L’HÉRITAGE EN ESPAGNE
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meot comme pour le surprendre , et nous le trouvâmes plongé dans une telle rêverie, que, quoique nous fussions, en vérité, tout auprès de iui, il ne nous voyait seulement pas. Il était appuyé la tête contre l’arbre, son chapeau parterre à ses pieds, les jambes croisées, les mains sous sa veste, le n^ard immobile, qui ne semblait (Ixé sur rien; c’eût été un homme endormi, s’il n’avait eu les yeux ouverts. Mous le regardions sans parler, mais pas sans rire, et ce fut là ce qui le lit nous apercevoir. 11 eut vraiment l’air de se réveiller, et alors mademoiselle P. lui dit avec son air sérieux : Voilà donc comme vous plantez là des femmes qui comptent sur vous pour passer une soirée. Kn vérité , vous êtes poli ! ou plutôt c’est nous qui sone mes bien bonnes de courir après vous, comme s'il n’y avait qu’un abbé dans le monde, et que l’un n'en eût pas à choisir entre mille, un peu moins aimables peut-être, mais beaueoup plus complaisants que vous. I.’abbê , sans répondre a mademoiselle P. , s’éerie : Mes amis, que faites-vous? vous me ruinez, vous me dépimillez, vous m’enlevez toute ma fortune. Ah ! mes vaisseaux, mes colonies, mes ateliers, mesenpitaux, mon commerce! Ah! mes palais, mes châteaux I tout s’écroule, tout disparait; il ne me reste pas un sou, et me voilà plus gueux que jamais.
Tudieu I dit mon oncle, s’il a perdu tout cela depuis qu’il nous a quittés, il est assez puui, mesdames , et vous devez lui pardonner.
Que vous êtes boni dit mademoiselle P.; ne voyez-vous pas que c’est un fripon qui veut faire banqueroute? Des vaisseaux perdus, des malheurs, des désastres imprévus, langage ordinaire de tous ceux qui volent leurs créanciers. Pour moi, il me doit vingt ûches des reversis de lundi dernier, et autant à vous, madame G***, me dit-elle ; si vous m’en croyez , nous ferons bien de nous assurer de lui dés à présent, car je le vois qui se prépare à fuir en pays étranger. — Doucement , Mesdames, dit mon oncle, ceci
demande de la prudence; l’abbé est un honnête garçon qui ne veut point vous faire de tort. Ayez un peu de patience, et vous ne perdrez rien avec lui. Vous avez beau dire, on voit bien qu’il a fait de grosses pertes; mais tout n’est pas désespéré; ses affaires peuvent se rétablir, et moi qui vous parle je m’intéresse à lui, je veux venir à son secours. — Oh I c’est autre chose, dit mademoiselle P. Sûrement vous êtes en fonds pour cela, et, avec les ressources que vous pouvez lui offrir, s’il ne se tire pas d’embarras, ce sera sa faute cette fois, .\llons, l’abbé, dit mon oncle, du courage; il ne faut pasnjfiurénien/au premier revers |>crdrc coeur, et renoncer à tout. Fais seulement ce que je vais te dire , et je veux en moins de rien te rendre quatre fois plus riche qu’avant ton naufrage.
Reinets-toi d’abord contre ton arbre, comme tu étais tout à l’iicure ; apres cela regarde bien attentivement le bout de ton nez , et tu vos voir tes vaisseaux revenir sur l’eau, tes plantations relleurir, et tes palais se relever plus beaux que jamais.
— .\h ! dit l’abbt', tout cela n’y servirait de rien à présent; on ne fait pas deux fois une pareille fortune. II vaut mieux prendre son parti, et s’armer de philosophie. Oui, donnons un grand exemple de constance dans ce malheur; allons-nous-en souper, si tant est que vous vouliez souper avec un homme ruiné : car c’est l’ordinaire que les amis nous tournent le dos avec la fortune.
Mais toi-même, dit mon oncle, tu ne te souvenais guère de nous dans ton opulence. Franchement, tu faisais un peu comme ces faquins devenus grands seigneurs, qui ne connaisseut plus leurs camarades. Nous avions beau nous tenir humblement devant toi, et attendre qu’il te plût le nous regarder, tu ne daignais pas seulement jeter les yeux sur nous. Tu nous reconnais à présent que tu n’as plus rien, et tu viens nous demander à souper.