‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 4 sur 199 · ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS

douze ou quinze volumes qu'il portait toujours aver lui, ayant été enlevés par les hussards de Wurmser, TofOcicr commandant le détachement les lui avait renvoyés avec une lettre fort aimahle. Cette politesse, extrêmement remarquahlede la part d'un ennemi dans une guerre qui se faisait sans courtoisie, souvent inéinesaushumanilé, lui parais* sait une exception très^flatteuse, et faite unique* ment pour lui ; car nul autre n'edt été capable de la mériter par la perte d’un tel bagage. Moins heureux dans sa prédilection de savant pour le sé* jour de Rome, Courier faillit y être mis en pièces , lorsque les Français furent obligés de Tabandonuer.

Il faisait partie de la division que Macdonald , en marchant vers la Tréhia, avait laissée dans Rome. c;ette division capitula , et dut être embarquée et transportée en France, Courier voulut dire un dernier adieu à la bibliothèque du Vatican ; il oublia l’heure marquée pour le départ de la division, et lorsqu'ilen sortit, il n'yavait déjà plus un seul Français dans Rome. C'était le soir; on le reconnut à la clarté d'une lampe allumée devant une madone. On cria sur lui au giaccobino; un coupde fusil tiré sur lui ttta une femme , et, à la faveur du tumulte que cela causa , il parvint à gagner lo palais d'un noble Romain qui l'aimait et qui l’aida h fuir. Voilà comme U quitta Rome et ritaliepour la première fois.

A cette époque, certains départements de la Fran<^ ne valaient guère mieux que l'Italie pour les miü- [ taires républicains. Courier, débarquéà Marseille, et t se rendant à Paris, fut encore traité comme giaceobino par les honnêtes gens qui pillaient les voitures publiques sur les grandes routes , au nom de la religion et de la légitimité. H |>erdit argent, papiers, effets, et arriva à Paris ainsi dépouillé et de plus atteint d’un crachement de sang qui l'a tourmenté toute sa vie. Bientôt éclata la révolution qui mit aux mains de Bonaparte la dictature militaire. Courier ne s'élait point mêlé jusque-là de politique d'une manière active. Il ne s'était point déclaré avec les militaires contre les avocats, ni avec ceux-ci contre les traîneurs de sabres. Il resta donc sous le consulat ce qu’il avait été sous )o Directoire, bornant son ambition à rechercher la .société du petitnombre de savants que la révolution avait laissés s'occupant obscurément d'antiquités et de philologie. Riche d'observations, legoût formé, apprécié déjà des érudits qu'il avait rencontrés en Italie, il fut accueilli , encouragé. Il eut pour amis Akerbald, Millin, Clavier, Sainte-Croix, Boissonade, qui certes ne devinèrent point son avenir, mais qui donnèrent à se.s F.ssais l'attention qu'ils méritaient.

i'je ne fut guère que pour obtenir les suffrages d'un petit cercle d'amis et de connaisseurs qu’il composa , de 1800 à 1802, divers Opuscules, longtemps ignorés d’ailleurs : l'Éloge ff//é/énc, ouvrage nouveau , comme il le dit quelque part, donné sous un titre ancien et comme une simple traduction ü’Isocrate; le l 'oyage de Ménélas à Troie pour redemander Hélène ^ composition d'un autre genre, dans laquelle il semblait s’être proposé d'effacer l’auteur de Télémaque , comme imitateur de la narration antique ; enfin unarlicle sur l’édition de l’Athénéede SclmeighiTUser, le nwrceau de critique le plus habilement et le plus élégamment écrit qui ait paru dans le Magasin encyclopédique de ISIillin. Sans les Pamphlets, qui ont fait la célébrité de Courier, on saurait à peine aujourd'hui l’existence de ces opuscules. On est étonné de ne les trouver guère inférieurs aux publications qui ont suivi. C'est que le grand style qu’on ne se lasse point d’admirer dans Courier, n’a pas été moins en lui un don naturel que le produit des études de toute sa vie.

Le consulat approchait de sa fin, et avec lui la paix conquise sur les champsde bataille de Marengo et de liohenliiiden. Courier fut désigné pour aller commander comme chef d’escadron l'artillerie d’un des corps qui occupaient l'Italie, redevenue française. Les travaux qu’il avaitentrepris, les relations qu'iU’était faites pendant trois années de non-activité. ne furent rien auprès du bonheur de revoir un nnvs. des mers, un ciel qu'il aimait avec |>assion, et dont il ne parlait jamais sans ravissement. Il était à |>eine en Italie, que l'ordre y vint de prendre l'opinion de.s différents corps sur un nouveau cliangement dans le gouvernement de la France. La république n'était déjà plus qu'un mot, et Bonaparte voulait au pouvoir qu’il exerçait seul et presque sans contrôle un titre plus décidé. T/empire était créé, mais il fallait le légitimer par une apparence de délibération nationale. Nous n’avons point encore do mémoires quinous apprennent comment fut accueillie par t'armée cette consultation extraordinaire, qui par elle-même était déjà la destruction de la république. Les militaires qui servaient à cette époque , et qui depuis, rentrés dans la vie civile , ont mieux connu le prix de la liberté, assurent générairuient qu'ils virent avec indignation le pouvoir d'un seul succéder à la volonté de tous. Mais aucun fait éclatant n’a prouvé cette dis{X)sitioii des armées de la république. N’est-n pas bien plus probable que les choses se passèrent partout comme on le voit dans ce comique récit de Courier, où tout un corps d’officiers, assis en rond autour du général d'.Anthounrd, reste muet à la question : « Voulez-vous encore la

DE PAUL-LOUIS COÜHIER

" république, ou bien aimez-vous mieux un empereur?» Eu effet, pour des militaires, dire non, e'é tait tirer IVpée, ou protester inutilement. Car, où était Tautorité qui présiderait au dépouillement de ce vaste scrutin? qui compterait les voix, et répondrait du respect de Bona|>arte pour les répugnances de la majorité? Courier se garda bien de dire non; il avait son opinion, cependant. • Un homme comme • Bonaparte, disait-il énergiquement, soldat, chef M d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir « qu'on l'appelle Majesté!... P.tre Bonaparte et se « faire Sire!... Il aspire à descendre... »

Si le caractère indépendant, mais (>eu vigoureux, de Courier; si son esprit frondeur plutôt qu’arrété en certains principes , sont assez compris par ce qui précède, on ne s’étonnera point qu'il continuât à servir malgré son peu de goût pour la nouvelle forme de gouvernement établie en France. (x)urier n'avait jamais aimé la république. La Convention l'avait répoussée comme violente et impitoyable. 11 avait méprise le Directoire comme incapable et vénal. Il n'avait guère éprouvé le bienfait du consulat que par le loisir dont trois années de paix l'avaient laissé jouir. Peu porté d'ailleurs à accorder aux actions humaines des intentions bien profondes, il vit moins dans l’élévation de Bonaparte à l'empire un attentat d'ambition qu'un égarement de vanité digne de compassion. Le mot d'usurpation ne lui vint même pas pour caractériser l’entreprise du nouveau César, et il ne s'enveloppa point contre lui dans la sombre haine d'im Brutus. L'empire avec ses cordons, ses titres, ses hautes dignités , ses princes , ses ducs, ses barons, estropiant la langue et l'étiquette, sa grotesque fusion de la noblesse des deux régimes , ses conquêtes féodales et ses distributions de royaumes, lui parut d'un bout à l'autre une farce parfois odieuse, presque toujours bouffonne à l'excès. Dans ses lettres écrites d'Italie de 1803 à 1809, il épuise les traits de la plus amère satire contre ces généraux devenus des Majestés à l'image de l'empereur, contre ces états-majors transformés en petites cours, et livrés à la brigue des parentés, a l'adoration des noms anciens et des illustrations nouvelles.

Assurément c'est bien lù l'époque prise par son coté ridicule; coté de vérité, oui, mais qui n'est |K)int toute la vérité. L'histoire y saura montrer autre chose. Si l'on ne s'attache ici qu'au moindre aspect , celui des travers individuels, des vanités, du sot orgueil de tant d'hommes qui , enchaînés a une pensée supérieure , firent , réunis , de si grandes choses , c'est que cet aspect frappa surtout Courier. Il faut voir un instant les choses comme il les vit, pour coocevotr en ce qu’elles ont eu de fort excusable des

préventions qu'on lui a trop reprochées. L'empire avec ses foudroyantes campagnes de trois jours, ses armées transportées par enchantement d'un bout de l'Europe à l'autre, ses trônes élevés et renverses en un trait de plume, son prodigieux agrandissement, sa calamiteuse et retentissante chute, sera de loin un grand spectacle ; mais, de près, un contemporain y aura vu des misères que ta postérité ne verra point. 11 y a mieux; il fallait en être à distance pour l'embrasser dans son vaste ensemble, qui seul est digne d'admiration. Tant qu'il exista , scs grandeurs ne furent célébrées que par des préfets ou des poètes à gages; et tel qui paraîtrait aujourd'hui un esprit libre, en jugeant cette fameuse administration de Bona|)arte comme elle doit l’être, se serait tu par pudeur sous laceusure impériale, ou n'aurait pas vu, comme aujourd'lmi , les choses par leur grand côté. Les lettres de Courier tiendront une toute première place prmi les mémoires du temps; elles font l'histoire, maiheureusement assez triste, du moral de nos armées, depuis le inuinent où Bonaparte eut ouvert à toutes les ambitions la perspective d'arriver à tout par du dévouement à sa personne autant que par des ser\ ices réels.

Courier se vantait de posséder et de (>ouvoir publier, quand il le voudrait, comme pièces à l'appui de ses portraits et de ses récits, un grand nombre de lettres à lui écrites aux diverse.s époques de la révolution par les maréchaux , généraux, grands seigneursdel'empire, dévoués depuis 1813 à la maison de Bourbon. Ou aurait vu, disait-il, les mêmes personnages professer dans ces lettres , et avec un égal enthousiasme , suivant l'ordre des dates révolutionnaires, les principes républicains les plus outrés et les doetrioes les plus absolues de la servilité; tenir à honneur d'être regardés comme ennemis des rois , et ramper orgueilleusement dans leurs palais; romniencer leur fortune en sans-culotte et la firiir en habit de cour. Mais ce monument des contradictions politiques du temps et de la versatilité humaine dans tous les temps, ne s'est point trouvé dans les papiers de Courier, et la perte assurément n’est pas grande. Le ridicule et l'odieux méritent peu de vivre par eux-mêmes. C’est le coup de pied que leur donne en ()assant le génie qui les immortalise. Les précieuses, les marquis, les faux dévots du temps de Louis XIV, seraient oubliés sans Molière. Peut-être on s'occuperait peu de nos révolutionnaires scapins dans cinquante ans; les ravissantes lettres de Courier les feront vivre plus que leurs lâchetés.

Mais voici qui va bien surprendre de la part de l’homme qu'on a vu jusqu'ici tant dctache des ideex

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