L’HÉRITAGE EN ESPAGNE
^ous allâmes l'autre jour, mon oncle et moi, chez madame B. à rAvellanette ; nous trouvâmes là les personnes qu’on a coutume d'y voir, et que vous y avèz vues la plupart pendant votre séjour Ici. Cette visite donna lieu à une conversation dont vous serez peut-être bien aise que je vous rende compte ie mieux que je pourrai.
Vous vous rappelez le petit Espagnol , cette figure maigre, noire, cetairroide et taciturne; il vous a trop diverti avec sa mine étique, et son feutre à grand poil, et sa frisure antique, pour que vous l'ayez oublié ; et de tant de noms par iesquels il se fit connaître à nous , sûrement ^ous en avez retenu quelqu’un. Enfin vous savez qui je veux dire, et vous le voyez d’où vous êtes, ou plutôt vous croyez le voir, car ce n’est plus le même homme. Il était, il y a huit jours, laid , malpropre , déguenillé , méprisé , bafoué , rebuté. Il est aujourd'hui beau , bien mis, accueilli , chéri, adoré. Tous ses ridicules sont devenus des grâecs. A cette légende de titres que vous trouvâtes si comiques, il vient d'en gjouter un qui donne du lustre à tous les autres; c'est celui de seigneur de cinq cent milie écus de rente, comme disait ce banquier d’Henri IV. Venez maintenant vous moquer d'un homme qui possède de grandes terres dans toutes les provinces de l'Espagne, et auquel scs propres vaisseaux apportent tous les aus ses revenus du Mexique. Pour nous, qui n’avions nulle nouvelle de cette métamorphose, en arrivant nous faillîmes faire quelque sottise; car ayant été introduits dans cette salle basse que vous connaissez, quand nous eûmes pris place an cercle dont était ce grave personnage , nous aperçûmes bien d'abord quelques changements et dans scs manières et dans celles dont on usait b son égard; mais ne sachant pas ce qui lui attirait cette nouvelle considération , nous ne faisions pas à sa personne plus d’attention qu'à l’ordinaire, si ce n'est que , la conversation paraissant dirigée vers lui, mon oncle, pour y prendre part, allait, selon sa coutume, lui adresser quelqu’une de ces mauvaises plaisanteries qu'on ne lui épargnait pas autrefois, comme vous savez. Mais heureusement on le prévint;
car chacun se doutant de notre ignorance, s'empressait de nous mettre au fait. Ce gros homme court, s'il vous en souvient, qui a voyagé en Espagne ( peut-être saurez-vous son nom , que je ne me rappelle pas à présent) : Votre hôtel à Madrid, dit-il, est le plus' beau qu'il y ait dans toute la ville. Un tel, ministre, s'est ruiné à le foire bâtir ; et pour l'amcubleroent , ma fui , le roi n’a rien qui en approche. Moi, dit madame B., ce quej’aime, c'est cette terre qui vous rapporte... combien, s'il vous plaît, don Joseph? Le même homme répondit pour lui ; Cent mille piastres , Madame, celle d’Andalousie; pour le moins autant celle des frontières du Portugal... Là-dessus il nous fit un ample détail des revenus et des domaines de ces deux terres, qu’il connaissait, disait-il, comme son propre bien. A chaque article , l’orateur faisait une pause , l’auditoire s'écriait, don Joseph baissait les yeux, s’inclinait, paraissait confus, comme si ou l’eût forcé d’entendre l’énumération de ses vertus ou de ses belles actions. Pour nous, nous ne savions que penser, et, doutant si oe que nous voyions était sérieux ou bougon , nous faisions une mine qui tenait tour à tour de l’un et l'autre, attendant, pour prendre un parti, des éclaircissements que nous eûmes bientôt. Don Joseph se leva , et sortit pour aller souper, nous dit-il , chez madame de F. , dont la porte, il y a quelques jours, lui était encore défendue. Alors nous fîmes des questions , et le gros homme, qui ne manquait guère les occasions de discourir, nous dit : Vous avez sûrement entendu parler de la contagion qui fit l’an passé tant de ravages en Espagne. Les provinces du Midi furent cellcsqui souffrirent le plus. Cadix surtout , assiégée alors par une flotte anglaise , perdit les trois quarts de ses habitants. Des famillesentièresdisparurent.CelledeVilla-Franca, une des plus riches du royaume , fut regardée comme éteinte. Tous les héritiers connus de cette maison ayant péri successivement, on fit publier dans toute l’Espagne, que s'il existait quelqu'un qui crût avoir des droits à la succession vacante, il eût à se faire connaître; mais personne ne se présenta. Selon les lois, ces biens
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revenaient à la couronne, et allaient y être réunis , lorsqu'un gentilhomme espagnol passant à Toulouse vint voir quelqu'un dans ces cantons. Par hasard II entend nommer don Joseph de Villa-Kranca ; c'était cet homme-ci , dont le père, il y a environ quarante ans, venu de je ne sais ou , n'ayant rien , trouva ici une femme avec quelque bien , et s'y établit. L'Espagnol , frappé de ce nom, s’informe qui est don Joseph, fait connaissance avec lui , et après s'être assuré qu'il appartenait réellement à la maison de Villa- Franea , sans autre explication il se rend à Madrid , et trois semaines après il revient apportant A don Joseph le chapeau de grand d'Espagne , avec des lettres de la cour par lesquelles on lui apprend qu'il a six cent mille écus de rente, tant en Europe qu’en Amérique.
Après ce récit, les exclamations recommencèrent , un peu différentes pourtant de celles que nous avions entendues quand don Joseph était présent. Quelle fortune! disait-on. Pour moi , Je m’en réjouis de tout mon cœur; c'est un si brave homme que ce don Joseph ; que d’argent il va entasser I que de lésines, que d'usures il va inventer I Quelle carrière pour l'avarice que six cent mille écus de rente I II portera l'hahit que vous lui voyez , à moins que ses parents crevés de la peste n’en aient laissé dont personne ne veuille; ma fui, je plains les gens qui se trouveront dans sa dépendance; il les traitera sans pitié ; ses voisins n'auront guère de repos ; il est chicaneur, envieux , bruuiliun , malfaisant. Quant à ses manières, je ne sais qui pourra s’en accommoder, car si dans son grenier il était insolent , que sera-ce désormais 7 Après tout, il faut convenir que c'est un brave homme. Je suis bien aise en vérité de ce qui lui arrive ; cela m’a fait plaisir quand je l’ai appris.
La conversation continua toute l’après-dinée sur ce ton , et , autant que je le puis croire , elle ne changea pas de sujet lorsque nous fûmes partis, tant ou avait à dire sur don Joseph et sa fortune. Le soleil commençait à baisser quand nous nous levâmes pour prendre congé de madame B. ; alors seulement nous nous aperçûmes que l'abbé nous manquait. 11 est sorti sans que personne y eût fait attention. Vraiment, dit madame B. , j'aurais été bien surprise qu'il fût resté chez moi le temps d'une visite honnête , madame DD. n'y étant pas. Croyez-moi , faites-lc demander en passant chez la belle veuve ; autrement n'espérez pas que l'abbé songe à la quitter ou elle à le renvoyer avant la nuit close. — Oh I bien, dit
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une autre femme , s'il reste jusqu'à cette hcure-là, ce n'est pas relie des séparations , et l'étoile du bergernechasse que les amants maltraités. — Ah I ah I l'étoile du berger, dit madame B. ; il est bien question de cela ; c'est l'étoile de l'abbc qui domine maintenant sur les jeunes veuves, et, en vérité , je crois que ma belle voisine brave trop les influences d’un astre si dangereux. A ce propos il n'y cutpersonue qui ne fit au moins un sourire. Les femmes se regardèrent d'un air d'intelligence, et madame B. , un peu piquée , à ce qu'il paraissait, des assiduités de l'abbé ailleurs que chez elle , trouva quelque consolation dans le succès desesépigrammes. Nous partîmes. Mademoiselle P. , qu’accompagnait ce médecin dont le frère a épousé sa sœur, s’en vint avec nous. Vous savez qu'ils demeurent dans notre voisinage. A la porte de madame 1)D. , nous fîmes demander l’abbé ; on nous dit qu'on ne l’avait point vu. Je le crois, dit le docteur, ou ne l’a point vu non plus chez madame B. , où il était tout à l’heure ; les abbés ne sont visiblesque quand il leur plaît. Nous nous informâmes de la santé de madame DU. ; mais nous n'entrâmes point chez elle , l’heure ne noua permettant pas de nous arrêter. En chemin nous ne parlions d'autre chose que de l'abbé. On ne pouvait deviner la cause de son départ. Des affaires, il n’en a point; une indisposition, il ne sait ce que c'est ; il n'est pas chez madame DD. , qn 'est-il donc devenu ? où peut-ll être allé ? Dans le fait il était aisé de voir en ce moment-là même combien peu nous savions nous passer de lui , et le tort que son absence faisait à la conversation , qui expirait à chaque Instant ; mais nous fûmes bientût hors de peine.
Avant d’arriver au petit pont , à quelque cent pas de la rivière , à main gauche , en venant de i’Avellanettc , il y a trois grands et vieux chênes, et au pied de celui du milieu un tronc couché en travers qui sert de siège aux paysans; derrière est un bois taillis que traversent le grand chemin de Saint- Antoine et des sentiers peu fréquentés , si ce n’est pas les paysannes qui mènent de ce cûté paître leurs bestiaux, ou quelque pauvre enamourée,qui elle-même va s’y repaître de doux souvenirs. Cet endroit-là vous est connu , et si je m'attache à le décrire , ce n'est pas que je vous soupçonne de l'avoir si tût oublié. Bref, nous l’avions déjà passé , ce joli endroit, et nous approchions du pont , quand , je ne sois par quel hasard , je tournai les yeux vers le petit bois, et je vis l'abbé assis sous les chênes. Je le montrai à mon oncle; nous revînmes de son cûté, mais douce-