvent en parler sans être attendris. Si jeune, finir si tristement! rencontrer son dernier jour dans ses plus belles années, et s’éteindre tout à coup lorsqu'à peine elle commençait à briller de tout son éclat! N’était-elle donc née que pour quitter la vie au moment d'en jouir? et ne vous fut-elle donnée que pour vous montrer le bonheur qui vous échappe avec elle? Et puis un cœur si excellent, un esprit si enjoué, un earaetère si doux ! Aimée de tous ceux qui la voyaient, combien ne devait-elle pas être chère à sa mère? Dans la vieillesse même la plus avancée, elle n’eût jamais quitté le monde sans faire répandre bien des larmes , et quelque âge qu'elle eût vécu , Sophie ne pouvait mourir qu'on ne se plaignit de la nature.

Avec une fille si accomplie et un fils que vousmème n'auriez pu souhaiter plus parfait, vous deviez vous regarder comme la plus heureuse des mères, et il n'y avait point de famille si nombreuse ou si florissante qui pût montrer rien de semblable à ce qu'offrait la vôtre dans ces deux enfants. Que dis-je? à présent même, il n'y en a point dont l’orgueil ne s'accrût d’avoir produit un homme semblable à votre fils, ou une fille digne de lui. Oh 1 que vous étiez vraiment heureuse , puisque après avoir perdu la moitié de votre bonheur , ii vous reste encore de quoi faire celui d’une autre familiel Quelquefois, je vous l’avoue, je croirais apercevoir dans cette seule considération de quoi adoucir vos maux, s'ils étalent dénaturé à recevoir quelque soulagement, ou si votre âme pouvait écouter d'autres conseils que ceux de la douleur; car enfin, où sont les l>arents qui ne se eontentassent d'avoir pour fils H'douard? vous-même, tous vos désirs seraient satisfaits, et vos vœux comblés, si vous n’eussiez pas goûté la douceur d’être encore la mère de Sophie.

Tout ce qu'il fallait pour votre lionheur, vous l'avez dans Édouard ; ce qid vous fut donné de plus était un surcroît de félicité que vous ne pouviez vous flatter de conserver toujours. Ce fut une méprise plutôt qu’une faveur delà Providence , de vous avoir fait double part d’un bien dont elle est ai avare, et prodigué ce qu'elle ménage au petit nombre de ses favoris. Vous avez profité d’une erreur si douce tant qu’elle a duré, et même, après le compte cruel que vous en avez rendu , vous êtes encore la seule femme qui ait mis au monde deux enfants d’un mérite si rare; vous avez pu perdre Sophie, mais vous ne perdrez jamais

le titre de sa mère ; on se souviendra toujours que ce fut vous qui lui donnâtes le jour et l’éducation. C’est tout pour une mère d’avoir Édouard; c’est beaucoup encore d'avoir eu Sophie.

Vous ne désireriez rien si vous n’eussiez jamais eu d’autre enfant qu’Édouard , et vous trouveriez en lui tout ce qu'une mère peut demander au ciel. Sa réputation naissante, qui efface déjà d’anciennes renommées; l’éclat de ses premiers succès qui , pour tout autre, seraient le terme de l'ambition; les éloges qu’il reçoit, et bien plus ceux qu’il mérite , dont une tendresse aussi éclairée que la vôtre soit lui tenir compte; enfin l’estime des honnêtes gens, l'admiration du public et la fureur même de ses envieux , seraient pour vous le sujet d’un triomphe perpétuel. Vous béniriez votre sort et vous n’imagineriez pas que , comme mère, il vous manquât aucune des jouissances que peut donner la maternité.

Faut-il donc que vous vous priviez de tant de biens qui vous appartiennent, et qu’un bonheur si rare , si réel , dont il ne tient qu’à vous de jouir, soit empoisonné par le rêve d’un bonheur encore plus grand; que, pour un trésor perdu, vous négligiez ceux qui vous restent; qu'un enfant qui n’est plus vous fasse oublier celui qui vous tend les bras; que la mémoire seule de Sophie ait plus de pouvoir sur vous que la présence d'Édouard , et que les larmes dont vous arrosez une cendre inanimée vous rendent insensible à celles que votre fils répand sur vous.

Qu'est-cc que Sophie , après tout , aujourd’hui ? une ombre, un souvenir, un nom, tandis qu’Édouard est votre fils, un fils dont vous connaissez mieux que qui que ce soit le mérite et le prix. Tout ce que Sophie fut pour vous, Édouard l’est à présent. Sophie vous aima, Édouard vous adore. Sophie faisait votre joie, Édouard est votre orgueil et votre espérance; mais Sophie

vous consolait dans tous vos chagrins; pour

Édouard , ni sa tendresse ni ses soins n’ont le pouvoir de suspendre un seul moment vos douleurs.

Cependant je me rappelle qu’avant que sa sœur vous fût enlevée , quand je les voyais l'un et l’au tre, unis sous vos ailes, votre affection ne faisait jamais de partage entre eux, vos bras les serraient en même temps, vos yeux leur marquaient le même amour ; et vos deux enfants confondus dans le cœur de leur mère, on eût dit que chacun d’eux l'occupait tout entier, comme chacun paraissait y avoir un droit égal. Cette fatale différence que la mort a mise entre eux devrait-elle

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