AUX ABONNÉS
Le spectateur a donc raison; c'est le spectacle qui a tort.
- Boileau écrivait à Racine : On ne fera jamais un bon opéra. La musique ne sait pas narrer. Il avait raison ^ pour son temps. Il aurait pu même ajouter : la musique ne sait pas dialoguer» On ne se dQutait pas alors qu'elle en devint jamais susceptible. ; . •
Dans upe lettre de cet homme qui a tout pei^é, tout écrit i dans une lettre de Voltaire à Gideville ^ en 1 7 3a y on lit ces mots bien remarquables :
i« L'opéra n'^st qu'un rendez* vous public , ou » l'on s'assemble à certains jours, sans trop sarvoir » pourquoi : c'est une maison où tout le monde » va^ quoiqu'on pense mal du maître^ et qu'il » soit assez ennuyeux* »
Avant lui 9 la Bruyère avait dit : cr On voit bien
. » . que l'opéra est l'ébauche d'un grand spectacle; }) il^ en donne l'idée ; mais je ne sais pas comment
. » l'opéra » avec une musique si parfaite et une dé-
, ». pense toute royale^ a pu réussir à m'ennuyen n
Ils disaient librement ce que chacun éprouvait,
malgré je ne sais quelle vanité nationale qui por-
. tait tout le monde à le dissimuler* Quoi ! de la vanité jusque dans l'œnui d'un spectacle ! je dirais voloniiens comme labbé Bazile: Qu^est-ce.donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le se-cret!
' Quant k moi , qui suis né très * sensible aux' charmes de là bonne musique ^ j'ai 'bien longtetnps cherché pourquoi l'opéra m'ennuyait^ malgré tant de soins et de frais employés à reffet contraire; et pourquoi tel morceau détaché qui me charmait au clavecin^ reporté du pupitre au grand cadre , était près de me fatiguer s'il ne' m'ennuyait pas d'abord; et voici ce que j'ai cru Toir.
II y a trop de musique dans la musique du théâtre y elle ei> est toujours surchargée ; et pour employer l'expression naïve d'un homme* justement célèbre, du éélèbre chevalier Gluck : notre oj)éra pue de musique : Puzza di Musica. '-\
" Je pense donc que là musique d'un opéra n'est ^ comme sa poésie, qu'un nouvel art d'embellir^ h parole , dont il ne faut point abuser. * '
Nos poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots , que tout' ce luxé poétique dont Tode se pare avec succès , était un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que , pour intéresser au théâtre, il fallait adoucir, appaiser Cette poésie éblouissante, la rapprocher de la nature; l'intérêt du spectacle exigeant une vérité simple et naïve , incompatible avec ce luxe. V Cette réforme faite , heureusement pour nous , dans la poésie dramatique , nous restait à tenter sur la musique du théâtre. jOr s'il esi vrai, comme
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on n'en peut douter , que la musique soit à ropéra ce que les wers sont à la tragédie ; une expressioa plus figivée , une manière seulement plus forte de présenter le sentiment ou la pensée ; gardons* nous d'abuser de ce genre d'affeciatioo , de mettre trop de luxe dans cette manière de peindre. Une abondance ricieuse , étouffe ^ éteint la vérité : Toreille est rassasiée , et le cosur reste yide. Sur ce point , j'en appelle à l'expérience de tous«
Mais que se^a-ce donc ^ sî le musicien orgueilleux , sans goût ou sans génie , veut dominer lé poète, ou £aiire de sa musique une œuvre séparée? l<e sujet devient ce qu^il peut ; on n'y sent plus qu'incohérence d'idées, division d'effets , et nullité d'ensemble ; car deux effets distincts et déparés ne pei:(vent concourir. à cette unité qu'on désire , et sans laquelle il n^est point de cbarme au spectacle.
De tnéme qu'un auteur français dit à son tn^ ducteur : Monsieur, étes-vous d'Italie? Traduisezmoi cet oeuvre en Italien ; mais n'y mettez rien d'étraoger. Poète d'un opéra, je dirais à mon partenaire : ami , vous êtes musicien : traduises ce poème en musique; mais n'allez pas, comme Pindare, vous égarer dans vos images, et chanter Castor et PoUux sur le triomphe d'un athlète , car ce n^est pas d'eux qu'il s'agit*
Et si mon musicien possède un. vrai talent; ^'il
réfléchit ayant d'écrire; il sentira que son devoir, que son succès consiste à rendre mes peusées dans une langue seulement plus * harmonieuse ; à leur donner une expression plus forte , et non à faire une. œuvre à part. L'imprudent qui veut briller seuly n'est qu'un phosphore^ un feu £bllet.Cherche« tril ^ vivre sans moi^ il ne fait plus que végéter : un orgueil si mal entendu tue son existence et la mienne ; il meurt au dernier coup d'archet ^ et nous précipite à grand bruit, du théâtre au fond de TErèbe*
Je ne puis assez le redire , et je prie qu'on y réfléchisse : trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras.
Voilà poiu*quoi tout y languit. Sitôt que l'acteur chante y la scène se repose (je dis^ s'il chante pour chanter ), et partout où la scène repose ^ l'intérêt est anéanti. Mais, direz-vous, si faut-il bien qu'il chante, puisqu'il n'a pas d autre' idiome? — Oui , mais tachez que je l'oublie. L'art du compositeur serait d'y parvenir. Qu'il chante le sujet comme on le versifie , uniquement pour le parer; que j'y trouve un charme de plus , non un sujet de distraction.
« Moi , qui toujours ai chéri la musique y sans » inconstance y et même sans infidélité ^ souvent ïi aux pièces qui m'attachent le plus^ je me sur- M prends à pousser de l'épaule^ à dire tout bas avec
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» humeur : va donc , musique ! Pourquoi tant w répéter? N^es-iu pas assez lente? Au lieu de » narrer vivement, tu rabâches : au lieu de peindre » Ik passion , tu t'accroches oiseusement aux »• mots! (i) » . [
Qu*arrive-t-il de tout cela ? Pendant qu^avarc de paroles , le poète s'évertue à serrer son style , k bien concentrer sa pensée ; si le musicien , au rebours , délaie , alonge les syllabes y et les noie dans des fredons , leur ôte la force ou le sens ;- Fun tire à droite, Tautre à gauche ; on ne sait plus-
auquel entendre : le triste bâillement me saisit, Fennui me chasse de la salle.
Que demandons-nous au théâtre? qu'il nous* procure du plaisir. La réunion "de tous les arts charmants devrait certes nous en ofirir im des plus vifs à Topera ! N'est-ce pas de leur union' même que ce spectacle a pris s6n nom? Leun déplacement, leur abus en a fait un séjour d'ennui. " Essayons d'y ramener le plaisir , en les rétablissant dans l'ordre naturel , et sans priver ce grand théâtre d'aucun des avantages qu^il offre ; é'estune belle tâche à remplir. Aux efforts qu'on a faits depuis Iphigénie , AlcesiCy et le chevalier Gluck, pour améliorer ce spectacle, ajoutons
(0 Préface du Barbier d^ Séville,
quelques observations sur ie poème et son amalgame. Posons une saine doctrine : joigncms un exemple au précepte ^ et. tâchons d'entraîner les sdSfrages par llieureux concours de tous deux.
Souvenons - nous d'abord, qu'un opéra n'est point une tragédie; qu'il n'est point une comédie; qu'il participe de chacuore y et peut embrasser tous les genres.
Je ne prendrai «donc point im sujet qui soit absolument tragique: le ton deviendrait si'sévère, que les fêtés j tombant des nties , en déiruinvient tout rintévêt. Éloi^oiis^«ious «également d'une intrigue purement comique ^ où les passions n'ont nul ressort ; dont les grands effets sont exclus : l'expression musicale y serait souvent sans ne- X blesse.
11 m'a samUé qn'à l'opéra ^ les sujets historiques devaient moins réussir que les imaginaires.
Faudra-t^il donc traiter des sujets de pure-fée^ rie? De:ces sujets où le merveilleux ^ se montrant toujours impossible, nous parait jd:)surâe et choquant ? Mais Fexpérie&ce a prouvé que tout ée qu'on désocme par ^un. coup de baguette^ pu psr l'intervention des Dieux y nous laisse tcni jours le cœur vide; et iesisujets myih<dogiques ontfMs un peu ce dé&iitHla. Or , uians mon système d^'^^ péra 9 je ne |mijs étreavsnre de musique^ qu'en y prodiguant l'intérêt.
Théâtre. II. 53
N^oublions pas surtout que ^ la marche lente de la musique s'opposant aux développements ^ il faut que Tiatérét porte entièrement sur les masses ; qu'elles y soient énergiques et claires. Car 9 si la première éloquence au théâtre est celle de situation y c'est surtout dans le drame chanté qu'ellie devient indispensable > par le besoin pressant d'y suppléer aux mouyem?ents de l'autre éloquence ^ dont on est trop souvent forcé de se priver.
Je penserais donc qu'on doit prendre un milieu entre le merveilleux «t le genre historique. J'ai cru m'aperceToir aussi que les mœurs trèscivilisées étaient trop méthodiques pour y paraître théâtrales. Les moeurs orientales^ plus disparates et moins connues ^ baissent à l'esprit un champ plus libre , et me semblent très-proj^es à remplir cet objet.
Partout où règne le despotisme , on conçoit des moeurs bien tranchantes. Là ; l'esclavage est près de la grandeur : l'amour y touche à la férocité : les passions des grands sont sans frein. On peut y voir unie ^ dans le même homme ^ la plus imbécille ignorance à la puissance illimitée y une indigne et lâche faiblesse à la plus dédaigneuse hauteur. Là , je vois l'abus du pouvoir se jouer de la vie des hommes ^ de la pudicité des li^nmes; la révolte marcher de fron.t avec l'atroce tyrannie :
le despote y fait tout trembler ^ jusqu'à ce qu'il tremble lui-même ;, et souvent tous les deux se voient en même temps. Ce désordre convient au sujet ; il monte Fimagination du poète; il imprime un trouble à Tesprit^ qui dispose aux étrangetés ( selon l'expression de Montagne ). Voilà les mœurs qu'il faut à Topera ; elles nous permettent tous les tons : le sérail oilre auss^ tous les genres d'événements. Je puis m'y montrf^ t^urà-tour ^ vif, imposant , gai , sérieux , enjoué.^ terrible ou badin. Les cultes même orientaux ont je ne sais quel air m^ique ^ je ne sais quoi do merveilleux , très-propre à subjuguer l'esprit , à nourrir l'intérêt de U scène.
Ah ! si Ton pouvait couronner l'ouvrage d'une grande idée philosophique; même en faire naître le sujet ! je dis qu'un tel amusement ne . serait pas sans fruit; que tous les bons esprits nous sauraient gré de ce travail. Pendant que l'esprit départi^ l'ignorance ou l*envie de nuire armeraient la meute aboyante^ le public n'en sentirait pas moins qu'un tel essai n'est point une oeuvre méprisable. Peut-être irait-il même jusqu'à encourager des hommes d'un plus fort génie à se jeter dans la carrière, et à lui présenter un nouveau genre de plaisir ^ digne de la première nat^ou du monde.
Quoi qu'il en puisse être des autres , voici ce
5oo A Ù X A B O N N É S
qu'A en est de moi. Tarare est le nom de mon opéra ; mais il n'en estpas le motif* Cette maxime ^ à la fois consolante et sévère , est le sujet de mon ouvrage :
Homme ! ta grandeur sur la terre N'appartient point à ton état; Elle est toute à ton caractère.
tià, '^gnité de Thomme est donc le point moral que j'ai voulu traiter y le thème que je me suis donné.
tour mettre en action ce précepte , j*ai imaginé dans Ormus, à l'entrée du golphe Persique^ deux hommes de Fétat le plus opposé; dont Tun , comblé j surchargé de puissance y un despote absolu d'Asie y a contre 1a seulement un effroyable cara<^tère. Ilestné méchant y ai -je dit, wyons s^ il sera malheureux. L*autre, tiré des derniers rangs, dénué de tout, pauvre soldat, n'a reçu qu'un seul' bien du ciel, un caractère vertueux. Peut-il être heureux ici bas ?
Cherchons seulement un moyen de rapprocher deux 'hommes si peu faits pour se rencontrer*
Pour animer leurs caractères y soumettons-lés
au même amour ; donnons - leur à tous deux le
•plus ardeiit désir de posséder la même femme.
Ici , le cœur humain est dans son énergie ; il
doit âe motitrer sans détour. Opposons, passion à
D E L' O P É R A. 5oi
passion > le vice puissant à la reriu priyée de tout , le despotisme sws ptvieur à Finj^iieace de l'opinion .publique; et Tojons cç qui peut oortif d une telle cconbinaisoa d'incidents et de, caracr tèreSii
Les Français chercheront le motif qfi\ m'a fait donnw à mon héros un nqnx prOTerbia).. Il im% avouer qu'il entre un peu de coquetteiie d'auteur dans cecL J'ai voulu voir si , lui donnant un nom usé^ qui îeticâraii dans qftielque erreur y qui ferait dire à tous nos bons plaisants y que je suî^ w^ garçon jovial y et que Ton va bien rire , ou de l'opéra ou de moi ^ quand j'aurai mis sur le théâtre Tarare-pompon en musique ; j^ai voulu ^ dis-je f voir si f l^i donnant un nom insignififiat , je par^ viendrais à l'élever à un très-haut degré d'estime avant la fin de mon ouvraj^. Quant au choix au nom de Tarare j il me sufiit de dire aipL étrangers y qu'une tradition assez gaie , le souvenir d'un certain conte y nous rappelle^ en riant , que le nom de Tarare excitait un étomiement dans les auditeurs > qui leiesait répéter à tQut* le monde aussitàt qu'oa le prononçait. Hamilton ^ auteur de ce conte ^ a tiré très-peu de parti d'une bizarrerie qirïl aurait pu rendre plus gaie*
Voici , naoi , ce que j'en ai fait* De cela seul que la personne de Tarare ^ en vénération chez Ici peuple ^ est odieuse à mon despote ^ on ne
5oa A U X A B O N N Ê S
prooonce point sonnom devant lui sans lemëttre en fareur y et sans qu'il airive un grand changement dans, la situation des personnages. Ce nom fait toutes mes transitions : avantage précieux pour un genre de spectacle où Ton n'a point de temps a perdre en situations transitoires , où tout doit être chaud d'action , brûlant de marche et d'intérêt.
La musique , cet invincible obstacle aux développements des caractères y ne, me permettant point de faire eonnaitre assez mes personnages , dans un sujet si loin de nous (connaissance pour* tant sans laquelle on ne prend intérêt à rien) , m'a fait imaginer un prologue d'un nouveau genre, t>ù t^t ce qu'il importe qu'on sache de mon plan ^ de mes acteurs est tellement présenté , que le spectateur entre sansjtatigue , parle milieu y dans ^'action^ avec 14ustruction convenable. Ce prologue est l'exposition. Composé d'êtres. aériens, d'illusions y d'ombres . légères y il* est la partie merveilleuse du poèàie ; et j^ai prévenu que je ne voulais priver l'opéra d'aucun des avantages qu'il offre. Le merveilleux même est très-bon y si l'on veut n'en point abuser.
J'ai fait en sorte, que Fouvrage eût la variété qui pouvait le rendre piquant; qu'un acte y reposât de l'autre acte ; que chacun eût son caractère. Ainsi le ton élevée le ton gai, le .style tragique
DE L'^ O PÉ R A. 5bS
6tt comique 9 des fêtes.^ une musique noble et simple y. ua grand spectacle et des situaticHis fortes souiiendroat tour-*à-tour ^ j'espère> et rintérét et la cuFiosité« Le danger toujours imminent de moa principal personnage , sa vertu ^ sa douce confiance auiK. diyinités du pays ^ mis. ea of>pûsitioa ayec la férocité d'un despote et la politique d'ua brame-, offiriront , je crois ^ des contrastes et beaucoup de moralité.
Malgré tous ces 6oins\y f aurai tort, si j'établis mat dans l'action le précepte qui fait le fond de mon sujet*. .
Depuis que l'^uTrage est fini , j^ài trouvé dans^ un conte arabe quelques situations qui se rapprochent de Tarare ; elles m'ont rappelé qu'autrefois j'avais entendu lire ce conte 2i la campagne. Heu-* reux y disais-je y en le feuilletant de nouveau y d'avoir ea si faible mémoire l Ce qui m'est resté* du conte > a son prix ; le reste était impraticable^ Si le lecteur fait comme moi^s'il a la patience de' lire le vohime trois des Génies , il verra ce qui m'appartient, ce que je dois au conte arabe , conn ment le souvenir confus d'un objet qui nous a frappés, se fertilise dans l'esprit, peut fermenter dans la mémoire, sans qu'on en soit même avertie
Mai& ce qui m'appartient moins encore, est la belle musique de mon ami SaUeri. Ce grand compositeur ^ l'honneur de Técole de Gluck ^