‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 64 sur 199 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

TRADUCTION NOUVELLE DTIÉUODOTE.

PRÉFACE

H#cat^edeMilet,lepremier, écrivit en prose, ou, selon quelque5^Ins, Phérécyde, peu antérieur, aussi bien que l’autre, àllérodote. Hérodote naissait quand Hécatée mourut , vingt ans ou environ après Phérécyde. Jusque-là , on n’avait su faire encore que des vers; car avant l’usage de l’écriture , pour arranger quelque discours qui se pût retenir et transmettre, il fallut bien s’aider d’un rhythme , et clore le sens dans des mesures à peu près réglées, sans quoi il n’v eût eu moyen de répéter ûdèlement , même le moindre récit. Tout fut au commencement matière de poésie : les fables religieuses, les vérités morales , les généalogies des dieux et des héros ; les préceptes de l’agriculture et de l’économie domestique , oracles , sentences , proverbes , contes , se débitaient en vers, que chacun citait, ou, pour mieux dire, chantait dans l’occasion aux fêtes , aux assemblées : par là, on se faisait honneur, et on passait pour homme instruit. Cétait toute la littérature qu’enseignaient les rhapsodes , savants de profession , mais savants sans livres longtemps. Quand l’écriture fut trouvée, plusieurs blâmaient cette invention, non justifiée encore aux yeux de bien des gens ; on la disait propre à ôter l’exercice de la mémoire, et rendre l’esprit paresseux. I.es amis du vieux temps vantaient la vieille méthode d’apprendre par coeur sans écrire, attribuant à ces nouveautés, comme on peut le voir dans Platon, et la décadence des moeurs et le mauvais esprit de la jeunesse.

Je ne décide point, quant à moi, si Homère écrivit, iii s’il y eut un Homère, de quoi on veut douter aussi. Ces questions, plus aisées à élever qu’à résoudre, font entre les savants des querelles où je ne prends point de part : j’ai assez d’affaires sans celle-là, et je déclare ici, pour ne fâcher liersonne , que j’appellerai Homère l’auteur ou les auteurs, comme on voudra, des livres que nous avons sous le nom d’Iliade et d’Odyssée. Je crois qu'on St des vers longtemps avant de les savoir

écrire ; mais l’alphabet une fois connu , sans doute on écrivit autre chose que des vers. Le premier usage d’un art est pour les besoins de la vie; accords et marchés furent écrits avant les prouesses d’Achille. Celui quis’avisadetracer, sur une pomme ou sur une écorce, le nom de ce qu’il aimait avec l’épithète ordinaire Kalè, ou peut-être Kalos, suivant les moeurs grecques et antiques, celui-là écrivit en prose avant Hécatée, Phérécyde : eux essayèrent de composer des discours suivis sans aucun rhythme ni mesure poétique, et commencèrent par des récits.

L’histoire était en vers alors comme tout le reste. Homère et les cycliques avaient mis dans leurs chants le peu de faits dont la mémoire se conservait parmi les hommes. Homère fut historien; mais la prose naissante, à peine du filet encor diban-assée, s’empara de Miistoire, en exclut la poésie , comme de bien d’autres sujets ; car d’abord les sciences naturelles et la philosophie, telle qu'elle pouvait être, appartinrent à la poésie, chargée seule en ce temps d’amuser et d'instruire : on lui dispute jusqti'à la tragédie maintenant; et chassée bien têt du théâtre, elle n’aura pltisquel’épigramme. C’est que vraiment la poésie est l’enfance de l’esprit humain, et les vers l’enfance du style, n’en déplaise à Voltaire et autres contempteurs de ce qu’ils ont osé appeler vile prose. Voltaire s’étonne mal à propos que les combats de Salamine et des Thermopyles, bien plus importants que ceuxd’Ilion, n’aient point trouvé d’Homère qui les voulût chanter; on ne l’eût pas écouté, ou plutôt Hérodote fut l’Homère de son temps. Le monde commen<;ait à raisonner, voulait avec moins d’harmonie un peu plus de sens et de vrai. La poésie épique, c’est-àdire historiqtie, se tut, et pour toujours , quand la prose se fit entendre, venue en quelque perfection.

I.CS premiers essais furent informes ; il nous en reste des fragments où se voit la difficulté qu’on eut à composer sans mètre, et se passer de cette cadence qui, réglant, soutenant le style, faisait

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[>ardonner tant de choses. La Grèce avait de grands poètes , Homère , Antimaque , Pindare , et parlant la langue des dieux, bégayait à peine celle des hommes. Uécalée de Milet ainsi decise ; J'écris ceci comme il me semble être véritable ,car des Grecs les propos sont tous divers, et, comme à mtd, paraissent risibles. Voilà 1e début d'Hécatée dans son histoire ; et il continuait de ce ton assorti d’ailleurs au sujet : ce n'étaient guère que des légendes fabuleuses de leurs anciens héros; peu de faits noyés dans des contesàdormirdebout. Même façon d'écrire fut celle de Xanthus ,Cliaron , Hellanicus et autres qui précédèrent Hérodote : ils n’eurent point de style, à proprement parler, mais des membres de phrases, tronçons jetés l’un sur l’autre, heurtés sans nulle sorte de liaison ni de correspondance, comme témoigne Démétrius ou l’auteur, quel qu’il soit , du livre de l’élocution. Hérodote suivitdeprès ces premiers inventeurs de la prose , et mit plus d’art dans sa diction, moins incohérente, moins hachée : toutefois, en cette partie son savoir est peu de chose au prix de ce qu’on vit depuis. La période n’était point connue , et ne pouvait l’étre dans un temps où il n’y avait encore ni langage réglé , ni la moindre idée de grammaire. L’ignorance là-dessus était telle , que Protagoras , longtemps après , s’étant avisé de distinguer les noms en mâles et femelles , ainsi qu’il les appelait , cette subtilité nouvelle fut admirée; quelques-uns s’en moquèrent , comme il arrive toujours ; on en fit des risées dans les farces du temps. De ce manque absolu de grammaire et des règles, viennent tant de phrases dans Hérodote , qui n’ont ni conclusion, ni fin, ni construction raisonnable, et ne laissent pas pourtant de plaire par un air de bonhomie et de peu de malice , moins étudié que ne l’ont cru les anciens critiques. On voit que dans sa composition il cherche, comme par instinct, le nombre et l’harmonie, et semble quelquefois deviner la période; mais avec tout cela il n’a su ce que c’était que le style soutenu , et cet agencement des phrases et des mots qui fait du discours un tis.su , secret découvert par I.ysias , mieux pratiqué encore depuis au temps de Philippe et d’Alexandre. Théopnmpe alors , se vantant d’étre le premier qui eût su écrire en prose, n’eut peutêtre point tant de tort. Dansquelquesrestesmutilés de ses ouvrages , dont Ig perte ne se peut assez regretter, on aperçoit un art que d’autres n’ont pas connu.

Mais ce style si achevé n’eût pas convenu à Hérodote pour les récits qu’il devait faire , et le temps où il écrivit. C’était l'enfancedes sociétés ; on sortait à peine de la plus affreuse barbarie. Athènes ,

du vivant d’Hérodote, sacrifiait des hommes à Bacchus Omestès, c'est-à-dire mangeant cru. Thémistocle , il est vrai , dès ce temps-là philosophe , y trouvait à redire ; mais il n'osa s’en expliquer, de peur des honnêtes gens ; c’eût été outrager la morale religieuse. Hérodote , dévot , put très-bien assister à cette cérémonie , et parle de semblables fêtes avec son respect ordinaire pour les choses saintes. On jugerait par là de son siècle et de lui , si tout d'ailleurs ne montrait pas dans quelles épaisses ténèbres était plongé le genre humain , qui seulement tâchait de s’en tirer alors, et fit bientût de grands progrès , non dans les sciences utiles , la religion s’y opposant , mais dans les arts de goût qu’elle favorisait. Le temps d’Hérodote fut l’aurore de cette lumière , et comme il a peint le monde encore dans les langes, s’il faut ainsi parler, d’où lui-même il sortait, son style dut avoir et de fait a cette naïveté , bien souvent un peu enfantine , que les critiques appelèrent innocence de la diction, unie avec un goût du beau et une finesse de sentiment qui tenaient à la nation grecque.

Cela seul le distingue de nos anciens auteurs , avec lesquels il a d’ailleurs tant de rapports, qu’il n’y a pas peut-être une phrase d’Hérodote , je dis pas une , sans excepter la plus gracieuse et la plus belle, quine se trouve en quelqueendroit de nos vieux romanciers ou de nos premiers historiens, si ainsi se doivent nommer. On l’y trouve, mais enfouie comme était l’or dans Ennius, sous des tas du Dente , d’ordures , et c’est en quoi notre français se peut comparer au latin, qui resta longtemps négligé, inculte, sacrifié à une langue étrangère. Le grec étouffa le latin à son commencement , et l’empêcha toujours de se développer : autant en fit depuis le latinaufrançais pendant le cours de plusieurs siècles. Non-seulement alors qu’écrivait Ennius, mais après Virgile et Horace , la belle langue c’était le grec à Rome, le latin chez nous au temps de Joinvilleetde Froissard. On neparlaitfrançais que pour demander à boire; on écrivait le latin que lisaient, étudiaient savants et beaux esprits, tout ce qu’il y avait dt gens tant soit peu clercs; et caméra eompotorum paraissait bien plus beau que la chambre des comptes. Cette manie dura, et même n’a point passé; des inscriptions nous disent, en mots de Cicéron, qu’ici est le marché Neuf ou bien la place aux Veaux. Que pouvait faire un pauvTc autour employant l’idiome vulgaire? Poètes, romanciers, prosateurs, se trouvaient dans le cas de ceux qui maintenant voudraieut écrire le picard et le bas breton. En Italie, Pétrarque eut honte de ses divins tercets, parce qu’ils étaient italiens; et depuis ne

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reprocha-t-on pas à Machiavel d'avoir écrit l'histoire autrement qu'en latin, faute que ne fit pas le président de Thou ? Partout la lan^e morte tuait la lanpue vivante. Lorsque enfin on s'avisa , fort tard, d'écrire pour le public , et non plus seulement pour les doctes, le latin domina encore dans ces compositions, qui ainsi n'eurent jamais le caractère «impie des premiers ouvrages grecs, dictés par la nature.

La littérature grecque est la seule, en effet , qui ne soit pas née d’une autre, mais produite par l'instinct et le sentiment du beau chez un peuple poète. Homère, avec raison, .se dit inspiré des dieux, tenant son art des dieux, dit-il, sans être enseigné d’aucun homme. Il n'a point eu d'anciens, fut luiméme son maître, ne passa point dix ans dans le fond d’un coüégcàrecevoirle fouet, pour apprendre quelques mots qu'il edt pu , chez lui , savoir mieux en cinq ou six mois; il chante ce qu'il a vu, non pas ce qu'il a lu, et il nous Je faut lire, non pour l'imiter, mais pour apprendre de lui à lire dans la nature, aujourd’hui lettre close à nous, qui ne voyons que des habits , de.s usages ; l'étude de l'antique ramène les arts au simple, hors duquel point de sublime.

Hérodote et Homère nous représentent l'homme sortant de l’état sauvage, non encore façonné par les lois compliquées des sociétés modernes, l'homme grec, c'est-à-dire, le plus heureusement doué à tous égard.s ; pour la beauté, qu'on le demande aux statuaires, elle est née en ce pays-Ià; l'esprit, il n'y a point de sots en Grèce, a dit quelqu'un qui n’aimait pas lesGreeset ne les flattait point. Aussi, tout art vient d'eux , toute science ; sans eux , nous ne saurions pas même nous bâtir des demeures, ni mesurer nos champs; nous ne saurions pas vivre. Gloire, amour du pays, vertus des grandes Âmes, où parurent-elles mieux que dans ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font encore ? Ce sont les commencements d’une telle nation que nous montrent ces deux auteurs.

Le sujet leur est commun , la guerre de l'Kurope contre l’Asie ; jamais il n'y en eut de plus grand ni qui nous touchât davantage. Il y allait pour nous de la civilisation, d'étre policés ou barbares, et ta querelle était celle du mondeentier, pour qui le germe de tout bien se trouvait dans Athènes. L’ancienne, l'étemelle querelle sedél)attait à Salamine, et si la Grèce eût succombé, c'en était fait; non que je pense que le progrès du genre humain, dans la perfection de son être , pût dépendre d'une bataille ni même d’aucun événement; mais comme il fut arrêté depuis par ta férocité romaine et d'autres ia-

fluences qui faillirent à perdre la civilisation , elle eût péri pour un long temps à Salamine , dès sa naissance , par le triomphe du barbare.

Ils écririreut , non dans le patois esclave , comme nos Froissard, nos Joinville, mais dans la langue belle alors, c'est-à-dire ancienne; car en la déliant du rhytbme poétique , ils lui conservèrent les formes de la poésie , les expres.sions et les mots hors du dialecte commun , témoin le passage ntême d'Hécatée : Ecatatos Mil^sios ùde mutkeiiaiy qui en italien ( car cette langue a aussi sa phrase et ses mots pour la poésie ) se traduirait bien, ce me semble, Ecateo Melesio cosi ybretfn, au lieu de la façon vulgaire ro5i dice Ecatco,oxU6hge\ Ecataios O M'disios ; la différence parait d'abord. Au grec, I il ne manque, jjour un vers, "jue le mètre seul et ; le rhythme,qui même revint dans la prose apres Hécatée; mais ce n'i*stpas de quoi il s'agit. Le dialecte poétique , chez les Grecs , était le vieux grec ; en Italie, c’est le vieux toscan , qu'on retrouve dans le contado de Sicne et du val d'Arno. 11 ne faut pas croire qu'Hérodote ait écrit la langue de son temps commune en Ionie, ce que ne fît pas Homère même, ni Orphée, ni Linus, ni de plus anciens, s'il y en eut; car If premier qui composa, mit dans son style des archaïsmes. Cet Ionien si suave n'est autre chose que le vieux attique, auquel il mêle , comme avaient fait tous ses devanciers prosateurs , le plus qu'il peut des phrases d’Homère et d'Hésiode. La Fontaine, chez nous , empruntant les expressions de Marot, de Rabelais, fait ce qu’ont fait les anciens Grecs , et aussi est plus grec cent fois que cetix qui traduisaient du grec. De même Pasc^il , soit dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de Platon, quant au style , qu'aucun traducteur de Platon.

Que ces conteurs des premiers Âges de la Grèce aient conservé la langue poétique dans leur prose, on n'en .saurait douter après le témoignage des critiques anciens, et d'Hérodote, qu'il suffit d’ouvrir seulement ]>our s’en convaincre. Or, la langue poétique partout, si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins. Malherbe, homme de cour, disait: J'apprends tout mon français à la place Maiil>crt ; et Platon, poète s’il en fût, Platon, qui n'aimait pas le peuple , l'appelle son maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou de Peretola, il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dams Pétrarque, tandis qu'un cavalier de San-Stefano parle l’Italien francisé (infrancesato y comme ils disent) des antichambres de Piili. .-Irianey ma sn?wr, de quel amoitr blessée, n'est point une phrase de marqui.s; mais nos la-

Digitizec'

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boureurs chantent : fcru de ton amoWfjenedort nuit ni jour. Cest ta même expression. L’autre qui dit de Jeanne :

S<mUint Mil cffiar faillir, elle l>aiiua la tète El »e prit à pleurer *.

n’a point trouvé cela , certes , dans les salons ; il s’exprime en poète : pouvait-il mieux? jamais, ni avec plus de grâce, de douceur, d’harmonie. C’est la langue poétique, antique; et mes voisins allant vendre un flne à la foire de Chousé, ne causent pas autrement, n’emploient point d’autres mots. Il continue de même , c’est-à-dire très bien, qui finspirOf Jeune ci faible bergère... et non pas, qui vous conseilla , mademoiselle , de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais? ton, le style du beau monde, sont ce qu’il y a de moins poétique dans le monde. Madame Dacier commençant : Déesse y chantez y je devine ce que doit être tout le reste. Homèreadit grossièrement : Chante, déesse, te courroux.,...

Par tout ceci , on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse, roide, apprêtée, pauvre d’ailleurs, mutilée par le bel usage, c’est étrangement s’abuser; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche , comme celle de la Fontaine. Ce n’est pas trop assurément de tout notre français pour rendre le grec d’Hérodote, d’un auteur que rien n’a gêné, qui , ne connaissant ni ton, ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom, fait de son mieux pour qu’on l'entende, sc reprenant, se répétant de peur de n’étre pas compris ; et faute d’avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours très-bien le substantif et l’adjectif. Un abbéd’Olivet, un homme d’académie ou prétendant à l'étre, ne se peut charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans l’idiome des dédicaces , des éloges, des compliments.

C’est pourtant ce qu’ont essayé de fort honnêtes gens d’ailleurs, qui sans doute n’ont point connu le caractère d* cet auteur, ou peut-être ont cru l’iionorer en lui prêtant un tel langage, et nous le présentant sous les livréc.s de la cour, en habit hal>illé ; au moins est-il sûr qu’aucun d'eux n’a même pensé à lui laisser un peu de sa façon simple, grecque et antique. Saisissant, comme ils peuvent, le sens qu’il a eu dessein d'exprimer, ils le rendent à leur manière, toujours parfaitement polie et d’une décence admirable. Figurez-vous un truchement qui, parlant au sénat de Rome pour le paysan du Danube , au lieu de ce début ,

* Ca»lfi)ir Delavign^.

Romains, et vous Sénat, assis pour m’écouter,

commencerait : Messieurs, puisque vous me faites l'honneur de vouloirbien entendre votre humble serviteur, j’aurai celui de vous dire.... Voilà exactement ce que font les interprètes d'Hérodote. La version de T.archer, pour ne parler que de celle qui est la plus connue , ne s'écarte jamais de cette civilité : on ne saurait dire que ce soit le laquais de madame de Sévigné, auquel elle compare les traducteurs d'alors, car celui-là rendait dans son langage bas le style de la cour, tandis que Larcher, au contraire, met en style de cour ce qu’a dit l’homme d’Ilalicarnasse. Hérodote, dans Lardier, ne parle que de princes, de princesses, de seigneurs et de gens de qualité ;ces princes montent surletrdne, s'emparent de la couronne, ont une cour, des ministres et de grands ofliciers, faisant, comme on peut croire, le bonheur des sujets, pendant que les princesses, les dames de la cour, accordent leurs faveurs à ces jeunes seigneurs. Or est-il qu’Uérodote ne sc douta jamais de ce que nous appelons prince , trune et couronne, ni de ce qu'à l'Académie on nomme faveurs des dames et bonheur des sujets. Chez lui les dames, les princesses mènent boire leurs vaches ou celles du roi leur père, à la fontaine voisine, trouvent là des jeunes gens , et font quelque sottise toujours exprimée dans l’auteur avec le mot propre : on est esclave ou libre, mais on n’est point sujet dans Hérodote. Cependant , en si bonne et noble compagnie , Larcher a fort souvent des termes qui sentent un peu l’antichambre de madame de Sévigné, comme quand il dit, par exemple ; Ces seigneurs mangeaient du mouton; il prend cela dans la chanson de monsieur Jourdain. Le grand roi bouchant les derrières aux Grecs à Salamiiie, est encore une de ses phrases; et il en a bien d’autres peu séantes à un homme comme son Hérodote, qui parle congrûment, et surtout noblement; il ne nommera pas le boulanger de Crésu.s, le palefrenier de Cyrus, le chaudronnier Macistos; il dit grand panetier, écuyer, armurier, 'avertissant 00 note que cela est plus noble.

Cette rage d’ennoblir, ce jargon, ce ton de cour, infectant le théâtre et la littérature sous lx>uis XIV et depuis, gâtèrent d’excellents esprits , et sont encore cause* qu’on se moque de nous avec juste raison. Les étrangerscrèvent de rire quand Us voient dans nos tragédies le seigneur Agaraemuon et le seigneur Achille qui lui demande raison, aux yeux de tous les Grecs; et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine. L’imitation de la cour est la peste du goût aussi bien que des mœurs. Un langage si poli, adopté par tous ceux qui chez nous se sont mêlés de traduire les anciens,

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