‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 178 sur 199 · A UNE · texte numérisé non relu

A UNE

être à l'avautage de celai qui n'exisie plus, et si vous deviez dès lors en oublier uu, fallait-il que ce fut celui qui vous reste! Malheureux jeune homme , quelle découverte pour lui s'il s'aperçoit qu'en l'écoutant ce n'est pas à lui que vous pensez; qu'il n'est pas en son pouvoir de vous distraire seulement de votre douleur ; que de sa part tout cède auprès de vous à l'idée seule de Sophie I Commcnccra-t-il à lui porter envie du jour qu'elle est morte? Voulez-vous qu'il voie qu'elle emporte tout votre amour, et qu'ayant peràu sa soeur, il doute encore s'il a une mère?

Il a pu quelque temps se persuader que le premier sentiment d'une perte si cruelle vous empêchait de regarder ce qui vous reste, et quels que fassent scs droits pour succéder à ceux de Sophie, il dut attendre du moins que sa cendre fut éteinte, et laisser couler vos larmes, pour retrouver dans vos yeux leur tendresse accoutumée. Mais si après trois mois vous n'étes pas plus accessible aux consolations que le premier jour; si votre douleur, loin de diminuer, semble devenir de jour en jour plus sombre, et ne reçoit d'adoucissement ni de la vue, ni des earesses d'un nis, que voulez-vous qu'il s'imagine, et du pouvoir qu'il a sur vous , et même du rang qu'il a tenu jusqu'ici dans votre cœur ? Ah I ne lui laissez pas croire que l'affection dont vous lui dunndtesdes marques si chères dans un autre temps, n'était que le superflu de votre tendresse pour Sophie, et que vous aimez mieux aujourd'hui mourir avec elle que de vivre pour lui I

La douleur raisonne peu. Comme elle ébranle au contraire la raison la plus ferme et trompe le sens le plus droit I Vous, dont la prudence et l'esprit sont si vantés qu'on se pique partout de prendre de vous exemple et conseil, vous ne voyez pas que vous quittez la réalité pour l'ombre, et que votre âme égarée par une iuuige trompeuse lais.se là le véritable, l'uni(|uc objet de sou affection , celui qui doit désormais la posséder seule et l’occuper tout entière, pour suivre un songe, une illusion ; non que je prétende vous interdire de penser a votre tille. Sophie a sur votre souvenir des droits trop puissants pour en être jamais bannie , et loin d’exiger de vous ce saerilice, je ne le crois pas même possible; je serais fâehé qu'il le fàt pour vous, et je ne vous croirais pas digne d'être la mère de Sophie, si vous pouviez l’oublier. C'est un nom que rien désormais ne saurait effacer de votre mémoire; avant d'en perdre le souvenir, vous perdrez tout sentiment de votre propre existence, et, dans

MÈRE. 4u 1

votre cœur, son image adorée vivra jusqu'à votre dernier soupir. Tenter de l’en arracher, ce serait connaître bien peu et vous, et ce que vous perdez, et ce que l'amour maternel inspire dans la situation où vous vous trouvez. Pour moi, quelque peine que j’éprouve à voir votre affliction sans fin et la douleur qui vous consume, si je pouvais faire aujourd'hui que toute idée de Sophie sortit pour jamais de votre esprit, je ne le voudrais pas, et s'il n’y avait d'autre voie pour adoucir vos chagrins que de vous rendre insensible, ce ne serait jamais moi qui entreprendrais de vous consoler à ce prix.

Kn cela comme en toute autre chose , obéissez à la nature , qui n'cgnre jamais; et si jamais on ne la quittait, on serait toujours irréprochable. En vous rendant mère, elle voulut que vous aimassiez vos enfants , et que vous ne pussiez les perdre sans regret ; et comme elle voulut en même temps que votre amour surpassât celui de toute autre mère, elle vous imposa la nécessité de les regretter davantage. C'est un guide sùr ; suivez-le, mais ne le passez pas. Allez jusqu'ou il vous mènera, mais non pas au delà ; que votre âme s'abandonne aux impulsions qu'elle en reçoit sans y résister, mais sans y ajouter de ses propres efforts. Moi-mênac j'ai eu aussi mes malheurs et mes chagrins , et je ne suis pas parvenu à l'âge où vous me voyez sans prendre ma part des peines de la vie. Mon cœur a reçu des blessures qui saignent cnct>re tous les jours. J'ai fait comme vous des pertes après lesquelles il m’eût semblé que je ne pouvais plus vivre , pertes , non de celles qui peuvent jeter la jeunesse dans une fureur d'un moment, mais de celles dont le vide ne se rempli t jamais. 1 1 n'appartien t qu'à certaines âmes de sentir ce qu'il y a d'affreux dans ces privations, et tous cœurs ne sont pas faits pour toutes douleurs. Dans les intervalles de calme que mon désrs|K>lr me laissait (car les peines les plus cruelles ont leurs instants de relâche, et des sentiments si vifs ne sauraient sc soutenir au même degré), alors, lassé pour ainsi dire de lutter contre la douleur, je me laissais aller insensiblement à penser que, puistiu'il n'y avait ni pleurs ni sanglots qui sussent ramener les morts à la vie, le deuil était donc superflu et les larmes en pure |)crle, et qu'il serait beaucoup plus sage de se soumettre à la destinée, que de murmurer contre un arrêt qu'on savait ne pouvoir être ni révoqué ni suspendu. Mais bientût me surprenant dans ces réflexions qui s'offrent d’elles -mêmes à tous les affligés, comme un Iraume que la Providence a

CONSOLATIONS

mis exprès & leur portée , Je me querellais eu quelque sorte; et , comme si J'avais eu horreur de ma guérison , déchirant de ma propre main ce premier appareil dont la taature se servait pour assoupir mes douleurs. Je retournais avec plus d'obstination que Jamais à mes plaintes accoutumées.

Voilà comme une àme blessée nourrit ellemême ses ennuis, et se fait de s'affliger un chimérique devoir. Sa tristesse devient un vœu qu'elle renouvelle tous les Jours, et ses larmes un tribut dont elle ne se croit Jamais quitte. Il n'en serait pas ainsi , si nous suivions la nature, qui a voulu que tout mal eût sa guérison , et que toute peine aboutit à consolation. C'est un des liccrets de cette intelligence qui préside à tout, et pour preuve, observez seulement ce qu'elle fait faire aux animaux; car où peut-on mieux étudier ses lois que dans les êtres tpii lui sont le plus parfaitement soumis? Iæs oiseaux , lorsqu on leur enlève ou leurs œufs ou leurs petits, gémissent quelque temps auprès du nid dévasté, qu ils abandonnent bientôt jiour en aller construire un autre. La biche qui perd son faon reste errante et solitaire dans les lieux où elle {ivait coutume de le voir Jouer autour d'elle; xxiuette eu tout autre temps, elle fait entendre n lors un accent plaintif, et les larmes qu'elle ré- |:>and (au dire de tous les chasseurs) donnent à t»çs regrets quelque chose qui semble tenir de 1 humanité. A la fln pourtant elle s'éloigne, et dissipe son chagrin en chcrcliaut d'autres héritages et d'autres forêts. Serait-ce que dans ces espèces les affections de ce genre sont moins •vives que che? nous î et croyez-vous les animaux giio ns attachés que les hommes à ce qu'ils ont j^is au monde? Les plus faibles, les plus timides, ^1 ne savent faire aucune résistance quand

a aque leur propre vie, deviennent hardis des qu s voient leur famille menacée : ils brave n ut pour la défendre, et dans l'espoir de la sauver, sacrifient leur vie ou leur liberté. Mais la ure a laquelle ils se laissent gouverner ne

veut point de deuil éternel.

ou ez-vous que nous prenions des exemples ^ * **‘>u»? Parmi les paysans , il arrive

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des plus affreuses qui se puissent même imagi ner; aussi tout offre chez eux l'image de la désolation ; le rocher qu'ils habitent , et les environs , sont assourdis de leurs cris; ils se roulent dans la poussière, s'arrachent les cheveux, se déchirent le visage , et font ( n'étant retenus par aucune idée de bienséance) tout ce qu'inspire aux malheureux cette espèce de frénésie que produit l'excès de la douleur. Cette douleur cependant peu de Jours suffisent pour l'apaiser, et quelques semaines l’efTaeent entièrement. Car ils ne savent ce que c'est que de se forger sans cesse de nouveaux tourments , et de retenir à soi les maux que le temps emporte.

Ces gens , que Je propose pour exemple à une personne comme vous, sont grossiers à la vérité, et n'ont ni politesse ni éducation ; mais, ne vous y trompez pus, il en est des sentiments comme de la beauté, dont les vrais modèles ne se trouvent que dans la simplicité de la nature agreste. Et (|uc serait-ce si, tous les hommes ayant à mourir à leur tour, il fallait que chacun d'eux laissât un regret éternel à ceux auxquels il fut cher? Comme il n'y a point d'attachement que la mort ne doive rompre, il n'y aurait personne qui ne devint tôt ou tard inconsolable par la perte de quelqu'un de ses amis ou de scs proches : le monde présenterait une scène eontinuelle de désolation, et le sort des morts que l'on pleurerait serait bien préférable àeelui des vivants.

Bans le fait, plus j'y réfléchis, vous regrettez votre fille; est-ce pour elle-même ou pour vous? Je veux dire : Est-cc elle que vous trouvez malheureuse de n'êtrc plus, ou vous d'être privée d'elle ? Quant à vous-même , on ne peut nier que vous n'ayez sujet de vous afOiger; mais de fuir toute consolation , de renoncer à la lumière , de vous ensevelir dans votre tristesse , comme une personne que rien n'attache plus à la vie (Je ne feins pas de vous le dire , j'aime mieux vous paraître dur que de flatter votre douleur, et d'avoir un jour à me reprocher que ma complaisance ait entretenu cc funeste caprice) , cela est déraisonnable, injuste, indigne de vous. Car, après tout , le malheur ne vous a frappée que d'un cote, vous ne faites compassion que sous un seul aspect , tandis qu’à tout autre égard vous avez tant à vous louer de la fortune et de la nature , que quelqu'un qui ne .saurait pas ce qu'elles vous mit ôté, en voyant ce qu'elles vous laissent, aurait de la peine à comprendre de quoi vous les accusez. Quant à votre fille, si c'est elle dont vous déplorez le sort, à cet égard votre douleur

A LNE MÈRE.

trouvera plus d'approbateurs , et tout le monde sera d'accord avec vous pour plaindre Sophie. Cependant, qui peut dire si eile est véritablement à plaindre? Tout ce que nous en savons, c'est qu'elle n'est plus avec nous, qu’elle n’est plus comme nous; mais pour décider que de cela seul elle soit misérable, il faut que nous sentions bien notre félicité, que nous soyons bien convaincus d'étre parfaitement hcureu.v, et qu’on ne peut l’étre «’paré de nous, ni autrement que nous. Je ne veu.\ point vous faire ici une énumération sans fln des peines de lu vie; mais cst^ce à vous d'en regarder la privation comme un malheur, quand vous ne pouvez la supporter, quand vous reconnaissez tous les jours que vous y avez trouvé si peu de douceur mêlée à tant d'amertume? Et fût-il même démontré qu'elle ait été fort heureuse tant qu'elle est restée avec nous , encore faudraitil être sûr qu'elle l'eût été toujours, pour pouvoir la plaindre de nous avoir quittés. Vous, à qui vos maux paraissent si pesants, vous éprouvez ce dont elle était menacée, et qu'elle pouvait éprouver plus cruellement encore. Elle eût pu perdre une Sophie, sans avoir un Edouard pour la consoler.

hlais pourquoi recourir à des suppositions?

Partagez en deux le cours de votre vie ; mettez d'un cûté tout ce qui a précédé l'êge de vingt ans , de l'autre tout ce qui l'a suivi , vous verrez non-sculementque la meilleure de eesdeux parts est échue à votre lille, mais que l'autre, à l'apprécier tout ce qu'elle peut valoir, ne mérite pas d'être regrettée; et si après cela vous considérez que votre sort a été de ceux qui faisaient envie , et que peu de filles peuvent se promettre d'être femmes et mères aussi heureuses que vous, en quoi trouvez-vous à plaindre celles qui sont dispensées de courir un hasard où vous savez combien de maux accompagnent les ehances les plus favorables? Pensez quelle est, à cet âge on il faut prendre un parti pour le reste de sa vie, la perspective que l'avenir offre à votre sexe ! Nul bonheur dans le célibat; dans le mariage tout à craindre, peu à espérer. Quel si grand malheur est-ce donc de n'avoir point ii faire un tel choix ? Votre Allé n'a vu du monde que ce qu'il a de supportable; elle y a fait peu de chemin, mais ce qu'elle en a parcouru était la seule partie ou elle ^t trouver quelques Qeurs.

Tous ceux qui meurent le même jour, enfants ou vieillards, leur sort est égal; et ils ne sont pas plus ù plaindre ni plus heureux les uns que les autres, dés qu'ils ne sont plus. Cependant on plaint ceux-ci et non pas ceux-là. Le malheur do cesser d'être est-il pniportionné an temps que l'on a existé? et la mort fait-elle moins crier l'octogénaire que l'homme de vingt ans ? Vous savez que c'est tout le contraire : le vieillard la redoute, et son nom seul lui fait horreur; le jeune homme la voit venir, et la Axe sans se troubler. Pourquoi donc celui qu'on plaint le plus est-il préeisemeut celui qui se plaint le moins , comme si on ne savait pas que le coup est plus sensible à mesure qu'on le craint davantage. De quelque manière qu'on l'envisage, une vie de pen d'années, ou se trouvent toutes les douceurs dont lu vie est suceptible, vaut mieux que celle dont la An SC passe à regretter le commencement , et ou les derniers dégoûts sont une cruelle compensation des premières jonissances.

Ceux qui sont morts il y a cent ans, qu'importe qu'ils aient péri ù la Acur de lenr âge ou dans la décrépitude, puisqu'on toute manière ils n'en seraient pas moins morts à l'heure présente? Ainsi de votre Aile! Une fois passé le temps qu'elle aurait pu vivre selon les lois de la nature, il sera indifférent qu’elle ait vécu plus ou moins. Qnond la génération entière sera disparue, quel avantage sera-ce d’avoir Ani un peu plus tût ou plus tard? La prairie une fois fauchée , que fait à telle ou telle Aeur d’être tombée le soir ou le matin? Et ne vous Agurez pas que nous ayons tant à attendre; jetez un coup d’ceil en arrière, et voyez avec quelle vitesse s'est écoulé le temps depuis que vous vous connaissez. Comme le passé s'enfuit , l'avenir s’avance , et , plus tôt que nous n’y aurons songé , nous trouverons le terme fatal , passé lequel , sans égard au chemin que chacun aura fait , tous se trouveront au même point. Alors il n’y aura aucune différence entre votre Aile et vous; vous serez réunies toutes deux , pour ne vous plus séparer, ou dans un repos éternel , ou dans l’existence, quelle qu’elle soit, qui est réservée aux âmes pures comme les vôtres. Sans pouvoir dire quel sera votre sort à toutes deux , du moins vous êtes sûre qu'il sera commun....

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