‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 5 sur 40 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Beaumarchais payé ou pendu. Tel est , sur ce procès, le résumé concis et lumineux de quelqu'un qu'on sait à Paris avoir la vue fort nette {^). En effet, ce peu de mots renferme tout le fond de la contestation : je l'adopte volontiers : plus il est dur et plus il me convient.

Mais ce n'est pas du fond qu'il s'agit aujourd'hui. Nous ne plaidons en ce moment , ni pour être payés , ni pour être pendus. Il s'agit seulement au conseil du roi , de juger si la forme d'un arrêt rendu , le 6 avril 1 775 , est contraire ou conforme aux lois du royaume.

(*) Ce mot''^tait de M. le prince de Conti.

Et cependant , monsieur le comte , vous répandez encore un mémoire épais sur le fond de ^affaire, exprès parce qu'il n'en est pas question. C'est ainsi que nous vous avons vu plaider au palais , de long moyens d'inscription de faux , parce qu'il ne s'agissait alors entre nous que de lettres de rescision.

Mais quel pauvre métier faisons nous l'un et l'autre ! Toujours embrouiller de votre part; toujours éclaircir de la mienne. 11 semble que nous ayionsdit de concert : en attendant qu'on nous juge, ami, ferraillons toujours, écrivons, imprimons; et lira qui pourra.

Mais si les magistrats , dont la vertu , dont la tâche austère est de parcourir nos ennuyeux écrits, voient clairement dans les vôtres , que des allégations ne sont point des raisons , ils verront fort bien dans les miens , qu'une discussion stérile , ingrate et forcée , peut contenirdes vérités frappantes ; et alors paiera qui devra.

Et quand l'arrêt sera cassé ( ce que j'ose espérer ) ; quand nous renouvellerons la cause sous un autre aspect; quand vous aurez pris contre moi la voie de Tinscription ^e faux ; quand le sublime résumé, payé ou pendu, reprendra toute sa force ; alors je trouverai peut-être plus de témoignages qu'il n'en faut , pour vous convaincre de la plus pdicuse calomnie^

Alors, du milieu même dclafaraîUede ce respectable ami , peut-être il s'élèvera des voix qui vous crieront: ^/oi/j avons fait ce que nous avons pu pour "VOUS empêcher d^ intenter cet indigne procès à Beaumarchais ; nous vous avons dit: il y a eu trop d^affaires d^argentj trop d^intérêts mêlés entrr M. Duverncy et lui ^ pour qx^iln^en doive pas exister un arrêté quelconque ; et nous sa^ vous que cet arrête' existe.

Alors il^era prouvé que la haine qui vous surmonte en tout temps , vous a fait dire en présence d'un notaire et de plusieurs témoins , après avoir pris communication à Tamiable , de mon titre : s'il a jamais cet argent , dix ans seront écoules avant ce terme ; et Je l'aurai vilipendé de toute manière.

Alors je profiterai des offres que plusieurs honnêtes gens m'ont faites ou fait faire , d'attester ; les uns , que quelque temps avant sa mort, M. Duvernry leur avait dit : fai closenjin toits mes comptes arec M. de Beaumarchais ; et fen suis charmé.

D'autres, de l'intérieur même des nffaires de M. Duvcrney, que, peu de jours avant de mourir, sur leur remarque, qu'il avait beaucoup d'or, lui qui n'en gardait jamais dans sa maison , il leur a dit : Cet or est pour M» de Beaumarchais, avec qui f ai réglé depuis peu mes comptes y et qui doit le venir prendre.

D'autres ont offert d'attester qu'un tel, homme de loi, leur a plusieurs fois assuré avoir vu le. doublç de l'acte chez M- Duverney , lors de la levée des scellés.

Tel autre assure que le comte légataire a fait,, avant l'inventaire , un triage des papiers de M. Duverney , sous prétexte de soustraire tous, ceux qui étaient inutiles aux affaires d'intérêt , et d'épargner des frais à la succession.

D'autres enfin , que le jour même de la mort de M. Duverney , toute sa famille étant dans le salon , et le comte de la Blache tenant seul la. chambre du mourant , cette famille éplorée^ apprit qu'il y avait depuis quatre heures un notaire enfei-mé dans la garde-robe , y attendant que le mourant , qu'on ranimait avec des gouttes et da Liliurriy reprît assez de force pour donner encore une signature avant sa mort , et que quelqu'un ayant demandé : pourquoi donc un notaire qui se cache ? Est-ce que mon oncle va faire un autre testament? Un des fidèles valets du mourant répondit de l'intérieur : Eh! mon dieu, non! c'est ce M. de la Blache qui le tourmentera jusqu'au dernier moment, il voudrait encore lui faire signer quelque chose ; il a peur de n'en jamais avoir assez.^

Cependant la mort du testateur empêcha le légataire d'arracher cette signature ; et quelle signature , grands dieux ! Elle était destinée à dépouiller sa respectable mère , il avait le sang-

îroid d^y songët , il avait le pouvoir de le lenter ! Eh ! qui ne tremblera pour moi ! Tous mes titres étaient dans cette chambre où il dominait déjà. Us étaient au fond du secrétaire de cet ami mourant y et mourant sans connaissance ! Et ces titres ne s'y sont plus trouvés lors de la levée des scellés^ etc. etc. etc.

Et pour que mon silence, au sujet de ces avis, ne soit pas pris pour de l'ingratitude ; j'ai Thonneur de prévenir ici toutes les personùes qui me les ont fait donner avec une multitude d'autres , et qui m'ont offert des encouragements de toute nature dans le cours de l'absurde , atroce et ridicule procès connu sous le nom de Goëzman et compagnie ; que , si je n'ai pas répondu à toutes leurs offres généreuses, c'est qu'étant entouré de pièges , et recevant quelquefois jusqu'à cent lettres par jour ; quand je ne me serais point fait alors une Ipi de ne pas répondre, il m'eût été absolumetit impossible de le faire, parce que tout mou temps était dévoré par cet horrible procès. J'espère que le noble intérêt , la générosité, la justice ou la compassion des honnêtes gens qui m'ont fait passer tous c.es avis, se soutiendra jusqu'à la fin : ils ne soufï'riront pas , lorsqu'il en sera temps , que ma cause soit privée de Timmense avantage qu^elle doit tirer de tant de témoignages respectables.

Alors, monsieur le comte, alors je prouverai

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rorigine , Fespèce et la durée de ma liaison avec M. Duverney ; envers quelles personnes augustes il s'était engage d^augmenter ma fortune ; et ce qu'il a tenté pour y parvenir.

Je prouverai comment il m'a procuré divers intérêts échangés en argent, dont 11 m'a placé les fonds sur lui-même à dix pour cent^ en attendant qu'il pût les placer à trente dans les vivres de Flandre.

Comment , ayant fait part a mes augustes protectrices, de cet arrangement généreux, qui me constituait six mille livres de rente ^ il eu a reçu les remcrcîments de ces mêmes protectrices.

Comment ensuite il a voulu suppléer en ma faveur a la diminution de son crédit^ par des services personnels.

Comment il m'a prêté , pour acquérir une charge, 5oo,ooo francs qui lui sont rentres au bout de s\1t mois. Comment depuis il m'en a prêté 56,ooo , au moyen desquels et d'un petit supplément , je suis devenu noble de race , ou plutôt de souche, comme je crois l'avoir prouvé ailleurs.

Comment, m'ayant reconnu de la discrétion^ un peu d'acquit , beaucoup de reconnaissance , et quelqu'élévation dans le caractère , il me fit entrer dans sa plus intime confiance, et m'em*^ ploya dans desaifaires personnelles et majeures^ ^ù beaucoup de ses fonds me passèrent par le^

MEMOIRES. 3i

mains , pour son service , et où j'eus le bonheur de lui être infiniment utile*

Comment alors il m'a prêté sur de simples reçus , 44,oo<> livres pour m'aider dans une acquisition , et plusieurs autres fois de l'argent sur mes reçus, sur les reçus d'un tiers, et même sans reçu ; ce qui a formé son actif sur moi, de cent trente-neuf mille livres.

Comment, à mon dépari pour l'Espagne , sa tendresse n'ayant point de bornes , il m'a confié deux cent mille francs en ses billets au porteur , pour augmenter ma consistance par un crédit de cette étendue sur lui.

Comment,* à mon retour, ayant vendu 70,0001. une charge dans la maison du roi, j'ai payé pour lui, dans ses affaires personnelles, plusieurs sommes , dont j'avais ses quittances à l'instant oii nous avons compté.

Comment il m'a engagé dans une acquisition de forêt , et s'y est associé avec moi pour me faire plaisir ; quoique je ne m'entendisse alors pas plus en bois , que je ne m'entendais en procès avant mon commerce timbré avec le comte de la Blache.

Comment, du reste de l'argent de ma charge vendue, et de quelques autres fonds à moi, j'ai fourni ceux qu'il s'était obligé de faire pour nous deux dans notre entreprise commune.

Gomment ;, des ^200^000 livres de billets qiie

sachant noxùttlé son exécuteur testamentaire y on avait le projet de faire faire aii Tiéillàrd un autre * testament^ et d'obtenir un autre exé(niteur.

Puis je dirai comment ^ ayant fait moi - même un mariage avantageux vers ces tëmps-Ià ; comment , ayant un fils pour qui je devais tenir me^ aSidres en règle; je rappelai plusieurs fois à M. Duverney qu'il restait un compte important à finir entre nous deux ; où la distraction des fonds à lui qui m'avaient passé par les mains pour ses afi'aires , cfavec ceux qu'il m'avait prêtés pour les miennes^ devait être faite avant tout; où les divers reçus ^ billets ^ quittances ^ reconnaissances ^ etc., devaient être réciproquementremîs; où le résultat de dix ans de liaisons et d'affaires communes , celui du mélange des capitaux respectivement fournis , celui des intérêts à répéter l'un envers l'autre \ devaient être fixés ; où la transaction enfin siu* les objets restés en souffrance devait être arrêtée entre nous.

Alors on sentira que, pour la tranquillité des deux intéressés et pour l'apurement de tant d'intérêts mêlés , il a bien fallu qu'il se formât entre nous ce que les négociants de Lyon , dans leurs grands payements, appellent des virements de parties ; où chacun Bfiuni du bordereau de son actif sur l'autre , l'oppose en compensation à Vaciif de l'autre sur lui-même : d^où il résulte que

Mémoires. IL 5

' des millions s'y payent avec quelques sacs; ain»i, qu'entre M. Duverney et moi, plus dé six cent mille û'ancs , balottés dans notre virement de par* ^ lies, se sont acquittés avec i5,ooo livres.

Alors je prouverai comment j'ai prié , pressé , tourmenté M. Duveniey de finir cet arrangement: comment l'asservissement domestique où son légataire était parvenu a le tenir, le forçait d'user de ruse pour me voir secrètement chez lui : com* ment je m'en offensais et refusais souvent d'y aller : comment il sortait en carrosse par sa cour; et rentrait secrètement parson jardin , aux heures où les difficultés de notre affaire me forçaient d'accepter ses rendez - vous secrets : comment l'inquiétude , que la présence d'un notaire n'en donnât à son héritier , le fit se refuser constamment à ce que notre arrangement se terminât pardevant notaire : et comment enûn , forcé dç me plier k son allure difficile, tant par respect pour son âge j que par reconnaissance pour ses bienfaits , j'ai consenti , après quatre mois de débats, de faire avec lui , sous seing - privé , l'arrêté définitif qu'on me dispute et la transaction qu'il renferme.

Alors , on ne sera plus surpris que le premier article de notre acte , uniquement relatif aux affaires secrettes deM.Duvemey, calculé, compté , réglé d'un seul trait , soit aussi court et mystérieux que tout le reste est clair et libellé; parcè^

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qu'il ne devait jamais rester aucune trace de ces affaires secrettes , et qu'il suffisait , pour ma tranquillité, que M. Duverney reconnût en bloc dans ce premier article , la fidélité de la gestion de ses fonds y la clarté des pièces justificatives , celle de leur emploi, qu'il m'en donnât décharge, et me tînt quitte de tout à cet égard enç^ers lui , . comme il l'a fait.

Mais le mot , quitte de tout entiers lui , relatif seulement à ses affaires personnelles , ne nous empêcha pas d'entamer à l'instant un arrêté de nos débets réciproques , où , loin d'être quitte de tout erwers lui , je suis porté son débiteur de 139,000 livres au premier article, après lui avoir toutefois remis pour 160,000 francs de billets au porteur , reste de :2oo,ooo francs qu'il ne m'avait point prêtés, mais confiés, et qui , par cela même, ne devaient point entrer dans notre compte.

Alors , en examinant notre opération sous cet aspect ; loin de trouver l'acte obscur , on le reconnaîtra pour le plus lucide et le plus clair- de tous les arrêtés de compte entre deux amis de bonne foi. Ivi'on y verra qu'en le dépouillant de toutes les phrases qui ne sont là que pour établir la justesse et le fondement de chaque article , il ne reste autre chose que ce tableau arithmétique qui a été mis k la fin du compte , pour que les deux intéressés en pussent saisir toutes les parties d'un coup-d'œil. 5

J:i MÉMOIRES.

j'avais à lui , 4^^000 livres ont cté employéei pour ses affaires personnelles et secrcttes.

Comment et par qui notre liaison ^ sur la fin ^ a été troublée. Quel était Thomme qui craignait depuis long-temps , que mon influence sur ce respectable ami , ne lui fît faire un partage un peu moins inégal , entre plusieurs de ses parents , excellents sujets qui pouvaient mourir de faim après sa vie , et son légataire universel qui pouvait mourir d'impatience avant sa mort.

Comment ce vieillard vénérable était alors tourmenté à mon sujets et moi au sien y par des lettres anonymes infâmes , dont il reste encore des traces non équivoques.

Comn^enty sans manquer h la religion du secret , je puis montrer tel vestige d'une correspondance mystérieuse , importante et chiffrée entre lui et moi , qui prouvera que de puissants intérêts formaient le principe et la base de nos liaisons secrètes.

Comment le légataire écartait du bienfaiteur celui qu'il soupçonnait vouloir du bien à certains parents du bienfaiteur.

Comment et par qui le sieurDupont qui, d'emplois en emplois , était devenu son premier secrétaire ^ qui avait mérité d'être son ami , et est aujourd'hui son successeur dans l'intendance de l'Ecole Militaire y a été lui-même éloigné de ce vieilhrd sm* la fin de sa vie; parce q[ue; le

Alors f on reconnaîtra dans ce tableau arith* métique tou^ notre ^cte en peu 4e mots > saui^ le prêt de 76^000 fraises qui dans cet acte esi une téritable transaction , et le piri^^ de ma complaisance à résilier une société qu'il m'eût été très* arantageusi de çonsefrver.

Alors^ je prouverai qu^avant d'entrer en procès

avec lliérUi^ de mon bienfaiteur ^ toutes ces

choses ont ét^ eiipliquées à ce même comte

Falco2 ; je prouverai que^ j'ai pendant six mois

épuisé 40IVI les bons procédés enrers lui ; que je

l'ai poliment ip^ité de venir examiner à ^amiable

f mes titres che^i mon notaire ; <fi'il j a plusieurs

I fois amené les amis et les commis de M* Duver-

I ney ; que tous pi^t reconnu récriture du testateur

I dans l'acte ^ et dans toutes les lettres ; et que tous

l'ont voulu dissuader de soutenir un aussi mauvais

procès.

Je prouverai que j'ai porté l'honnêteté jusqu'à engager M «• Monunet ^ mon nolaijre y qui a bien voulu s'y prêter > de présenteir de ma part le titre et les lettres au conseil du comte de la Bla^ che ^ assemblé > d^ taire même proposer à ceux qui le composaient , d'être arbitres entre le comte Falcoz et moi y quoiqu'Us fussent tous ses amis ; avec of&e de dissiper à leur satisfaction loua les nuages du comte légataire^ et même de leur remettre mon blanc-seing.

Alors îr ne restera plus qu'une difficulté , qui sera de juger si la conduite de mon adversaire' avec moi fut plus odieuse qu'absurde , ou plu» i absurde qu'odieuse. Alors on se demandera avec' / étonnement comment un pareil procès a pu exister dans le dix-huitième siècle ; par quel genuit infernial et quel enchaînement diabolique un legs . universel de quinze cent mille francs a engendré Todieux procès des quinze mille francs , lequel a enfanté Tabstirde procès des quinzle louis ^ lequel a produit le fameux arrêt de mon blâme , lequel a fait blâmer^ etc. etc. etc

Mais , comme }e vous disais , ce n'est pas dé cela qu'il s'agit aujouixi'hui. Nous sommes au conseil en cassation d'arrêt : n'égarons pas la question. Pour m'y renfermer de mon mieux , je me contenterai de rappeler ce que j'en ai dit à l'instant où j'obtins , sur cette affaire , un arrêt, de soit communiqué. A défaut d'imagination j'invoquerai ma mémoire ; et si je ne dis pas des* choses neuves , au moins j'en répéterai de vraies. Triomphez , Monsieur le comte , d'être inépui*' sable en raisonnen^ents^ faux , obscurs ^ insidieux; j'aime mieux en transcrire modestement un seul qui va rondement au fait ^ que de me mouiller de- ^ sueur en écrivant , pour faire sécher d'ennui le ^ lecteur en me parcourant.

Je disais donc. \

Deux questions embrassent eatièrement le fond «le l'afiaire.

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