LES CHAMBRES ASSEMBLÉES
i^tTPPLiE humblement Pierre-Augustin Caron DE Beaumarchais^ écuyer^ conseiller secrétaire du roi , et lieutenant général des chasses au bailliage et capitainerie delà varenne du Louvre, grande vénerie et fauconnerie de France.
Disant , que M. Goêzman Ta dénoncé k la Cîour , comme ayant tenté de gagner son suffirage , par des présents faits à sa femme , et l'ayant ensuite diffamé par des propos offensants ^t calomnieux.
Ces délits ont paru graves ; la Cour a ordonné ^u'il en serait informé à la requête de M. le procureur-général ; l'information a été faite , elle
a été suivie de tout l'appareil de la procéduïc extraordinaire ; le suppliant n'en a jamais redouté la rigueur , bien persuadé qu'elle fournirait des preuves de son innocence.
Dans ses Mémoires ^ le suppliant a r^idu un compte exact des fait* ; il ne fera que retracer ici les plu& essentiels.
Le !•' avril 177.3 , 'M. Goëzman fut nomnie rapporteur du procès entre le suppliant et le comte de la Blache. Le suppliant d'^ fat pas plutôt informé , qu'il désira de voir ce magistrat et de l'entretenir de son affaire.
Dans cette vue , il se présenta jusqu'à trois fpfSn en son Lôtel , ce même jour !•' avril , et n'ayant pu parvenir jusqu'à lui^ il laissa chaque fois à sa porte un billet conçu eu ces termes : Beaumar^ chais supplie Monsieur de ^vouloir bien lui accorder la faiseur d* une audience y et de laisser ses ordres à son portier ^ pour le jour et Vheure^
Le lendemain a, avril ^ le suppliant se rendit encore trois fois chez M. Goëzman j et chaque fois , la portière lui disait qu'il était sorti ; cependant y dans une de ces visites y le suppliant et le sieur Santerre^ qui Raccompagnait^ lui virait ouvrir les rideaux de son cabine^ 9 au 'premier
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qui donne sur le quai ^ et regarder à trarers les vitres ^ ceux dont le carrosse Tenait de s'arrêter à sa porte.
Voilà donc en deux jours six courses infruc-^ tueuses.
M. Goëzman dit ^ dans le Mémoire qu'il a distribué au nom de sa femme ^ et il répète dans sa note^ intitulée : Note remise par M. Goëzman à Messieurs ses confrères , que le a avril , il donna audience dans la matinée à M* Fal-^ cooet j Tun des conseils du suppliant j et que le 3 y dans la matinée j il en accorda une autre au suppliant qui lui apporta un Mémoire ma-« nuscrit.
Le suppliant ne peut trop se récrier contre cette allégation; M« Falconet nie absolument le premier de ces deux faits qui lui est personnel f. à regard du second y la &usseté en est attestée par le sieur Santerre y garde sermenté y que le gouyernement avait alors placé auprès du suppliant dans le temps qu'rl était encore en prison. Ce garde venait prendre le matin le suppliant au For-FEvêque , et ne le quittait que pour le reconduire au même lieu. Or ^ le sieur Santerre certifie y qu'avant le samedi 3 avril au soir y il n'est point entré chez M. Goëzman avec le suppliant : le fait de l'audience du matin est donc supposé.
Cependant il importait au suppliant de Toir son rapporteur. Apres la dernière course du 3 avril il se rendit chez la dame de Lepine, sa sœur; il lui fit part de ses inquiétudes sur ce que M. Goëaman se fesait celer^ et lui refusait toute audience* Le sieur Bertrand d^Airolles , qui se trouva chez la dame de Lépinc , dit que le sieur le-Jay^ libraire y avait des habitudes chez M. Guëzman^ et qu'on pourrait, par son moyen, obtenir audience de ce magistrat* Il vit le sieur le-Jay, qui de son côté alla trouver madame Goëzmao, et qui vint dire au sieur d'Airolles que Taudience serait accordée moyennant un sacrifice d'argent.
Le suppliant se récna sur la proposition qu^il trouva malhonnête , et sur la somme qui était exi* gée. Ses [larents et ses amis le déterminèrent à consentir au sacrifice ; Tun d'eux courut chez Ini prendre cent louis d'or, et les remit à la sœur du suppliant, qui n'en donna d'abord que cinquante au sieur le-Jay, en lui disant que cette somme lui paraissait bien forte pour la faveur de quelques audiences que l'on demandait. Le len* demain 3 avril le sieur d'Airolles vint chez la dame de Lépine prendre les cinquante autres louis. Quand on fait un sacrifice , lui dit-il , il faut le faire honnête : il fit deux rouleaux des cent louis , les cacheta par les deux bouts y et
monta dans un carrosse de place aveclesîeur le- Jay 9 pour aller chez madame Goêzman.
De retour il assura que cette dame avait promis de faire accorder au suppliant toutes les audiences dont il aurait besoin. Il remit en même temps au suppliant une lettre pour madame Goëzman , en lui disant de se rendre chez elle , qu'on lui dirait que M. Goëzman était sorti ; mais qu'en remettant la lettre au laquais de Madame , il pourrait être certain d'être introduit chez Monsieur.
he suppliant se transporta le soir chez M. Goëzman, avec M« Falconet, et le sieur San terre , son garde, qui ne le quittait pas. Tout ce qu'on lui avait prédit arriva : la lettre fut remise au laquais de madame Goëzman , qui la rendit à sa maîtresse , et vint dire au suppliant qu'il pouvait monter dans le cabinet du magistrat , qui allait s'y rendre par Tescalier qui donne dans l'intérieur de Tappartement de Madame.
En effet, M. Goëzman ne tarda pas à paraître dxns son cabinet ; le suppliant l'y vit pour la première ibis , il conféra avec lui sur son afl'aire ; le magistrat lui fit des objections , ou si l'on veut des observations , que le suppliant recueillit attentivement pour se mettre en état d'y faire un« réponse par écrit et la lui remettre.
Il rédigea en effet cette réponse , et priar k t 6ieui d' A irolles de lui faire obtenir une seconde i audicîic^ , pour la présenter. Le croira-t-onTOn b lui paila d'un second sacrifice pour aToir cette i seconde audience; une montre à répétition enri* chic de diamants , fut remise au sieur d'AirbUee^ celui-ci la remit au sieur le-^Jaj, qui la portail | madame de Goëzman ; mais ^ chose étrange f oo 1 yint dire au suppliant que cette dame demandait quinze louis pour le secrétaire de son mari, v^ ( quel elle se chargeait de les remettre : le fBp [ pliant fut d'autant plus surpris de la propositioD, qu'un de ses amis avait remis la yeille dix louis à t ce secrétaire qui les avait d'abord refusés , disant qu'il n'avait aucun travail à Étire sur le procèf du suppliant , dont toutes les pièces étaient dam le cabinet de M. Goëzman. Cependant comme et persista sur les quinze louis , le suppliant les remit en argent blanc ; le tout fut porté à meuh^fnâ Goëzman par le sieur le-Jay , auquel elle promit l'audience pour sept heures du soir, du dimand» 4 avril.
Le suppliant se présenta à l'heure indiquée avec son Mémoire chez M. Goëzman , mais il se put le voir , et fut obligé de laisser ce Mémoive il sa portière.
11 s'en plaignit à ceux qui avaient négocié cette audience ; la réponse de madame GoêzmsD
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fut f que le suppliant pouvait se présenter le lendemain ^ lundi matin , et que s'il ne pouvait obtenir audience de son mari avant le jugement du procès, tout ce qu'elle avait reçu^ serait rendu.
Cette réponse était d'ip mauvais présage ; ce-* pendant le suppliant alla le lendemain matin chez M. Goëzman avec un de &es amis ^ et le sieur Saoterre : la portière lui dit qu'elle avait des ordres de ne laisser entrer personne ; le suppliant pm^ista avec d'autant plus de force que, d'un c6té y. les moments pressaient, puisque l'afFaîre devait être rapportée l'après midi , et que de l'autre il lui était essentiel d'avoir une conférence avec sou rapporteur , sur de nouvelles objections qu'il avait &ites la veille à l'anii dont le suppliant était accompagné. Toutes les instances du syppjiant furent inutiles. Ne pouvant se iaire ouvrir la porte de son yige , il pria la portière de lijû permettre d'écrire dans sa loge , les réponses qu'il s*était flatté de faire verbalement, et il donna six livres a un laquais , pour faire parvenir ces réponses à M* Goëzman.
Le même jour , le délibéré fut rapporté sur les sept heures du soir , le suppliant perdit sa cause.
Le même soir, les deux rouleaux de louis et 1a montre furent rendus k la sœur du sup-
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pliant f mais madame Goëzman garda les quinze louis qu'elle avait exigés pour le secrétaire.
Le suppliant s'informa de ce secrétaire , si ces quinze louis lui avaient été rerais; celui-ci répondit qu^on ne les lui avait pas mênû^e offerts, et qu'il ne les aurait pas acceptés.
Le suppliant soupçonnant le sieur le-Jay , qu'il ne connaissait pas encore , d'avoir voulu s'approprier ces quinze louis , pria le sieur d'AiroUes de lui demander ce qu'ils étaient devenus.
Le sieur le-Jay les demanda à madame GoëznUau f qui pour toute réponse dit que ces quinze louis devaient lui rester.
Cette réponse fut rapportée au suppliant ; le sieur le-Jay lui fit même dire que pour se rendre certain du fait , il pouvait en écrire à madame Goëzman.
Le suppliant lui écrivît en effet, le 3 1 avril, une lettre dont il a rapporté les termes dans son Mémoire à consulter , pages 26 et 26; il lui marque en substance qu'on a rendu de sa part les deux rouleaux de louis et la montre à répétition , mais qu'on n'a point rendu les quinze louis; qu'il n'est pas Juste qu'il les perde ; que ces quinze lôuis n'ont pas dû s'égarer dans ses mains , et qu'il espère qu'elle les lui fera remettre.
Madame Goëzman feignant de ne pas entendre cette lettre , quoique très-claire , envoya cher-
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chérie sieur le-Jay> et lui dit que le suppliant lui demandait les cent louis et la montre.
Le sieur le-Jay protesta quMl les avait rendus ; il vint trouver la sœur du suppliant ei lui fit part des plaintes de madame Goëzman. La dame de Lépine voulut le rassurer, en lui disant que dans^ la lettre de son frère , il n'était question ni des cent louis ni de la montre , mais seulement des quinze louis , exigés pour le secrétaire , auquel ils n'avaient pas été donnés : le sieur le-Jay était si troublé des plaintes amères que madame Goëzman lui avait faites , qu'il n'en voulut rien \ croire. Heureusement le suppliant avait gardé copie de sa lettre , il l'envoya à sa sœur pour la montrer au sieur le-Jay , qui la porta sur-lechamp à madame Goëzman, et qui lui fit voir par la confrontation qu'elle fit elle-même de la copie avec Toriginaï , qu'il ne s'agissait dans l'un comme dans l'autre que des quinze louis , qu'elle s'obstina à ne pas vouloir rendre.
Comme la négociation , pour obtenir des audiences de M. Goëzman , s'était faite par différentes personnes, que les cent louis et la moi^e avaient été rendus devant plusieurs témoins , ,et que le fait des quinze louis indûment rcteniis, faisait du bruit ; M. Goëzman , qui craignit avec raison des reproches de sa compagnie , imagina pour s'en garantir un moyen qui aurait répugné
k toute âme un peu délicate : il envoya chercber le sieur le-Jay ^ et lui dicta une déclaration que cet homme faible , et peut-être interdit par dei menaces , écrivit et signa ^ et dont il emporta la minute entièrement écrite de la main du magia* trat. C'a été sur cette minute que le commis do sieur le-Jay en a fait une copie , qui a été remise k M. Goëzman , qui Ta déposée depuis au greffe de la Cour.
Muni de cette déclaration signée du sitor le- Jay , M. Goëzman , dont elle était Touvrage^fil une dénonciation aux chambres* Il dit dans sa note imprimée , pag. 4 > (fu^^'l y o, été forcé par le vœu de la chambre des enquêtes ; ce n'était point une dénonciation que MM. des enquêtes exigeaient de lui, mais une justification.
Quoi qu'il en soit, il dit dans cette dénonciation , qu'on avait eu la témérité , de la part du suppliant , de faire proposer à sa femme un présent considérable , pour l'engager k solliciter son suffraçjSy et qu'k cause de la perte du procès , on avait osé emj)oisouner la manière même avec laquelle cette offre honteuse avait été rejeiée : il dit ensuite qu'il a interrogé sa femme qui est convenue des présents offerts^ mais qui lui a soutenu les avoir refusés; que c'a été par délicatesse qu'elle n'a point voulu ^compromettre la personne interposée ; que cette
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personne , pénétrée de douleur d'avoir commis une fisiute, dont elle ne sentait point les conséquences ^ a déclaré à lui , M. Goëzman , les circonstances qui ont accompagné et suivi Toflre ec le refus ; qu'il est en état d'administrer la preuve du délit dont se sont rendus coupables ceux qui , après avoir tenté de séduire sa femme p ont empoisonné par des discours offensants les refus qu'ils ont essuyés*
Tel est le contenu dans la dénonciation par laquelle M* Goëzman défère le suppliant à la justice 9 comme coupable d^avoir voulu le corrompre^ et de l'avoir ensuite calonmié. M. Goëzman y dénonce aussi le sieur le^Jay , dont il avait surpris la signature au bas de la déclaration qu'il lui avait dictée. Ainsi cette déclaration par lui suggérée est devenue dans ses mains un instrument pour perdre le sieur le-Jay lui-môme. Quel procédé de la part d'un magistrat I
Sur cette dénonciation , il a été arrêté que M. le procureur-général rendrait plainte et ferait information. La plainte contient les mêmes faits de la prétendue séduction mise en usage auprès de madame Goëzman , pour solliciter en faveur du suppliant le suffrage de son mari y et de la publicité qu'on avait donnée aux moyens pris pour y parvenir.
Le sieur le Jay a été entendu comme témoia.
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Il a déposé formellemeut que la déclaration que M. Goëzman avait représentée , et qui était déposée au greiib , n'était point son ouvrage^ mais celui de M. Goczman ; que la minute était écrite de la main de M. Goëzman ; que cette, minute était restée en la possession de lui sieur le-Jay , pendant plusieurs jours ; que sur cette minute 9 sou commis eu avait fait une copie; que M. Gaczmau , peu de temps avant sa dé* nonciation ^ lui avait retiré cette minute ; qu'au surplus , les faits contenus dans la déclarattoo n'ctai(^nt point véritables , en ce que les présents offerts n'avaient eu d'autre but que .d'obteuir des audiences 9 et non de solliciter ni de ,gigner le suffrage de M. Goëzman.
Le sieur Bertrand d'Airelles a déposé aiisâ dans les termes les plus exprès , qu'il n'avait été chargé que de demander des audiences.
Madame Goëzman et plusieurs autres témoins ont aussi été entendus.
Sut le rapport fait des informations aux chambres , il est intervenu arrêt qui a décrété le sieur le-Jay de prise de corps ; le sieur Bertrand d'Airoljes et le suppliant , d'ajournement personnel; et madame Goëzman , d'assignée pour être ouie.
Les accusés ont été, interrogés ; le sieur Iç-- Jay, après son interrogatoire, a été élargi. Le procès a été ensuite réglé à l'extraordinaire.
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Il s'agit aujourd'liuî , que riustruction est faite ^ de statuer sur le fond de Taccusation.