‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 2 sur 40 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

éàus ces Mémoires , parce que j^éstimo (|ue ce n'est point ce trait qui leur a mé-. rité, de la part d'un tribunal intègre , le double châtiment d'être incendiés et lacérés au préalable.

Dans ces Mémoires ignescents , je prouvais donc commerit le comte Falcoz 5 mêlant toujours la noire intrigue à la plaidoirie insidieuse , allait se plaindre à Versailles que, pour gagner un procès déslionorant , je faisais à Paris le plus coupable abus d'une prétendue protection des Princesses , dont je n'avais pas dit un mot, et revenait ensuite apprendre aux magistrats que Mesdames , m'ayant jugé indigne de toute protection , mWaient chassé de leur présence , et que si je présentais, de leur part, un certificat d'honnêteté, ce n'était qu'une lettre supposée par un homme à qui rien n'était sacré. Ce fut son expression.

La conduite du Comte de la Blache , au sujet de mes défenses actuelles , a un rapport si intime avec celle qu'il tint alors ,

qu'on ne peut s'empêcher de la rappeler, de les rapprocher, d'y reconnaître toujours le même homme etd^ ladmirer sans cesse.

Sachez donc, Lecteur, ce que le comte de la Blache ne sait que trop depuis longtemps ; c'est que loin de laisser son grand Mémoire sans réponse , et (T abandonner le €om de ma réputation , je n'ai pas eu de repos que cette réponse ne fût achevée.

Apprenez aussi que lorsqu'elle a été finie , je n'ai pu découvrir par quelle fatalité mon avocat , ni aucun autre avocat du Conseil n'a voulu signer mes défenses ; que bercé pendant quinze jours d'espérances trompeuses , dans mon désespoir , je me sin's adressé aux avocats au Parlement ; qu'alors il a fallu refondre le Mémoire et faire remanier 80 formes d'imprimerie pour le leur présenter sous Taspect d une (Consultation à donner. Que cet ouvrage achevé , M^ Bidault , mon avocat et mon ami , qui m'avait toujours prêté la main généreusement, et venait de me promettre

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encore ses secours , est tombé subitement dans un état si voisin de la mort , qu'î^ n a pu même être instruit par mes regrets ^ du chagrin et du retard afFrçux que s^ maladie me causait.

Sachez encore j Lecteur, qu*un avocat ^ux Conseils , instruit le soir même , par moi 5 de ce nouvel accident , et paraissant touché de mon état, après la lecture de mes défenses , m^ donné sa parole d^hon-r neur de les signer aussitôt que je les aurais refondues 5 que j'aurais ôté la Consultation et remis le Mémoire dans sa première forme j qu^alors vingt iinprî-. meurs et Fauteur misérable ont encore passé la nuit et la journée du lendemain à remanier, moi la composition, eux les quatre-vingts formes d'mprimerie ; mais que lorsque je suis revenu avec le Mé-. moire rétabli, l^avocat au Conseil s*est dédit de sa parole et n'^a pas voulu signer, sans qu'il m'ait éfé possible alors de dé-t couvrir qui Pen avait détourné.

fendant ce temps , le comte ^e 1%

DE M. DE BEAUMARCHAIS. f

Blache et M® Mariette , instruits de tout ce qui se passait, composaient le Mémoire auquel cet avertissement répond , et où ils me reprochent , avec une moquerie si insultante , d'abandonner le soin de ma réputation^ et de n'oser me justifier sur le fond de TafFaire !

Loin de me décourager-, je me suis adressé à M® Ader, avocat au Parlement, qui avait signé avec M® Bidault me* anciens Mémoires , ces tristes Mémoires si mallieureusement incendiés î Avec Içi meilleure tête et la plus grande honnêteté, M® Ader a jugé , que la défense d\m homme attaqué si violemment, était de droit naturel, et qu'au refus des avocats au Conseil , il pouvait , après avoir lu mon Mémoire , arrêter dans une Consultation modérée, le parti que je devais suivre.

Alors il a fallu de nouveau refondre le Mémoire , y mettre une Consultation , et remanier les quatre-vingts formes 4'iniprimerie. Autre nuit passée , autres tra-

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Vaux forcés : le temps s'usait , le terme du jugement approchait : je me croyais au bout de mes forces et de mes peines , lorsqu'il m'a fallu ranimer les unes pour parvenir à supporter les autres.

Cependant le bruit de cette Consultation ayant alarmé le comte de la Blache , il a suspendu la publication de ses reproches moqueurs ; il a couru , écrit , sollicité , il ^ fait solliciter , écrire et courir ses amis, îpoixf armer l'autorité contre un libelle de inoî j qui, disaient-ils , allait déshotiorer le toïTite de la Blache ; notez qu'aucun d'eux lï'erl connaissait une phrase, et qu'ils n'en criaient pas nioins toile sur ma défense et sur ma personne.

Enfin ils ont tellement intrigué que, sans que j'aye encore pu savoir d'où le coup était parti, un syndic de librairie, à rinstant qu'on s'y attendait le moins , est venu arrêter l'impression de mon Mémoire. Il avait ordre , a-t-il dit à Fimprimeur , d'enlever , même de force , une épreuve de ce Mémoire : ordre, en cas

de refus, de violer les presses ; ce qui ne se fait jamais que dans les cas de crime de lèse-majesté; pour comble de singularité, son ordre portait , a-t-il dit , de ne point montrer Fordre en vertu duquel il agissait.

Je n'étais pas chez Fimprimeur : Tépreuve a été enlevée , la presse a cessé de gémir ^ et Timpression s'est arrêtée. 11 était vendredi , je devais être jugé le lundi. Le comte de la Blache alors , se croyant bien assuré que mes défenses ne pouvaient plus paraître avant le jugement , a répandu dans le public son Mémoire outrageant et moqueur, dans lequel on a vu , qu'il nie reproche , avec raillerie , ^abandonner lâchement le soin de ma réputation ^ et de n'oser lui répondre sur le fond du procès. Quelle modestie ! a-t-il dit avec joie I Quelle perfidie , me suis-je écrié avec indignation !

Je reçois à six heures du soir ce coup horrible et ténébreux 5 d'une autorité qui se cache. Je cours à Versailles , et vais me jeter aux pieds de Monseigneur le Garde

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des Sceaux , qui , n'ayant point donné de tels ordres^ et touché de ma juste douleur, a la bonté de me promettre que je ne serai point jugé le lundi suivant ; puisque je crois essentiel à ma cause et à mon honneur, que ma défense paraisse avant le jugement.

A minuit j'étais de retour à Paris, chez le syndic de librairie ^ pour savoir ce qu'était devenu mon exemplaire enlevé.

— Je l'ai envoyé , dit-il, chez le lieutenant de police. —A M. le Noir ? Depuis huit jours accablé de souffrances , et ce soir même encore saigné du pied ; dans l'instant où nous tremblons tous pour sa vie , un tel ordre ne peut être émané de lui. — Apparemment qufe l'ordre vient encore de plus haut. — Pas plus exact, Monsieur , d'une part que de l'autre : j'arrive de Versailles , et ce sont mes plaintes amères qui ont appris à M. le Garde des Sceaux, qu'il existait un ordre d'arrêter la presse , de violer l'asyle des pensées , d'en exprimer une eflBgie de mes défenses , de l'enlever

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de force , et que cet ordre , annoncé de la part an Roi, quoiqu'il n'en vint point, puisqu'il n'était point' émané de Monseigneur le Garde des Sceaux , portait l'ordre de ne point montrer l'ordre.

Ce résultat effrayant de l'intrigue , cet abus du pouvoir des sous-ordres me rap^ pela le trait du Contrat-Social : un pistolet est aussi ime puissance. En effet, c^est ainsi qu'en useitt les gens qui viennent enlever la bourse aux passants, de la part d'un pistolet : ils ont ordre de ne point montrer l'ordre. Je quittai le syndic.

A deux heures du matin fêtais chez le chef des bureaux de police, à qui ces cho-r ses doivent ressortir. Il s'éveille, il s'é^ tonne , et me jure qu'il n'en sait pas plus que moi sur cet objet.

Le lendemain à midi j'étais à Versailles encore une fois aux pieds de Monseigneur le Garde des Sceaux ; et c'est de la généreuse équité du chef de la justice , que j'ai enfin obtenu qu'un ordre (arrivé l'on ne sait d'où ) , d'arrêter des presses , de les

violer , d'en extraire et d'en enlever do fore© une épreuve aussi importante, et do ne point montrer Tordre étonnant, qui portait autant d'ordres étonnants , fût révoqué , fut regardé comme non avenu.

Et si Monsieur le Garde des Sceaux par malheur est un homme ordinaire ; si sa mâle équité ne Téleve pas , en m'écoulant , ail point de préférer le respect du fond , à la vanité des formes ;^si sa justice et ses lumières ne lui dévoilent pas qu'on veut me perdre en arrêtant mes déïenses ; enfin , s'il ne me rend pas la liberté d'imprimer , et s^il ne recule pas le jugement ; . lundi arrive , je n^ai rien dit , je suis jugé, . je puis me voir déslionoré : mais grâces > million ^e grâces lui soient à jamais rendues ; il m'a sauvé de ce malheur.

Voilà , /Lecteur , les dangers que j'ai couru 8f

Cependant le comte de la Blaclie ne peut plus empocher que le Mémoire qu'il a répandu ne soit répandu : il ne peut empêcher qu'on ny voie l'ironie outrageante

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avec laquelle il me reprochait d'aban-^ donner le soin de ma réputation , et de ne pas oser lui répondre , pendant qu'il employait tout ce que l'intrigue et Tautorité ont de plus redoutable , pour empêcher que ma réponse île parût.

Enfin la voilà , cette réponse que le comte de la Blache a craint avec raison qui ne le couvrit d'une nouvelle confusion. Mais dans un siècle où Part de deviner les hommes , a fait chez eux autant de progrès que celui de se déguiser, oxx sent que je n'ai pas dû perdre un instant , de vue , mon adroit adversaire. Pendant que je lui répondais de la plume , je le suivais partout de l'œil , et quoiqu'il soit souple et glissant comme une couleuvre , et qu'il ait à ses ordres des avocats pour insulter , des chevaux pour courir , des amis pour solliciter , du crédit pour obtenir , et de l'argent pour m'arrêter de toute part , soyez certain , Lecteur , qu'il n'a 5 jusqu'à ce moment , encore obtenu d'autre avantage sur moi^ que de m'avoir

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empêché de voir nos juges , qu'il a fatigués de reste pour nous deux, et d'avoir retardé l'impression de cet ouvrage*

Et je n'ai fait ce détail qu'afin de per- ^ suader le public , qui s'étonnait déjà de mon silence , que dans toutes mes affaires , lorsque j'ai l'air d'être en demeure et d'avoir bien des torts , je suis toujours plus à plaindre qu^à blâmer.

Le grand Mémoire qui suit répond 4 tout le reste*

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