‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 23 sur 25 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

J'ai trop de confiance en mon défenseur , pour perdre, en plaidant moi-même, l'avantage de lui voir établir solidement mes moyens de requête civile. Mais j'oserai lui disputer l'expression de la joie que je sens de pouvoir me présenter enfin à ce tribunal auguste après cinq ans de travaux et de souffrances. L'injuste procès d'où naquit le procès monstrueux qui m'amène aux pieds de la Cour , date de Tévénement qui priva si douloureusement la France de ses vrais magistrats.

Il^s'agissait, Messieurs , d'un acte civil passé librement entre deux majeurs raisonnables et liés depuis dix ans d'intérêt et d'amitié. Le fond ni la forme de cet actQ n'offrait aucune prise

Mémoires. /. Sa

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aux plus légères discussions ; et cependant U haine du comie de la Blache a trouvé moyen de les éterniser. Tout son artifice , Messieurs , fut de me réduire à Tobligation de prouver cent fois ce qui était déjà trop clair. La persua'sion fi'en altère à la fin ^ il semble qu'un fait exposé tant de fois à la discussion ^ en ait réellement besoin. Et quand la redite en plaidant ne détruirait pas révidence , elle inspire au moins le dégoût ; et où il n'y a plus d'intérêt, la persuasion devient sans force ^ et la conviction purement fatigante.

Me traîner ainsi d'un Tribunal à l'autre , était donc me faire à la fois tous les maux ; c'était éloigner mes amis par la diminution de leur confiance , armer mes ennemis par rencouragement de leurs imputations.

Mais n'abusons point des moments qu'on m'accorde ; n'étant ni le parent ni l'ami du comte de la Blacbe , je ne suis pas obligé de jnendre a lui le grand intérêt de le faire rentrer en lui-même , et rougir publiquement de sa conduite à mon égard ; il me suffit d'avoir prouvé mon droit sous toutes les formes , d'avoir gagné ce procès en première instance, et d'avoir obtenu la cassation du jugement qui me le fit perdre sur appel , au rapport du sieur Goëzman. Acharnés contre moi, ces deux ennemis s'écri-

Valent , se voyaient en secret , se concertaient, et ma perte était le lien de cette horrible union. Celui-ci se chargeait de me dénigrer dans le public ; celui-là , de nïe faire condamner u son tribunal.

Grâce à cet odieux complot, Messieurs, j^ai vu l'injustice enfanter l'injustice , et les mêmes juges me blâmer au criminel après m'avoir ôté mes biens au civil. J'ai vu les deux plus cruels jugements se succéder sans intervalle , empoisonner cinq ans de ma vie , et me forcer de vous demander, en suppliant, le retour à mon état de citoyen , que je n'ai jamais dû perdre. Enfin , j'ai vu lacérer et brûler , par la main d'un bourreau , mes défenses légitimes, comme des écrits infâmes ou séditieux.

Mais je ne devais pas , dit-on , publier le secret des procédures , et mettre au jour mes interrogatoires. Quel indigne motif de réprobation ! Dans un procès où l'honneur est engagé > Messieurs , peut-on trop manifester les défenses et les motifs du jugement ? L'honneur n'est - il pas un bien par lequel on est soumis même au jugement de ceux qui n'ont point d'honneur ? Eh quel homme peut supporter le mépris, fut-ce de ceux qu'il mésestime ? Il ne faut donc pas que la plus légère réticence, puisse entraîner les conjectures générales au dçlu des faits positifs et

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connus ? £t n'est-ce pas surtout le cas où le ]agement des magistrats peut être justement détruit ou confirme par celui de laNatlou ? J'enaifedt, Messieurs , une trop douce expérience , pour ne pas me féliciter d'en avoir adopté le principe.

Je leur disais , n'enfermez pas sous le boisseau le fanal de la justice , et l'on ne sera pas obligé d'en éclairer la voie par d'autres moyens : donnez la publicité nécessaire à vos terribles procédures, et elles n'auront pas besoin de publication dans des Factums.

Qu'ai-je enfin impuimé dans ces mémoires tant reprochés ? Si je me suis permis d'y verser le ridicule sur quelques ennemis, l'opprobre sur quelques autres , et le discrédit sur tous , n'étais-je pas attaqué par leiu's clameurs sur les points les plus délicats de mon existence ? Le livre de ma vie intacte était ouvert devant la nation ; n'ont-il8 pas tout osé pour en déshonorer un fragment ? Il a bien fallu me défendre ! Mais quelle [partie de mes écrits a donc pu blesser ces redoutables juges ? N'y ai-je pas accompli par tout la loi de ce beau serment de la justice anglaise , en disant à chaque page la ^vérité , toute la ^vérité, rien que la mérité ? N'y ai-je pas fait sans cesse la distinction du bon au mauvais magistrat, et toujours l'éloge du premier ?

Oui, Messieurs^ je le répète aYecjoie;lc^

bons magistrats sont les hommes les plus respectables de la société : non seulement en ce qu'ils sont justes ; tous les hommes doivent l'être : non en ce qu'ils sont éclairés ; la lumière en ce siècle étincelle à nos yeux de toutes parts : non en ce qu'ils sont puissants ; c'est la loi seule qui est puissante en eux. Mais leur état est le plus honorable de tous , en ce qu'il est visiblement laborieux, très-pénible, utile à tous, d'une importance extrême, et ne conduit aucun d'eux à la fortune; aussi le peuple dont l'instinct naïf est quelquefois si sûr , le peuple qui est jaloux des grands , redoute les guerriers, abhorre les gens riches et fuit la morgue des savants : le peuple aime et respecte ses magistrats. Je n'ai jamais dit autre chose , Messieurs, dans ces mémoires lacérés publiquement et traités comme des incendiaires. Par quel sentiment obscur , intérieur , quelquesuns des juges d'alors se firent-ils donc la triste application du mal en rapportant le bien aux magistrats exilés ?

Détournons nos yeux du passé. Rendez-moi mon état de citoyen , Messieurs. Alors je croirai m'éveillcr et sortir d'un rêve affreux , où , pensant errer péniblement dans la nuit , ]e fus longtemps poursuivi par des fantômes.

Alors je rendrai gloire à l'auguste monarque qui rappela nqs magistrats à leurs fonctions , et

qui m'envoie à vous aujourd'hui , par des lettres patentes d'autant plus honorables , que c'est au sein d'une nouvelle infortune que }e les ai obtenues de son généreux cœur.

Alors j'oublierai tout, jusqu'à l'existence éphémère de ceux qui m'ont condamné. J'oublierai que dans ce palais, le palais par excellence, puisque la loi seule y doit régner , une jurisprudence obscure et barbare usurpant son sceptre, a soumis pendant quelque temps cent malheureux et moi a des jugements arbitraires.

J'oublierai que, forcé d'emprunter l'or de mes amis pour payer des audiences qu'il m'était indispensable d'obtenir , dans ce même sanctuaire où je respire aujourd'hui , je me suis vu foulé comme un vil corrupteur , poursuivi extraordinaircment , et conduit jusqu'au blâme pour un crime imaginaire.

J'oublierai que , dans les murs de celte enceinte , j'ai plusieurs fois , pendant douze ou quinze heures , soutenu des interrogatoires insidieux et semés de pièges où l'on voulait m'atlirer ; mais que le courage et la vérité de mes réponses ont fait tourner à la honte de ceux qui les avaient tendus contre moi.

J'oublierai que , dans le pafvis de ce temple alors profané , troublant par mes instances le* faibles défenseurs des plaideurs de ce temps, je

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les al tous vus fuir devant moi , se renfermer chez eux avec frayeur , et me demander quartier quand je les y rencontrais., pour ne pas me prêter leurs timides secours , et ne pas signer la plus simple requête contre ces terribles magistrats.

A cette même place où mon cœur exalté de joie n'est flétri par l'aspect d'aucun visage ennemi ; où , loin de désirer la récusation d'un seul de mes juges , je voudrais qu'il ne manquai à mon arrêt nul membre de cette auguste Cour : oui > Messieurs , c'est ici que je me suis vu pressé tumultueusement de parler et de tépondre au gré de tous ceux qui occupaient vos places.

Là mes cris ont en vain demandé que mes ennemis déclarés se récusassent , et je n'ai obtenu pour réponse que le sourire du dédain ou le regard de la fureur.

C'est a ce bureau , qu^accablé de questions promptes et redoublées sur ces mémoires que

- j'avais envoyés signés de ma niain , ne varictur;

un nouvel aveu de ma bouche n'a pas empêché qu'on ne me les fît signer encore , pour mieux s'assurer qu'on en tenait l'auteur, et se livrer en sûreté à toute la Joie de l'en punir. Et chaque

. fait, Messieurs, chaque place que j'indique, est un monument d'injustice et d'illégalité qui

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roc ' fournit , comme vous Tallez voir, toujouri de nouveaux moj^ens de requête civile.

C'est dans cette salle voisine , accordée en refuge aux infortunés que le malheur des temps forçait d'y venir plaider , que je me suis vu outragé du geste et de la voix ptir l'ordre exprès de celui qui ^ sous le nom de président , conduisait partie de ces mêmes juges aux prisonniers du chAtelct.

C'est dans l'hôtel occupé maintenant par le chef de cette auguste assemblée , qu'on a refusé constamment d'en admettre ma plainte > et qu'on m'a menacé de l'animadversion générale de la compagnie m j'insistais à la présenter.

Enfin ^ c'est dans ce sanctuaire même que^ pendant quinze heures , mon existence et ma destruction ont été ballolécs avec acharnement et fureur ; où l'opinion , omnia citrà mortem^z trouvé pins d'un partisan ; où les plus modérés, forces de se joindre aux moins emportés, pour erapécljcr qu'une majorité plus violente encore n'employât le bras infâme à me flétrir, et ne me bannît de mon pays , ont cru me faire grâce en ne me condamnant qu'à l'aumône , à l'amende, an I)lâme , à l'infamie.

Mais celui qui m'ôte la vie, Messieurs, m'eu- Icve au moins tout , jusqu'au sentiment du mal qu'il m'a fait; au lieu que celui qui me note

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d^infamie , se croît bien sûr de me laisser une existence affreuse. Quel est le plus coupable envers moi ?

Cependant je Fai dît ailleurs , et Je dois le répéter avec une reconnaissance égalé' au bienfait : ils ne m'ont rien ôté. C'est de Tinstant qu'ils ont déclaré que je n^étais plus rien, qu'il semble que chacun se soit empressé de me compter pour quelque chose. Tous m'ont accueilli , prévenu, recherché ; les offres de toutô nature m'ont été prodiguées. Partout,^en voyageant, j'ai rencontré des amis et des frères ; des puissances mêmes étrangères m'ont offert une honorable retraite en leurs états. Mais quel citoyen français , Messieurs , peut adopter une autre patrie que la sienne ? S'il ne saurait y vivre deshonoré, du moins peut-il s'y montrer partout injustement blâmé. Ah ! je l'ai trop éprouvé ce sentiment universel d'équité , pour n'en pas faire hautement honneur à mes compatriotes et ne pas leur en montrer ici ma vive sensibilité.

M. de Beaumarchais , ( écrivait le p? ince auguste que nous venons tout récemment de perdre. ) M. de Beaumarchais est un grand exemple de la justice du public : ce jugement horrible ne lui a pas apporté la plus petite tache ; il a été détruit dès les premiers instants par V opinion générale qiCil a su conquérir. Et

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cette lettre , Messieurs , cet éloge des Français et le mien , je le tiens de celui qui le reçut de Monseigneur le prince de Conti ; Je le possède et le garderai toujours comme le premier monument de mon innocence reconnue ^ comme un legs mille fois plus précieux à mon cœur que le legs d'argent que mes ennemis ont prétendu faussement que je tenais de ce prince a sa mort, 11 avait pour moi irop de bonté , trop de fierté, pour m'exposcr en mourant , par un don quelconque , à la malignité qui me poursuit sans relâche. En cela sa grande âme a deviné la mienne et Ta honorée.

Il a plus fait pour moi; Messieurs : ce prince ne crut pas au dessous de lui de me chercher la veille de ce jugement qu'il appelle horrible f

et d'user de son autorité j'oserai dire paier-

ncllc, pour m'cmpechcr d'aller subir mon dernier iiilcrrogaloire; persuadé que j'y périrais le lendemain. Mais moi qui voyais un grand devoir à remplir, un grand excm])le à donner ; moi, toujours pénétré du respect que je dois aux lois, lors moine qu^on en veut abuser pour me nuire, je démontrai à ce prince éclairé l'indispensable nécessité qu'il y avait de m'y présentera tous risques.

Quelle différence d'événements dans les mêmes lieux en des temps divers ! Si la mort ne nous

eût pas tous privés de ce prince cito^j^f^ ; loia de m^écarter aujourd'hui , de m'arrêier au passage , il m^eût conduit lui-même en ce temple, il me l'avait promis , il se Tétait promis. Il vous eût dit : « Messieurs , le voila ce citoyen mal- » heureux , dont le courage a fait pâlir Tiniquité » jusqu'en son for, qui a hautement combattu » l'injustice acharnée , et a soutenu sans fai- » blesse un malheur qu'il n'avait pas mérité ; le » voilà : je remets sa personne et son droit à » votre justice. »

11 n'est plus , Messieurs , ce prince ami de la monarchie , ce soutien inébranlable de sa constitution , au panache duquel tout Français qui aimait son roi et sa patrie , pouvait honorablement se rallier. 11 n'est plus ; mais Iheureux temps est venu où ces douces vérités n'ont plus de contradicteurs ; il n'est plus , mais sa grande âme existe encore parmi vous et vivifie cette auguste assemblée.

O vous tous , Messieurs , qu'il honorait de sa plus tendre amitié ! vous le savez , si son esprit noble et ^uste soutenait jamais son sentiment sans accorder a chacun la liberté de le, combattre avec force. Tout entier aux vrais principes , il n'fentendait pas même les appuyer par l'influence de son auguste état. Cette phrase noble et cheyaleresque , dont chacun de vous se souvient

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avec at^drîsseracnt , est de lui : iW la robe qui voi^cowre , ni le baudrier qui me ceint, ne iloii^ent injluer sur aucune opinion dans cette assemblée* Que les principes seuls en forment la base et le succès !

O ! prince généreux , dont le souvenir vivra toujours dans mon âme et toujours dans celle de tout bon Français : ailleurs on vous élèvera des mausolées ; ailleurs on dira de vous ce qui pourra convenir au temps , aux lieux , k Torateur. Mais c'est dans ce temple de la justice , au milieu de ce sénat auguste ; en cet unique dépôt des lois du royaume que votre éloge doit être prononcé. Heureux en en donnant le premier exemple , si mon talent eût ég.ilé ma sensibilité! Mais si mon œil se trouble en le lisant^ si ma voix s'aflaiblit cts'altère en le prononçant; mameur a celui dont le cœur ne s'émeut pas jusqu'aux larmes au seul nom desoD bienfaiteur ! il ne mérita jamais d'en rencontrer.

Je m'aperçois .que cette digression a dévoré le temps destiné Ji mon plaidoyer. Je dois finir, Messieurs ; je rougirais cTe vous faire descendre d'un ausssi grand objet Ji mon chétif intérêt personnel ; je me tais ; mais en en remettant le soin Ji l'éloquente amitié de mon défenseur, je m'en rapj)orte entièrement h la sagesse de M. ravocal général et h la Justice de la Cour assemblée.

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