‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 78 sur 86 · DEUX MOTS D'UNE FILLE · texte numérisé non relu

DEUX MOTS D'UNE FILLE

Il s'était dégradé depuis belle lurette. Je veux dire qu'il vivait chez de petit peuple, dans un garni dont sa dèche, bien qu'ancienne, n'excusait pas les promiscuités.

Aussi vous avait-il de ces théories ! Un jour ne me dit-il pas :

— Mon cher, ces filles et leurs amants ne sont pas ce que Ton pense. Il y a chez les unes un dévouement et un héroïsme, chez les autres une chevalerie, oui, une che-va-le-rie et une tendresse qu'on chercherait en vain ailleurs. Certes, il y a des sous-entendus à ces vertus. Mais quelle médaille... % Est-ce que la plus belle fille... 1 L'argent a, je le reconnais, sa très forte part dans ces existences irrégulières. Mais dans les régulières, d'existences 1 Et encore, voler à coup de poing, de sortie de bal ou de couteau,

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que peut châtier un revolver, s'approprier par des sourires et des caresses le porte-monnaie d'un imbécile, au risque de plus de mois à Saint-La-zare que de juste ; n'est-il pas plus noble, oui, noble, et plus gentil que d'accaparer en gros ,ou d'escroquer en détail ? J'aime, je l'avoue, ces beaux jeunes hommes à qui les chroniqueurs judiciaires décernent sans discerner la même tête ignoble, nos pères eussent écrit, patibulaire. J'adore ces vaillantes de la Joie à qui ta Société n'a rien à reprocher, elle qui ne fait que pressurer, emprisonner, enrôler, marier pour divorcer, saisir, guillotiner, et tout ! — que de vendre du plaisir, et de quel plaisir! de celui qu'ont chanté tous les poètes, qui sur terre est, avec la vertu. Tunique bonheur, pour quoi périt Troie et à quoi nos arrière- petits-fils devront de vivre. Et même, à ce propos, ces charmantes compagnes d'oreiller nous tiennent quittes des conséquences. Que de peine aussi se donnent-elles pour nous plaire en toute sécurité nôtre ! Dessus et dessous de toilette, le teint fait, toujours prêt, la bouche et les yeux perpétuellement sur l'exquis qui-viYe. Quant à leurs amants, des chevaliers, te répéterai-je à satiété, puisque te voilà te branlant ta tête de saint Thomas bourgeois. Je te raconterai, quand tu voudras, des choses d'une anthenticité terrassante. Mais, tiens, laisse-moi te chantonner — en attendant de t'entonner ces épopées — une modeste idylle où je jouai mon bout de rôle...

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Ici je coupe la parole à mon ami qui, sans doute, nous en baillerait par trop de trop belles, et je vais vous donner à la troisième personne, et tout bonnement, son récit qui vous eût été, sans nul doute, lyrique à l'excès.

L'hôtel garni en question était, en dehors de ses chambres pour ouvriers, tout petits employés et déclassés, une très peu vagoe maison de passe. Des filles en carte, en outre, y avaient leur « carrée » en propre, avec amant ou maîtresse, ou rien dedans. L'une d'elles qui couchait seule, une fois le « truc fait », eut avec mon ami, alors en possession ou en pouvoir de femme (et à propos de cette maîtresse participant à l'entretien) une altercation assez violente à l'issue de laquelle elle donna immédiatement congé, « ne voulant pas, cria-t-elle, car elle était soûle, être insultée impunément par deux vaches ! » A quoi l'irascible garçon que la présence de sa femme gonflait encore, — tel un dindon — répliqua : « Va dire à

ton m.... que je ne réponds pas aux p » Quelque

temps après, naturellement, il se brouillait avec la belle, cause de tout ce tapage, une grande brune assez insignifiante, puis tombait gravement malade. Sa maladie dura six mois au bout desquels une rapide convalescence lui remit en tête quelle foule d'idées, et qui est-ce qui lui trottait le plus dans sa diable de cervelle? Parbleu ! la femme à Tengueulade, la p de l'été dernier. Cœur humain !

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C'était une imperceptible blonde, d'un blond ardent merveilleux. Sa tête va comme je te pousse n'était pas désagréable avec son nez trop à la retroussette, son teint haut de buveuse habituelle et ses cils un peu de lapin blanc. Elle portait à l'époque dont se souvenaient les sens commençant à s'étirer de l'alité, une camisole rouge à pois blancs, sur une jupe pareille. Tout ça lui donnait Fair d'un petit incendie, et c'était très ragoûtant. Aussi fût-ce un bon moment pour X. (il s'appelait ainsi) quand il apprit par son logeur que M 11 6 Marie avait reloué chez lui. Sur le champ il se fit faire sa chambre à fond et changer de draps, commanda un bon souper à deux pour vers six heures du soir, et s'arrangea de façon à ce que l'infante voulût bien venir dans les environs de cette heure-là.

Un énorme feu de charbon anglais flambait dans la large grille, et la réverbération en dansait gaîment, on eut dit malicieusement sur la longue étagère d'en face surchargée de livres, dont pas mal de mystiques, sur le marbre et les cuivres de la commode, et jusqu'au plafond tendu de papier gris clair à fleurs violàtres. X. était dans lit tout Ut blanc qu'entouraient d'immenses rideaux vert sombre et pouceau. Sa chevelure assez clairsemée sentait bon la pommade, et de la brillantine parfumait sa barbe rare. Une chemise très fine, non amidonnée, son seul luxe de jour et de nuit, drapait son torse et ses

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bras amaigris mais encore dodus, car, comme Hamlet, il était gras. Une étincelle gaillarde pétillait dans ses petits yeux à la chinoise.

On frappa.

— Entrez.

La dame entra. Robe noire, pèlerine en faux astrakan, foulard écarlate autour du cou.

Ce dialogue s'engagea :

— Bonsoir, monsieur Ernest.

— Bonsoir, mademoiselle Marie. Et comment allezvous depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir?

— C'est à vous qu'il faut demander cela, mais je suis heureuse de vous voir si bonne mine.

— Oui, ça commence à r'aller. Faut espérer que çà r'ira, comme on dit chez moi. Dit-on comme ça chez vous ?

— Pour aller mieux, pour ça ira mieux? Non, on dit aller mieux, ça ira mieux. A propos, êtes-vous toujours fâché après moi ï

— Et vous ?

— Moi ?

— Oui.

— Non.

— Eh bien, ni moi non plus.

— Alors si on soupait V

On soupa sur une petite table toute servie que Marie approcha du lit d'où X. mangea sur ses coudes. Pâté de foie gras et bordeaux. Quand ce fut

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fini, Marie ôta son fichu, puis sa pèlerine, et remit la table dans son coin.

— Ouf, qu'il fait chaud ! dit-elle, mais j'ai froid aux pieds, et elle défit ses bottines, faisant mine de se chauffer fort au foyer qui baissait.

— Marie, venez donc, j'ai quelque chose à vous dire.

— Me voici. Quoi ?

— A l'oreille.

L'oreille fut vite à la portée de la bouche qui la baisa par derrière. Puis des mains d'X. l'une soutint les reins et environs, l'autre dégrafa la robe et le corset. Marie se défendait peu. Soudain elle fit tomber corset et robe, ôta ses bas, alla s'assurer si la porte était bien fermée à double tour, revint vers X., rejeta les couvertures et le drap à moitié, mit un genou dans le lit et dit :

— Zut, j'ai froid. Allons, housse ! souffle la camoufe !

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