QUI VOUDRAIENT AIMER L'OPÉRA
VJE n'est point de l'an de chanter, du talent de bien moduler , ni de la combinaison des sods ; ce n'est point de la Musique en elle-même > que jeveux TOUS entretenir : c'est l'action de la poésiesur la musique, et la réaction de celle-ci sur la poésie au tbé4tire, qu'il m'importe d'exuminer» relativenient aux ourrages ou ces deux arts M réunissent. Il s'agit moins pour moi d'uu nouvel opéra , que d'un nouveau moyen d intéresser 4 l'opéra.
Pour TOUS disposer 4 m'entendre, k m'écouter avec un peu de iaveur , \e tous dirai , mes chen contemporains ,.que je ne connais point de siècle où j'eusse :|>r^liû-é de uidtre; point de nation à qui i'ei|s«e aji^é piiçux «pparteuir. Indépendamment
de tout ce que la société française a d'aimable , je vois en nous , depuis vingt ou trente ans , une émulation vigoureuse , un désir général d'agrandir nos idées par d'utiles recherches, et le bonheur de tous , par l'usage de la raison.
On cite le siècle dernier comme un beau Siècle littéraire ; mais qu'est - ce que la littérature dans la masse des objets utiles? Un noble amusement de l'esprit. On citera le nôtre comme un siècle profond de science , de philosophie » fécond en découTcrtcs , et plein de force et de raison. L'esprit de la nation semble être dans une crise heureuse : une lumière vive et répandue f;àit sentir à :chacun que tout pènt être mieux. On s'inquiète , :on s'agitev on invente, on réforme; et depuis la ■ science profonde qui régit les gouvernements, . jusqu'au talent frivole de &ire une chanson ; idepuis cette élévation de génie- qui £)ii admirer Voltaire et BuSon, jusqu'au métier' ^KÎle et lu- ^.-cratif de critiquer ce qu'on n'aurait pu &ire ; je ' vois dans toutes les classes un désir de raloir, de ■prévaloir» d'étendre ses idée», ses connaissances, ses jouissances , qui ne peut que tourner â l'avail- ' tàge universel ; et c'est ainsi qwe tout s'accroit , 'prospère et s'améliore* Essayons , i'â Se peut, ' d'améliorer un gfahd spectacle. '■ • Tous les hommes, vous lé savez ^ ne sontpas ' Bvatitâgeusemeut placés poUr éléicu tet*\le grandes
choses : chacun de nous est ce qu'il naquit , ' et deyient après ce qu'il peut. Tous les instants de
-la vie du même homme ^ quelque patriote qu'il soit y ne %orA pas non plus destinés à des objets d'égale utilité : mais si nul ne préside au choix de ses travaux , tous au moins choisissent leurs plaisirs; et c'est peut-^tre dans ce choix qu'un ob« servateur doit chercher le vrai secret des caractères. Il &uc du relâche a Tesprit. Après le travail forcé des af&ires y chacun suit son attrait dans ses amusements : l'un chasse, Fautre boit^ celui-ci joue y un autre intrigue ; et moi qui n'ai point tous ces goûts y je fais un modeste opéra.
Je conviendrai naïvement , pour qu'on ne me dispute rien , que de toutes les frivolités littéraires, une des plus frivoles est peut-être un poème de ce genre. Je conviens encore que si ,
'l'auteur d'un tel ouvrage allait s'oifenser du peu de cas qu'on en fait ; malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce malheur y il serait le plus sot
• àè tous ses ennemis.
' Maisfd'où naît ce dédain pour le poème d'un
' opéra? Car enfin, ce travail a sa difficulté. Se-
'rait-ce que la nation française, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madrigaux de
tsa musique y Tépigramme et ses vaudevilles?
' Quelqu'un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons, mais n'avaient que la Vanité
4go A U X A B ON N ÉS,
d'un préieodu goût de musique. Ne pressons point cette opinion , de peur de la consolider.
Le froid dédain d'un opéra ne Tient-il pas plu- "tôt de ce qu'à ce spectacle ^ la réunion mal ourdie de tant d'arts nécessaires à sa formation a fini par jeter un peu de confusion dans l'esprit ^ sur k rang qu'ils doivent y tenir ; sur le plaisir qu'on a droit d'en attendre.
La véritable Jiiérarchie de ces arts > devrait , ce me semble , ainsi marcher dans l'estime des spectateurs. Premièrement 9 la pièce ou lïnvention du sujet, qui embrasse et comporte la masse de l'intérêt ; puis la beauté du poème , ou la manière aisée d'en narrer les événements ; puis le charme de la musique » qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers ; enfin , l'agrément de la danse» dont la gaité» la gentillesse^ embellit quelques froides situaiîoos. Tel est^ dans l'ordre du plaisir , le raug marqué pour tous ces arts.
Mais par une inversion lAzarre , particulière à Topera» il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyen bannal , un prétexte pour faire briller tout ce qui n'est pas elle. Ici» les accessoires ont usurpé le premier rang » pendant que le fond du sujet n'est plus qu'un très-mince accessoire; c'est le canevas des brodeurs que chacun couvre à volonté.
Comment donc est-on parTenu à nous donner ainsi le change ? Nos Français y que l'on sait si yih sur ce qui Aient à leurs plaisirs^ seraient- ils fitrids sur celui-ci ?
Essayons d'expliquer pourquoi les amateurs les plus zélés (moi le premier) s'ennuieni tou« jours à Topera* Voyons pourquoi dans ce spectacle y on compte le poème pour rien ; et comment la musique , toute insignifiante qu'elle est ^ lorsqu'elle marclie sans appui , nous attache plus que les paroles ^ et la danse plus que la musique. Ce problème , depuis long-temps , avait besoin qu'on l'expliquât; je Tais le iaire à ma manière.
D'abord , je me suis convaincu que , de la part du p!id)lic y il n'y a point d'erreur dans se^ jugements au spectacle y et qu'il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir ^ il le cherche^ il le suit partout. S'il lui échappe d'un côté ^ il tente k le saisir de l'autre. / Lassé , dans l'opéra , de n'entendre point les paroles ^ il se tourne vers la musique : celle-ci ^ dénuée de l'intérêt du poème , amusant à peine l'oreille y le cède bientôt a la danse , qui de plus amuse les yeux. Dans cette subversion funeste k l'effet théâtral , c'est toujours^ comme on voit , le plaisir que l'on cherche: tout le reste est indifférent. Au lieu de m'inspi« rer un puissant intérêt^ si l'opéra ne m'offre qu'un puéril amusement > quel droit a-t-il à mon estime?