LIVRE IV
que d'entrer en son logis avec Cliloé, laquelle il lui ôta d’entre les mains à force, et dola trèsbien les épaules de tous les rustauts qui lui avaient aidé à faire ce rapt, à grands coups de bâton; puis voulut prendre et lier Lampis, pour l'amener prisonnier , mais il se sauva de vitesse.
Gnalhon, ayant fait un tel exploit, s'en retourna qu'il était jà nuit toute noire, et trouva Dionysoplmne jii couché en son lit dormant. Mais le pauvre Daphnis veillait, et était encore dedans le verger, ou il se déconfortait et pleurait : si lui amena (ihloé, et la lui livrant entre ses mains, hii conta comme il avait fait, le priant de ne se vouloir souvenir en rien du passé, mais l'avoir |x)ur sien serviteur, ni le débouter de sa table, sans laquelle il lui serait force de mourir de male faim. Daphnis, voyimtChloé, la tenant de Gnathon, fut facile à faire appointement avec lui , et envers elle s'excua de ce qu'il pouvait sembler l'avoir oubliée; et de commun consentement, furent d'avis du ne point encore déclarer leur mariage ; que Daphnis continuerait de voir Cblué en si'cret, et ne découvrirait son amour qu'à sa mère. Mais Dryas ne le permit point, ains le voulut dire lui-méme au père de Daphnis , se faisant fort de lui faire bien accorder. Si prit le lendemaiti, aussitôt qu'il fut jour, les enseignes de reconnaissance qu'il avait trouvées avec Cliloé, et s'en alla devers Dionysophane, qu'il trouva dans le verger, assis avec Cléaristc et leurs deux enfants, Astyle et Daphnis; si leur commençai dire;
• Même nécessité me contraint de vous déclarer
> un secret tout pareil à celui de Lamon, c'est
• que Je n'ai engendré ni nourri le premier cette
> jeune fille Cblué : autre que moi l'a engendrée;
• une brebis l'a allaitée dedans la caverne des
• Nymphes, ou enfantcllefutexposée. Je la vis:
■ ebahi,jclapris,l'cmportai,ctdcpuisrai nourrie
• et élevée. Sa beauté même le témoigne, car elle - ne tient en rien de nous; aussi font les marques
• etenseignesquejctrouvaiavecelle, plus riches
■ que ne porte l'état d’un pauvre pâtre. Voyez-les ,
• et puis cherchez ses vrais parents, si à l'aven-
• ture elle serait point sortable pour femme a Da-
• phnis. >
Dryas ne jeta point sans dessein cette parole , ni Dionysophane ne la reçut en vain; mais, prenant garde au visage de Daphnis, et le voyant changer de couleur et se détourner pour pleurer, connut bien incontinent qu'il y avait des amourettes entre eux deux ; et étant soigneux de son fds plus que de la fille d’autrui, examina le plus diligemment qu’il put la parole de Dryas : et
I quand encore il eut vu les marques de rcconnais- I saneequi avaient été exposées avec elle, c'est â savoir des patins dorés, des chausses brodées , et une coiffe d'or, adonc appcia-t-il Cliloé, et lui dit qu'elle fit bonne chère , pourcc que jà elle avait trouvé unmari, et bientôt après trouverait son vrai père et sa mere.
Cléariste dcsiors la prit avec elle, la vêtit et accoutra comme femme de son fils. .Mais Dionysopliane appela Dapimis à part, et lui demanda si elle était encore pucelle. Daphnis lui jura qu'elle ne lui avait rien été de plus près que du baiser, et du serment par lequel ils avaient promis mariage l'un à l’autre. Dionysophane se prit à rire de ce serment , et les ilt tous deux dîner avec lui .
Là eôt-on pu voir ce que c'est qu'ornement à naturelle beauté; car Cliloé vêtue et coiffée, bien que de sa simple chevelure, et ayant lavé son visage , sembla à chacun si belle par-dessus le passé , que Daphnis même à peine la reconnaissait; et quiconque l'eût vue en tel état, n'eût point fait doute d’afiirmer par serment qu'elle n'était point fille de Dryas, lci|uel toutefois était à table comme les autres avec sa femme N'apé , et Lamon et Myrtale aussi , tous quatre sur un même lit.
Quelques jours après, un fit dcrccbef des sacrifices aux dieux pour l'amour de Chloé, comme l'on avait fait pour Daphnis, et fit-on semblablement le festin de sa reconnaissance ; et elle de son côté distribua scs meubles de bergerie aux dieux, sa flûte et les tirouers ou elle tirait les brebis, et épandit, dedans la fontaine qui était en la caverne des Nymphes, du vin, à cause qu’elle avait été trouvée et nourrie auprès d'icelle fontaine; et sema de chapelets gt bouquets de fleurs la sépulture de la brebis que Dryas lui enseigna , et joua encore de sa flûte pour réjouir ses brebis , faisant prière aux Nymphes que ceu.x qui seraient trouvés scs naturels parents fussent digues d'être alliés de Daphnis.
Après qu'ils eurent fait assez de fêtes et de bonne chère aux champs , ils délibérèrent de s'cii retourner a la ville, afin de chercher les parents de Chloti, pour ne différer plus les noces : par quoi, dès le matin, firent trousser tout leur bagage , et donnèrent a Dryas encore autres trois cents écus, età Lamon la moitiédes fruits de toutes les terres et vigues qu'il tenait, les chèvres avec leurs chevriers, quatre pairesde boeufs, des robes fourrées pour l'hiver, et par-dessus tout cela , la liberté a lui et sa femme My rtale ; puis cheminèrent vers Mitylène, avec grand train de chevaux et de chariots.
LES PASTORALES DE LONGUS
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Or, ce jour-là, imrcc qu'ils arrivèrciit le soir l)ii'n tard, les autres citoyens de la ville n'en surent rien : mais le lendemain au plus matin , le bruit en étant couru partout, il s'assembla nu louis de Dionysophane. grande multitude d'hommc-s et de femmes; les hommes |)Our s'éjouir avec le i>ère de ce qu'il avait retrouvé son llls, mémement après qu'ils eurent vu comme il était beau et gentil; et les femmes pour s'éjouir aussi avec Cléarisie de cc que non-seulement elle avait recouvré son lils , mais aussi trouvé une Hile digne d'étre sa femme; car Chloé les étonna toutes, quand elles virent en elle une si parfaite beauté, qu'il n'etait possible d'en avoir une plus belle. Bref, toute la ville ne parlait d'autre chose que de ce jeune fils et de cette jeune lllle, et disait chacun que l'on n'eùt su choisir une plus belle couple : si priaient tous aux dieux que la parenté de la fille fût trouvée correspondante à sa l>eauté. Il y eut plusieurs femmes de riches maisons qui souhaitèrent en elles-mêmes, et dirent ; Plût aux dieu x que l'on [lensàt assurément qu'elle fût ma fille I
Mais Dionysophane, après avoir quelque temps pensé à cette affaire, s'endormit sur le matin profondément; et en dormant lui vint un songe : il lui fut avis que les Nymphes priaient Amour de parfaire et accomplir à la fin le mariage qu'il leur avait promis; et qu'Ainour, détendant son |K'lit arc, et le jetant en arrière auprès de son carquois, commanda à Dionysophane qu'il envoyât le lendemain semondre tous les premiers personnages de la ville fx)ur venir sou|>er en son logis; et qu'au dernier cratèi'e, il fit apporter sur table les enseignes de reconnaissance qui avaient été trouvées avec fjhloé, et qu'il les montrât à tous les conviés ; puis, cela fait , qu'ils chantassent la chanson nuptiale d'hyméuèe.
Dionysophane, ayant eu cette vision en dormant, se leva de bon matin, et commanda à ses gens (]ue l'on préparât un beau festin, où il y eût <le toutes les plus délicates viandesque l'on trouve, tant en terre qu’en mer, ès lacs et es rivières; envoya quant et quant prier de souper chez lui tous les plus apiMirents de lu ville.
Quand la nuit fut venue, et le cratère empli |X)ur les libations à Mercure, lors un serviteur de In maison apporta dedans un bassin d'argent <'es enseignes, et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut pe^rsonne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès, qui, pour ■va vieillesse, était nu bout de la table, lequel, vilût qu'il les aperçut, les reconnut ineontincnl, <’t s'écria tout haut : “ Rieux ! cpie vois-je la! Ma
■ pauvre fille, qu’es-tu devenue? es-tu en vie? ou
• si quelque pasteur a enlevé ces enseignes qu'il
■ aura par fortune trouv«-s en son chemin? Je
• te prie, Dionysophane, de me dire dont tu les « a recouvrées : n'aie point d'envie que je re- » trouve ma fille comme tu as recouvré Daphnls. ■
Dionysophane voulut premièrement qu’il contiit devant la compagnie comment il avait fait exposer son enfant. Adonc Mégaclès, d'une voix encore tout émue : » Je me trouvai, dit-il, long- ' temps y a, quasi sans bien, pource que j'avais
• dé|H>ndu tout le mien à faire jouer des jeux pu-
• blies, et à faire équiper des navires de gm-rre ; « et lorsque celte jKrtc m'advint, il me naquit
• une fille, laipielle je ne voulus point nourrir
• en la pauvreté ou j'étais, et pourtant la fis ex- « (Miser avec ces marques de reconnaissance, sa-
• chant qu’il y a plusieurs gens qui, ne pouvant " avoir des enfants naturels, désirent être pères
• en cette sorte, à tout le moins d’enfants trou-
• VIS. L’enfant fut portée en la caverne des Nym- . phes, et laissée en la protection et sauvegarde . d’icelles. Depuis , les biens me sont venus jxir •. chacun jour en grande affluence, et si n'avais . nul héritier à qui je les pusse laisser, car depuis . je n'ai pas eu l’heur de pouvoir avoir une fille . seulement ; mais les dieux , comme s'ils se vou-
• laient moquer de moi , m'envoient souvent des . songes, les<|uels inc promettent qu'uue brebis
• me fera père. »
Dionysophane, à cc mot, s’écria encore plus fort que n'avait fait Mégacl^; et se levant de la table, alla quérir Chloé, qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement ; et la mettant entre les mains de Mégaek-s, lui dit : . 'Voici l'cnfnnt que « tu ns fait exposer, Mégaclès; une hrebis, par «'la providence des dieux, te l'a nourrie, comme « une chèvre m'a nourri Daphnis. Prends- la avec « ci^s enseignes, et , la prenant , rebaille-la en ma- « riage à Daphnis. Nous les avons tous deux cx-
• poses, et tous deux les avons retrouvé-s : ils ont
• etc tous deux nourris ensemble, et tout de même
• ont été préservés par les Nymphes , par le dieu « Pan et par Amour. »
Megacks s'y accorda incontinent , et envoya quérir su femme, qui avait nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pour ce que Daphnis avait juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à (lersonnc, non |kis a son propre pt're. Kt le lendemain nu matin ils prièrent tous les deux leurs peres et nieres qu'ils leur |)crnns-sent de s'en retourner aux champs.