‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 3 sur 25 · FAITS POSITIFS · texte numérisé non relu

FAITS POSITIFS

Peu de jours avant le prononcé du délibère j'avais enfin obtenu du ministre la permission de solliciter mon procès, sous les conditions expresses et rigoureuses de ne sortir qu'accompagné du sieur Santerre, nommé à cet effet; de n'aller nulle autre part que chez mes juges ; et de rentrer prendre mes repas et coucher en prison: ce qui gênait excessivement mes démarches , et raccourcissait beaucoup le peu de temps accordé pour mes sollicitations.

Dans ce coiu't intervalle je m'étais présenté au moins dix fois chez M.Goëzman sans pouvoir le rejoindre : le hasard seulement me l'avait fait rencontrer une fois chez un autre conseiller de grandchambre ; mais aune heure tellement incommode que ces magistrats pressés de sortir, ne m'ac-

cordaient qn^uue légère attention. Je n'en fus pas très-afiécté : M. Goëzman ne fesant alors que «lombre avec mes juges ; cette relation intime d'un rapporteur k sou client , qui rend l'un aussi attentif que l'autre est disert; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer , tout entendre , et tout approfondir , n'existaient pas encore entre nous.

Mais le premier avril , aussitôt qu'il fut chargé du rapport de mon procès , il devint un homme essentiel pour moi ; je n'eus plus de repos que je ne l'eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cette après-midi , et toujours la formule écrite : Beaumarchais supplie Monsieur de vouloir bien lui accorder la faiseur d^une au" diencey et de laisser ses ordres à son portier pour r heure et le jour» Ce fut vainement ; la portière, car c'en était une , fatiguée de moi , m'assura le lendemain matin , à ma quatrième visite , que Monsieur ne voulait voir personne , et qu'il était inutile que je me présentasse davantage. J'y revins l'après-midi ; même réponse.

Si l'on réfléchit que , du premier au 5 avril , jour auquel M. Goëzman devait rapporter l'affaire , il n'y avait que quatre jours pleins , et que , de ces quatre jours si précieux , j'en avais déjà usé mi et demi en démarches perdues ; si

Von sait qu'un ami de M. Goêzman (i) arait été deux fois chess lui sans succès pour m'obtenir Fàudience ^ où concevra toute mon inquiétude*

J'appuie sur ces légers détaîls, parce qu'on me reproche au palais ^ aujourd'hui, âè n'avoir pas écrit alors à M. Goëzman pour le voir. Eh ! grands Dieux , écrire I une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sass réponse ^ et me Élire perdre encore vingt-quatre heures , à moi qui comptais les minutes ? Et mes cinq courses en aussi peu de temps ne valaient^elles pas bien une lettre ? Et ce que j'écrivais chez la portière , n'était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu'on ignorât mon empressement ^ lorsqu'à l'une de ces courses nous vîmes ^ de mon carrosse , M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier , qui donne sur le quai, et regarder à travers lés vitres le malheureux qui restait à sa porte ? Ce fait 9 ainsi que les autres , est attesté par le sieur San terre y qui m'accompagnait ^ et dont le témoignage ne saurait être suspect : et il faut le dire et le répéter , car il n'y a pas ici de petites circonstances.

Comme on ne peut tordre mes intentions , et donner à mes sacrifices d'argent , la tournure de

(i) Le sîcur Marin , auteur de la gazette de France.

la corruption , qu^en argumentant de ma négligence à reclierclier M. Goëzman , et qu'on le fait réellement aujourd'hui ^ il m'est de la plus grande importance que la multiplicité ^ la vivacité , l'obstination môme de mes démarches pour le voir ^ soient aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fm combien de ibis j'ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur. Cette façon d'argumenter à mon tour, me lavera peut-être une bonne fois du reproche de négligence. On ccsseï a d'en extraire celui de corruption ; d'où l'on conclut que croyant ma cause mauvaise , je l'étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchainement d'inductions vicieuses, on arrive aux horreurs , aux diffamations , et à toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la marche de Tanimosilé ; nous y reviendrons.

Ne sachant plus k quel parti m'arrcter , j'entrai en revenant chez une de mes soeurs pour y prendre conseil, et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la nuiison de ma sœur, se ressouvint qu'un nommé Ic-Jay , libraire , avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et ponrrait peut-clreme procurer les andienctes qne je désirais. Il fit venir le sicnr loJay, Tenlretint, en rcçjut Ta^ji^urauce que , moyennant un

sacrifice d'argent , raudience me serait prompiement accordée. Etonné qu41 s'ouvrît une pareille voie , et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman , j'appris du sieur Dairolles , que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat ; que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la rétribution d'auteur ; ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la dame le-Jay. w Mais le vrai motif qui engage le sieur le-Jay à répondre des audiences, ajouta-t-il, est que raa^ dame Goëzman Ta plusieurs fois assuré, que, s'il »e présentait un client généreux , dont la cause fût juste , et qui ne demandât que des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser sa délicatesse en recevant un présent » (i). Cela me fut dit

(i) Lorsque madame Goëzman , interrogée sur la nature de ses liaisons avec le-Jay , répond qu'elle ne le connaît point , et l'a seulement vu venir quelquefois solliciter son inari^ elle oublie qu'il existe au porte-feuille du sieur le-Jay quelques billets d'elle , écrits de sa main , par lesquels elle se reconnaît sa débitrice de plusieurs sommes , comme 18 livres , 3o livres , etc. , qui prouvent encore plus les grandes intimités, que les petits besoins. £lle oublie que dans ces grandes intimités , elle a dit , devant plusieurs témoins , que, (juand son mari serait rapporteur^

U^ saurait bien plumer la poule sans la faire crier, Exsioiis moins nobles à la vérité que celles rapportées

lo MÉMOIRES.

chez ma sœnr ^ devant plusieurs de mes parents et amis.

La demande étant portée à deux cents louis , je me récriai sur la somme autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on m'a jugé aux requêtes de Fhôtel , disais-je , où j'ai gagné ce procès en première instance , loin qu'il , m'en ait coûté pour voir mon rapporteur , je n'ai pas même su quel était son secrétaire ; et M. Dufour j magistrat aussi accessible que juge éclairé, a poussé la patience et l'honnêteté , jusqu'à souffrir mes importunités verbales et par écrit , pendant six semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd'hui payer? etc. etc. etc. '

Je résistais y je bataillais; mais l'importance de voir M. Goëzman était telle j et le temps pressait si fort 9 que mes amis inquiets me conseillaient tous de ne pas hésiter : » Quand vous aurez » perdu cinquante mille écus, me disaient-ils , » faute d'avoir instruit votre rapporteur , quelle » différence mettront dans votre aisance deux ' » cents louis de plus ou de moins ? Si Fon vous )) en demandait cinq cents , il n'y aurait pas plus ' » à balancer. » Pour trancher la question , l'on.

dans ce Mémoire y sur le même sujet ) mais en cela plus < propres à donner une véritable idée de la liaison niée par ^! madame Goëzman , à son interrogatoire.

d'eux obligeamment courut chez lui ^ et remit à ma sœur cent louis que je n'avais pas.

Plus économe de ma bourse , ma sœur voulut essayer d'arracher cette audience pour cinquante louis ; et de son chef'^ elle remit un rouleau seul au sieur le-Jay , lui disant qu'elle n'avait pas encore pu changer en or les deux mille quatre cents livres apportées par son frère , et qu'elle le priait en grâce de voir si ces cinquante louis ne suffiraient pas pour m'ouvrir cette fatale porte. Mais bientôt le sieur Dairolles vint chercher le second rouleau. « Quand on fait un sacrifice ^ Madame » » lui dit-il y il £3iut le faire honnête ; autrement il M perd son mérite ; et M. votre frère désapprou- » verait beaucoup^ s'il le savait, qu'on eût perdu ^ i » seulement quatre heures pour épargner un peu ^ I M d'argent. » Alors ma sœur ne pouvant plus reculer , abandonna tristement les autres cinquante louis ; et ces Messieurs retournèrent chez madame Goëzman.

Mais , dira-t-on , comment dans une affaire aussi majeure, étiez- vous si indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos parents et amis , sans vous ; et comment disposaiton ainsi de votre argent, et d'un temps si précieux, sans que votre acquiescement y parût ^ linênie nécessaire ? Eh ! Messieurs , vous oubliez U foule de maux dont j'étais accablé, vous ou-

le lis un

blîc/i qiie j*étajfif en priaon ; tous oubliez qtic force iVy attendre le matin qu'on vint me cbcreher pour sortir f d'y revenir prendre mes repas , et d'y rentrer le soir de bonne beure, Je ne pouvais suivre exactement des opérations aussi mè^ lées« Voilk pourquoi le zèle de mes amis y suppléait* Voilà pourquoi je n'ai su beaucoup de ceâ détails qn'après-coup. Voilà pourquoi /e? n^aija^ mais encore ^vu le sieur le'Jay , au moment aie f écris ce Mémoire f etc. etc# Renouons le fil de ma narration ^ que cet éclaircissement a coupé«

Quelques beures après f le sieur DairoUes as-* sura ma sœur que madame Goëzman ^ après avoir 9crrè les cent louis dans son armoire / avait enfin promis Taudience pour le soir même* El voici Tinstruction qu'il me donna quand il me vit i « Présentez-vous ce soir k la porte de M# Goëz- » man ; on vous dira encore qu'il est sorti ; iuâii- )) tez beaucoup ; demandez le laquais de aia« ^ » dame ; remettez-lui cette lettre f qui n'est » qu'une sommation polie a la dame de vous pro^ ■ )) curer l'audience ^ suivant la convention faite à }) entre elle et le-Jay ; et soyez certain d'être » introduit. » î

Docile à la leçon , Je fus le soir chez M# Goëfl&^ man, accompagné de M" Falconnet, avocat^ et du sieur Santerre* Tout ce qu'on nous avait prédtf

arriva; la porte nous fut obstinément refusée j J^

fis demander le laquais de Madame , à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse ; il me répondit niaisement , qu'il ne le pouvait alors , parce que Monsieur était dans le cabinet de Madame àt^ec elle* C'est une raison de plus, lui dis-je , en souriant de sa naïveté , de porter la letire à Tinstant. Je vous promets qu'on ne vous en saura pas mauvais gré. Le laquais revint bientôt , et nous dit gue nous poui^ions monter dans le cabinet de Monsieur; qu^il allait s^y rendre lui-même^ par l'escalier intérieur ^m' descend chez Madame. En effet , M. Goëzman ne tarda pas h nous y venir trouver. Qu'on me passe un détail minutieux ; on sentira bientôt comment ils deviennent tous importants. Il était neuf heures du soir lorsqu'on nous fît monter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans l'anti-chambre , et la table servie ; d'où nous conclûmes que l'audience retardait le souper.

La voila donc ouverte a la fin cette porte ; et c'est au moment indiqué par le- Jay : Tagent n'écrit qu'un mot , j'en suis le porteur ; la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience > si longtemps courue , si vainement sollicitée , on la donne à neuf heures , à l'instant incommode où l'on va se mettre à table. Sans insulter personne , on pouvait, je crois, aller jusqu'à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le monde d'ac-

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cord MV Taudieuce ; et qu^elle était le fruit de la lettre que Madame venait de recevoir eu présence de Monsieur. Aujourd'hui que Ton plaide f il »e trouve que personne ne savait rien de rieo^ et que Taudience^ au milieu de tant d'obstacles / se trouve octroyée pas hasard en ce moment unique. J'en demande bien pardon } il était^ sans doute^ excusable de s'y tromper.

L'audience de M. Goëzman s'entama par la discussion de quelques pièces au procès* J'avoue que )c fus étonné de la futilité de ses objections, et du ton avec lequel il les fesait : Je le fus même au point que je pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de l'afiairc; pour être en état de la rapporter sous deux jours. 11 me répondit qu'il la connaissait assez dès k présent^ pour la juger ^ qu'elle était toute simple , et qu'il espérait en rendre un compte exact à la Cour, le lundi suivant. En l'écoutant, je crus apercevoir sur son visage , les traces d'un rire équivoque, dont je fus très-alarmé. De retour, je fis part de mes observations à mes umis.

Le sieur DairoUes les fit parvenir à madame Goëzman, en sollicitant une seconde audience. La réponse fut, que, si M. Goëzman ne m'avait fait que des objections frivoles, c'est qu'apparemment il n^en avait point d'autres k faire contre mon droit; et qu'à l'égard du rire qui m'avait

MÉMOIRES. i5

alarmé , c'était le caractère de sa physionomie ; qu'au reste, si je voulais lui envoyei: mes réponses aux objections de son mari , elle se chargeait Tolontiers de les lui remettre : ce que je ûsp en a^ccompagnant le paquet d'une lettre polie pour la Dame.

Nous étions au dimanche , 4 ^^^^^ • il ^^ ^^^ tait plus qu'un jour pour solliciter ; mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le sieur DairoUes de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d'être entendu^ trouvant qu'on m'avait vendu bien cher Tunique faveur d'une courte audience.

On négocia de nouveau; mais les difficultés qu'on nous opposa , firent deviner à tout le monde qu'il n'y avait qu'un seul moyen de les résoudre : autres débats ; humeur de ma part ; représentation de celle de mes amis. L'avis qui prévalut, fut que l'on saurait positivement de madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice; et qu'alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui laisserait j^ne ngioutre à répétition enrichie de diamants. Elle fut aussitôt remise à leJay par le sieur ÇairoUes*

Enfin, je reçus la promesse la plus positive 4'uue audience pour le soir mémo : mais le sieur Dairolles, en m'appreoaut que la Dame avait été

iG MEMOIRES.

tencore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu'elle avait reçus , ajouta qu'elle exigeait en outre quinze louis pour le secrétaire de son m^jRi^ à qui dte se chargeait de les remettre. Cela est d'autant plus singulier^ Monsieur ^ lui dis«je, que vous savez qu'un de vos amis eut hier toutes les peiues du monde à faire accepter, à ce secrétaire , une somme de dix louis qu'il lui présentait d'office. Cet homme modeste s'obstinait à la refuser, disant qu'il était absolument inutile à mon affaire qui se traitait dans le cabinet du rapporteur et sans lui. (c Que voulez-vous, me dit le sieur Dairolles ? Toutes ces observations ont été faites à madame Goëzman; elle n'en a pas moins insisté sur la remise de quinze louis : elle doit ignorer , dit-elle , ce que le secrétaire a reçu d'ailleurs; enfin, ces quinze louis sont indispensables ».

Ils furent remis de mauvaise grâce , à la vérité ; puis portés à madame Goëzman ; puis l'audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce fut encore vainement que je me présentai t n'ayant pas cette fois de passeport auprès 'de Madame, il fallut revenir sans avoir vu Monsieur.

Le lecteur qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines , autant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré moimême de recevoir les unes et de faire les autres.

Je revins chez moi, la rage dans le cœur. Nouvelle course des intermédiaires. Pour cette fois y il ne faut pas omettre la curieuse réponse qu'on me rapporta, u Ce n'est point la faute de » la Dame, si vous n'avez pas été reçu. Vous » pouvez vous présenter demaiû encore chez n son- mari. Mais elle est si honnête, qu'en cas » que vous ne puissiez avoir d'audience avant lé » jugement, elle vous fait assurer que tout ce » qu'elle a reçu vous sera fidèlement remis ».

J'augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la Dame s'engageait -elle alors a rendre largent? Je ne Ta vais, pas exigé. Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois promise? Je fis a ce sujet, les plus funestes réflexions. Mais quoique le ton et les procédés me parussent absolument changes , je n'en résolus pas moins de tenter un dernier effort pour voir mon rapporteur le lendemain matin, seul instant dont je j[)usse profiter avant le jugement du procès.

Pendant que je déplorais mon sort , un homme d'une probité reconnue , ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières entre M. Duverney et moi, s'intéressait à ma cause , dont il connaissait la justice. Ce motif lui fit trouver moyen de s'introduire chez M. Goëzman , en faisant dire k ce rapporteur, qu'il avait des éclaircissements importants à lui donner sur Mémoires. I. 2

i8 MÉMOIRES.

]'af£ure de la succession Duyerney ^ et se gardant bien ^ surtout, d'articulerqu'il penchât pour moi. Il fut aussi surpris que je Tatais été des objections de M. Goëzman : conune elles sont entrées dans son rapport à la Cour , qu^il lui lut en partie 9 je Tais les rappeler en note : elles serviront à montrer dans quel esprit M. Goëzman traitait uçe a£&ire aussi grave ; elles motiveront mes efforts pour en obtenir des audiences , et justifieront les sacrifices que j'ai £aiits pour y par^venir (i).

(i) M. Goëzman lui dît entre autres choses , que M. Dctverney confiait facilement dt ses blancs-seings^ que lut* même en avait vu et (eau entre ses maia« } que je pouvais «voir abuse d'un de ces bJancs-seings pour j adapter un arrêté de compte. Mon ami, surpris d'une pareille allégation , lui répondit que l'exactitude de M. Duverney avait été trop connue pour qu'on pût le taxer d'une pareille négligence sur sa signature; mais que, quand cette allél^ation aurait même quelque vraisemblance ^ ce ne pouvait jamais être relativement à une signature et une date fixe de la main de M. Duverney ^ apposées au bas du folio verso d'une grande feuille de papier à la Tellière; et qu'eu tout état de cause, un pareil soupçon , étant ce qu'on pouvait avancer de plus odieux contre quelqu'un , ne devait jamais être articulé sans preuve.

M. Coëcman lui dit ensuite que ^arrêté de compte entre M. Duremey et moi ne pouvait pas être regardé comme uo acte sérieux ^ puisque toutes les sommes y

MÉMOIRES. , tg

Mon ami eut beaucoup de peine & 6é fàii'é écouter dans ses i*^ponses ; niais il ne quitta poiiJi M. Goëzman qu^il n'en eût au moins arfaché ta promesse positive de m'ourrir sa porte et dé m'entendre le lendemain matin : il obtint de pluâ la permission de me communiquer ses objections^ et s'engagea pour moi que je ks résoudrais à la satisfaction du l*app6fteur.

Si jamais audience a paru certaine ^ té fût

ëtai(ent écrites en chiffres : en effet il lui montrait plu* sieurs sommes en chiffres sur la page verso de cet arrête de compte. Mon ami , étonné que j'eusse commis une pareille faute dans une pièce aussi importante , ëtait prêt à passer condamnation , lorsque , quittant Ijt. Goëtrnafn , avec lequel il se promenait dans son càbitièf , il viht Subi« tement retourner Tarrétë de compte et en examiner la première page , dans laquelle il ne lui fut pas dîificilt de prouver à M. Goëzman que les sommes écrites en chiffres sur le verso, n'étaient que relatées de pareilles sommes écrites plusieure^ fois en toutes lettres antécédcmment de Tautre pat t.

M. Gôd^mAn Tui objecta eticôré tpie la déclaration de 1733 exigeait que l'écriture d'un pareil acte fût approuvée de là main de celui qui n'avait fait que le dater et le signer. Mon ami , qui ne connaissait point les termes de cette déclaration , ne put lui répondre que l'acte et les deux contractants étaient précisément dans le cas de l'ex-» cèption portée par cette même loi.

II y eut encore d'autres objections aussi frivoles.

5aDS doute cette dernière, que le rapporteur promettait d'ua côté, pendant que sa femme eu recevait le prix de Tautre. Cependant, maigre les assurances du mari et de la i'cmme, nous ne fûmes pas plus heureux le lundi matin que les autres jours : mon ami m'accompagnait, le sieur Santertc était en tiers : ils furent aussi outrés que moi, de me voir durement refuser la porte, quoiqu'on ne dissimulât pas que Madame et Monsieur étaient au logis. J'avoue que ce dernier trait mit k bout ma patience. Nous éclatâmes en murmurrîs ; et pendant que mon ami, épuisant toutes les ressources , allait cherdicr le secrétaire au palais , pour essayer de nous faire introduire, je priai la portière de me permettre au moins d'écrire dans sa loge les réponses qtie j'avais espéré faire vcrbalemetit k son maître. Nous y restâmes tmn heure et demie, le sieur wSanterre et moi. Mon ami revint avec un nouvel introducteur ; mais les ordres étaient positifs : nous ne pûmes passer le seuil de la porte : ce ne fut qu^k force d'instances, et mc'^me en donnant six ftancs k un laquais, qiie nous parvinmcs k faire remettre k M. Goëzman mes réponses , et l'extrait d'un acte important pour la recherche duquel un notaire avait passé la nuit*

Le même jour je perdis ma cause; et M. Goëzman, en sortant du conseil, dit tout haut

MÉMOIRES. :i\

à mon avocat, devant plusieurs personnes , qu^on aidait opiné du bonnet diaprés son avis. Le fait est cependant que plusieurs conseillers sont restés d'un sentiment contraire au sien.

Quelle cruauté ! N'est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d'un homme après l'y avoir enfoncé? Moins le propos était fondée plus il

montrait de partialité dans le juge, et laissons

les réflexions ; elles aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.

Il est temps de tenir parole : opposons la récapitulation de mes courses chez M. Gcëzman^ au reproche de n'en avoir pas fait assez pour le voir , pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur; d'où Ton induit que j'ai pu avoir intention de le corrompre.

I" ai^riL Le jour qu'il a été nommé rapporteur , dans l'après-midi et soirée, trois courses inutiles 5

a am/. Vendredi matin, une course inutile. . . i

Vendredi après-midi , course inutile. . . Vendredi au soir, course inutile i

5 ai^ril. Samedi matin , course inutile. . . . i Samedi au soir, audience promise par madame Goëzman , et obtenue , coiirsç utile. • I

De l'autre part ^ huit courses inutiles. • • 8

4 oriL Dimanche au soir ^ audience promise

par madame Goëzman ^ et non obteque^ course inutile i

5 qt^ril. Lundi matin , jour du rapport, au-

diejace propaisje d'un cdté p-af M^- Go^s^pan , payée de Taytre à Madamq ;, et nqn obtenue ^ course iputilq» • • • • i

• Total des courses en quatre jours pleins. . lo Si Fojpi ajoute les deux qu'un ami de M. Goëzman a faites en même-temps pour moi sur le

même objet 2

Et mes dix courses avant sa nomination. . 10

Total des courses pour avoir audience. • 32

UWE SE0LE ACDIENÇE OBTENUE*

En me lavant ainsi du reproche de négligence , je pense avoir beaucoup ébranlé le système de corruption : achevons de Fanéanlir par un autre calcul et quelques réflexions fort simples.

Il m'en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman. Qu'on suive cet argent a la trace, et qu'on juge si , de la distance où je suis resté du rapporteur, il était possible

qne j'eusse formé le projet insensé de le eor^ rompre.

En cédant à la nécessité de sacrifier ceM louis 9 je ne les avais pas; (une personne :) un ami me les a ofierts^ (deux:) Ma sœur les a reçus de ses mains; (trois:) Elle les a confiés au sieur DairoUes; (quatre:) qui les a remis au sieurieJay; (cm^.-)pour être donnés k madame Gôôzman, qui les a gardés; (six:) Enfin M. Goëzmany que je n^ai tu qu^k ce prix^ et qui a tout ignoré; (sept.)

Voilà donc y de M. Goëzman k moi, une chaîne de sept personnes ^ dont il prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur , et lui le deniîer comme incorruptible. I)'accord.^ Mais s'il est juge incorruptible, comment prouttera-t-il que je suis un client corrtipieur? A travers tant de personnes on se trompe aisément sur l'intention d'un homme : d'ailleurs un juge corrompu n^a plus besoin d'instiniciions ; etTéloîgnement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard qu'il lui doit, et le plus sûr moyen d'écarter tout soupçon de leur intelligence. Or, il est prouvé qu'après avoir payé, j'ai montré encore plus d'empressement de voir M. Goë«man qu'avant de donner les cent louîs : donc je n'ai pas cru avoir gagué son suffrage en payant ; donc ce n'était pas son 6ufiï*age qu'on avait mar-

chandé pour moi ; donc je ne voulais que des audiences ; donc je ne suis pas un corrupteur ; donc il a calomnié mon intention ; donc le procès est mal intenté contre moi : donc...... ce qu^il

fallait démontrer.

J*avais perdu ma cause ; le mal éiait consommé. Le soir même du Jugement le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis , et la montre enrichie de diamants. « A Tégard des quinze louîs , dit-il , comme ils avaient été exigés par madame Goëzman pour éire remis au secrétaire dé son mari^ elle s^est crue à bon droit dispensée de les rendre au sieur le-Jay ».

La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi, je voulus Téclaircir. Etonné qu^après avoir refusé modestement dix louis, il en retînt vingt-cinq , je priai Fami qui lui avait fait accepter ces dix louis , d^aller lui demander si quelqu^uu lui avait depuis remis quinze autres louis. Non seulement le secrétaire nia qu^on les lui eut offerts; et il les aurait, dit-il, certainement refusés; mais il offrit a mon ami do lui rendre les dix louis qu^il en avait reçus ; en Tassurant de nouveau qu'il n'avait fait aucun travail a ce malheureux procès, qui me coûtait trop d'argent pour qu'on augmentât encore mes pertes par des sacrifices volontaires.

Mon ami, sûr de mes intentions, le pria de

les garder moins comme un honoraire dû à ses peines^ que comme un Icger hommage rendu à son honnêteté.

Alors, piqué du moyen malhonnête qu'on employait pour retenir mes quinze louis, croyant même que le sieur le-Jay , çue Je ne connaissais point du tout, avait voulu les gaider , je lui fis dire par le sieur Dairolles que je voulais savoir ce qu'étaient devenus ces quinze louis.

Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à madame Goëzman, qui lui répondait constamment être convenue avec lui que dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. 11 ajouta qu'il ne pouvait souffrir qu'on le soupçonnât de les avoir gardés ; que la Dame se fesait celer, et que je pouvais lui en écrire directement.

Le 21 avril , c'est-à-dire, dix-sept jours après le jugement du procès, j'écrivis la lettre suivante I à madame Goëzman.

« Je n'ai point l'honneur , Madame, d'être personnellement connu de vous , et je me gar- » derais de vous importuner, si , après la perte )) de mon procès, lorsque vous avez bien voulu « me faire remettre mes deux rouleaux de louis, » et la répétition enrichie de diamants qui y était » jointe , on m'avait aussi rendu de votre part.

a6 MÉMOIRES,

» quinze louis d'or , que Tami commun qui a » négocié , vous a laissés de surérogation«

» J'ai été si horriblement traité dans le rapport yf de M. votre époux , et mes défenses ont été » tellement foulées aux pieds par celui qui de« )) vait, selpn vous, y avoir un légitime égard , » qu'il n'est pas juste qu'on ajoute aux. perte» » immen$es que ce rapport me coûte , celle de » quinze louis d'or f qui n'ont pas dû s'égarer » dans vos mains. Si l'injustice doit se payer ^ ce » n'est pas par celui qui en souffre îlussi cruel- » lement. J'espère que vous voudrez bien avoir >) égard à tna demande , et que vous ajouterez i^ » la justice de me rendre ces quin3;e louis ^ celle » de me croire , avec la respectueuse considéra* >9 tion qui vous est due^

«Madame^ votre, etc* »

Ce ai avril 1775.

Je n'en reçus point de réponse ; mais le lendemain ma sœur vint m'appreadre que le sieur le-Jay était dans sa maison , égaré comme un insensé : madame Goëzman , disait-^il , lavait en-* voyé chercher , pour se plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et une montre enrichie de diamants » qu'elle m'a-» vait fait rendre. Il ajoutait que celte dame, outrée j|

de colère^ l'avait menacé de le perdre , ainsi que moi ^ en employant le crédit de M. le duc d\ « •

Ma sœur me dit que tous ces propos se te^ naient chez elle ^ devant son médecin ; qu^elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce paiivre le-Jay p à qui Ton ne pouvait faire comprendre qu'il ne s agissait que, de quinze louis , égarés entre lui et cette dame , et non de ce qui m'av^t été rend,u ; que cet homme était si trou* blé, qu'il assurait avoir lu en propres termes dans ma lettre , que la dame lui avait montrée , la de^* mande des cent louis » et du bijou ; qu'enfin il menaçait de nier la part qu'il avait eue à cette affaire ^ si elle pi^enait une mauvaise tournure.

Heureusement j'avais gardé copie de ma lettre : je l'envoyai par ma sœur au sieur le-Jay , qui fut , à ce qu'il dit , sur le champ , chez Madame Goëzman lui faire à son tour ses reproches. Je ne sais s'il tint parole ; mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J'ai depuis écrit deux lettres au libraire à ce sujets qui sont restées sans réppnse. Elles ont été jointes au procès.

J^appris alors dans le public, que M. Goëzman, muni d'une déclaration du sieur le-Jay (i) , dans

(i) Cette dëclaratiçto porte ea substance que le sieur le-Jay , cédant aux soUicitationa d*un de mes amis , a reçu cent louis et une montre enrichie de diamants ; qu'il

laquelle j'ciaîs violemment inculpé , avait été chez M. le Duc de la Vrillière , ei chez M. de Sartine , se plaindre hautement qne je calomniais sa personne , après avoir tenté de corrompre sa justice. Je n'en croyais pas un«mot : tant de précautions extrajudiciaires , avant qu'il y eût aucune procédure entamée , me paraissaient au dessous même du moins instruit des criminali^tes. Je ne pouvais me figurer qu'un conseiller au parlement , sur des objets relatifs à un procès jugé au parlement , invoquât une autre autorité que celle du parlement , pour avoir raison de qui que ce fût : en tout cas , je me promis bien qu'il ne me serait pas reproché, si je pouvais l'éviter, d'avoir provoqué , par mes discours ou mes écrits, un combat aussi indécent entre M. Goëzman et moi. Résolu que j'étais de me renfermer dans des défenses juridiques , si on allait jusqu'à m'atla-

* — ^»— ■ I I II» Il ■ I , ii,.i

a eu la faiblesse de les offrir à madame Goëzman pour, corrompre la justice de son mari; mais qu'elle a tout rejeté' hauîement et avec indignation. Que depuis la perte du*; procès , il a tout remis à mon ami , etc.... Cette déclara-* i lion , qu'on a su depuis avoir été minutée de la main itâ M. Goëzman , ne parle pas des quinze louis exigés yfe surplus , et qui sont encore entre les mains de madame Goëzman. Et moi je prie le lecteur de ne les pas perdre de vue. J'ai quelque notion que ces quinze louis influeront beaucoup sur le jugement du procès.

quer enforme^, j'eus Phonneur d'adresser la lettre suivante à Tua des hommes en place qui jouit au plus juste titre de Festime et de la confiance universelles.

« Monsieur,

» Sur les plaintes qu'on prétend que M. Goëz- » man ^ conseiller au parlement , fait de moi ^ )) disant que j'ai tenté de corrompre sa justice, » en séduisant madame Goëzman par des propp- » sitions d'argent qu'elle a rejetées, je déclare » que l'exposé fait ainsi est faux , de quelque » part qu'il vienne. Je déclare que je n'ai point » tenté de corrompre la justice de M. Goëzman }) pour gagner un procès , que j'ai toujours cru » qu'on ne pouvait me faire perdre sans erreur ! >) ou sans injustice.

» A l'égard de l'argent proposé par moi , et [ » rejeté , dit-on , par madame Goëzman ; si t » c'est un bruit public , M. Goëzman ne sait pas » si je l'accrédite ou non ; et je pense qu'un w homme dont l'état est de juger les autres sur » des formes établies , ne devrait pas m'inculper » aussi légèrement, moins encore armer l'auto- » rite contre moi. S'il croit avoir à se plaindre, » c'est devant un tiibunal qu'il doit m'attaquer. )), Je ne redoute la lumière s^ir aucune de mes

5o MÉMOIRE S.

M actiotii. Je déclare que je reupecte loui lei n juges étahViê par le roi* Mail aujcnirdliui » M* Goëzinan n'est point mon juge. 11 se rend| n dit-on , partie contre moi : lur cette affaire p il )) rentre dans la classe des citoyens ; et j'espère n que le ministère voudra bien rester neutre entre » nous deux. Je n'attaquerai personne ; mais je » déclare que je me défendrai ouirertemeiu sur n quelque point qu'on me provoque , sans sortir » de la modération , de la modestie et des égards » dont je fais profession envers tout le monde* n Je suis^ Monsieur; avec le plus profond rQ$^ pect; etc«

Piin«^ ce 5 juin.

Bientôt il courut un autre bruit ; que M. Goëz^ man avait été chez M. le chancelier et chez M* le premier président ^ armé de cette terrible dé« claration de le-Jay , |)orter de notivelles plaintes contre moi : enfin , j'appris qu^il m'avait dénoncé au parlement , comme calomniateur et eornipteiir de juge. Cette attaque étant plus méthodique que la première ^ j'eus moins de peine à me la persuader. Mais je n'en restai pas moins tranquille sur Févénement ; j'engageai même le sieur Marin f auteur de la gazette de France , et ami de M. Goèzman^ de rq)résenter & ce magistrat ; combien tm pareil acte d'hostilité tour«

MÉMOIRES. 3i

lierait désagréablement pour lui. » Je crains peu » ses menaces , lui dis-je ; il m'a fait tout le mal » gui était en sa puissance. Vous pouvez l'assurer » que je n'userai point en lâche ennemi de la- }) yantage des circonstances , pour lui causer un » désagrément public : mais qu'il ait la bonté de » me laisser tranquille ». L'ami de M. Goëzman m'assura qu'il lui en avait écrit et parlé déjà plusieurs fois f en lui faisant sentir toutes les conséquences de SCS démarches , et qu'il lui en parlerait encore* Sa négociation fut infructueuse.

Peu de jours après , M. le premier président m'envoya chercher pour savoir la vérité des bruits qui couraient. Je m'en tins au refus le plus respectueux de rien déclarer , à moius qu'on ne m'y

forçât juridiquement » Que mes ennemis

n m^attaquent s'ils l'osent , alors je parlerai; 0 l'on ne parviendra pas à me faire craindre qu'un » corps aussi respectable que le parlement ^ de- D vienne injuste et partial , pour servir k haine D de quelques particuliers* Quant a la déclarar » ùon de le-Jay , elle tournera bientôt contre » ceux qui l'ont fabriquée. Je n^ai jamais vu le A sieur le-Jay ; mais on dit que c'est un honnête j» homme , qui n'a contre lui que le défaut des n imes faibles ^ de se laisser efirayer facilement J9 et de cÀier sans résistance à l'impulsion d'au-* H trui: la Êtusse déclaration qu'on lui a extorqtrée

» dans un cabinet^ il ne la soutiendra jamais dans )) un greffe ; et la vérité lui sortira par tous les » pores à la première interrogation juridique » qui lui sera laite. Ainsi, sans inquiétude à cet » égard , et plein de confiance en Téquité de mes » juges , je perdrais difficilement ma tranquillité »•

J'appris alors que M. le procureur général était chargé d'informer : je me hâtai d'aller lui présenter le nom et la demeure de tous ceux qui avaient eu part a celte affaire. Ils ont été entendus ; et je ne crains pas qu'aucun d'eux démente la plus légère circonstance de cette longue narration.

A peine les témoins sont-ils assignés , que le- Jay commence à trembler sur les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le uouble de sa conscience, il va consulter M. Gerbier , expose : les faits tels qu^ils se sont passés , en reçoit le \ conseil de revenir à la vérité dans sa déposition , *. vient faire la même confession à M. le premier J président ; il la fait à quiconque a la patience de l'écouter. M. Goëzman en entend parler. On envoie chercher le libraire et sa femme ; on commence par leur soutirer la minute de la fausse déclaration , parce qu'elle est de la main de ce magistrat ; on leur reproche ensuite aigx'ement j leur inconstance. La dame le-Jay , plus courageuse que son mari , proteste qu'aucun respçct

limoiaîn ne les empêchera plus de dire la vérités <Mnmd8 débats entre eux : enfin on en revient ii Bégocie^ ; on Teut engager le libraire a passer ej;^ Hbllande^ avec promesse de le défrayer de tout> et d'ârrangJBr l^affaire pendant son absence. Isdaske le«Jay refiise ^ et soutient son mari dans «a résdkition:. Instruit des démarches de la maison Goëxitian , et craignant que le-^^Jay ne se laisse cneore entraîner , je vais chez M. le preiAier Prësident lui rendre compte de ce qui se passe. M Vous êtes instruit maintenant ^ lui dis-je^ monseigneur : le-Jay vous a tout avoué. J'étais bien sûr que cet homme , qui n'a menti que par feiblesse et par séduction , ne tarderait pas a rendre hommage à la vérité. Mais ce que vous ignore? , c'est qu'ofi veut le suborner encore et lui faire quitter la France. De peur qu'on ne dise que c'est moi qui Fai fait sauver , je me hâte d'en donnef avis aux premiers magistrats. » En effets je fus chez M. le procureur général et chez M. de Gombatilt^ cominîssaire rapporteur ^ articuler les méises faits , en les priant de vouloir bien s'en souvenir en temps et lieu. Je cite avec assurance , et ne crains pas aujourd'hui d'invoquer des témoignages aussi respectables.

Bientôt le sieur le-Jay , assigné comme témoin , dépose au greffe cette vérité redoutable à ses suborneurs y et contraire en tout à la déclaration

Mémoires. /. 5

qu^ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis entendus , déposent ainsi que lui , gue la minute de la déclaration a été écrite de la main de M. Goëzman ; que le commis de ie- Jay en a tiré plusieurs copies ; que le maître n'a fait que la signer ; mais que depuis peu de jours on leur a retiré adroitement ToriginaL Madame Goëzman entendue à son tour i dit fort peu de choses^ et voudrait écarier par un air dignorance, Fidée qu^elle ait eu la moindre part à raffaire. Je suis le seul qu'on n'assigne point comme témoin^ ce qui fait déjk présumer que je suis dénoncé comme coupable. En eflét j'étais dénoncé. L'information achevée y ci les témoins entendus f M. Doé de Combault , fait son rapport aux chambres assemblées. Il intervient un arrêt , qui décrète le sieur le-Jay de prise de corps ^ le sieur Dairolles et moi d'ajournement personnel , et madame Goëzman seulement d'assignée pour être ouïe. Je ne me plains point d'une différence qui ne peut venir sans doute que d'un égard pour son sexe. Cependant le bruit courait que son mari ^ la traitant moins bien que le parlement ^ avait obtenu une lettre de cachet contre elle ^ l'avait hïl enlever et mettre au couvent. Mais la vérité est| que M. Goëzman ne fit pas usage delà lettre \ de cachet ; et que madame Goëzman n'a été au k «ouvent que depuis ; ce quiréalise aujourd'hui U-L

propos qu'on tenait alors. « Si M. Goëzman , di- » sait-on ^ fait renfermer sa femme ^ il la sait donc » coupable; et s'il la sait coupable , comment » cherche-t-il à la justifier aux dépens d'autrui ? » Si c'e^t le Parlement qui poursuit , et ai ma- » dame Goëzman n'est renfermée qu'en vertu du » soupçon répandu sur elle ; jusqu'au jugement » du procès , le soupçon s^éiend également sur » la femme et sur le mari. Par quel hasard , dans » une afïaire aussi peu éclaircie , voit-on Beau- » marchais décrété d'ajournement personnel , le- » Jay de prise de corps , madame Goëzman ren- » fermée , et M. Goëzmap< sur les fleurs de Us ? »

Ces contradictions apparentes excitaient de plus en phis l'attention du public sur Téténement de ce procès. Le sieur le-Jay , retenu au secret pendant plus de huit jours , a été interrogé plusieurs fois ; le sieur DairoUes ensuite ; enfin moi le dernier ^ qui ai tâché de tracer dans mon interrogatoire f l'historique exact de tous les faks , tels qu'on les a lus dans ce mémoire : et certes ^ j'oserais bien assurer que , de toutes les dépositions des différents témoins , il n'y en a pas* une seule qui ne s'accorde exactement avec cet ing I terrogatoire.

Depuis ce temps , un aiTet a rendu la liberté provisoire à fe^Jay ; un autre a réglé l'affaire h

rextraordinaîre : et tel est l'état des choses à Tins* tant où j'écris.

Avant de passer aux réflexions que cet exposé peut faire naître à tout le monde , il faut placer ici deux épisodes intimement liés au fond du pro* ces ; et que nous n'avons détachés du reste des faits, qu'afin que rien ne nuisit à rattenticn particulière qu'ils méritent. Le premier lève un coin du voile obscur qui masque encore l'auteur de celte noire intrigue ; le second le déchire tout-àfait.

Épisode du sieur d^ Arnaud de Baculard.

Tandis que tous ceux cjue le malheur engage i dans cette affaire , gémissaient de la nécessité de repousser la calomnie par des défenses légitimes , . qui croira qu'un homme absolument étranger au j procès , ait été assez ennemi de son repos potir venir imprudemment se jeter dans la mêlée; y jouer d'abord le rôle de conciliateur ; puis prendre parti contré les accusés , par une lettre signée de sa main ; flotter ensuite dans une incertitude pusillanime ; rétracter cet imprudent écrit , quô des contradictions choquantes avaient déjà Éaît suspecter; et se donner par tant d'inconséquences en spectacle au public , empressé à juger les acteurs dé cette étrange scène- ? Un tel honnne

(existe pourlaDty et c'est le sieur d'Arnaud de Baculard. Puisqu'il lui a plu de prendre part à la querelle , il iaut développer sa conduite aux yeux de la cour ; elle n'est pas sans importance au procès.

Vers répoque où les premiers travaux de Ja procédure s'entamaient , le hasard me fit rencontrer dans Ja rue deCondé, où je demeure, le sieur d'Arnaud. Je prévins toute question de sa part^ en lui disant: Monsieur, vous êtes ami du sieur le-Jay ; il a donné à M. Goëzman une fausse' déclaration ; s'il persiste à en soutenir les termes ^ un moment arrivera , et c'est celui de la confrontation > où toutes les personnes avec qui il a correspondu, lui reprocheront son mensonge ; il se verra froissé entre son faux témoignage , et la vérité qui fondra sur lui de toute part ; elle sortira de sa bouche alors ; mais il ne sera plus temps : Finiquité j la calomnie, la mauvaise foi lui seront imputées ; et la plus juste punition serale prix de sa lâche complaisance. Je vous conseille donc , •Monsieur , par l'intérêt que vous prenez à lui , de le voir , et de l'engager à dire la vérité ; c'est le seul parti qui lui reste , dans leinbarras où il s'est plongé lui-même : les magistrats ne font point le procès à la faiblesse , c'est la mauvaise foi seule qu'on poursuit. Le sieur d'Arnaud m'écoutaitd'un air sombre , et ne rompit le silence , que pour me

reprocher aigrement rindiscrétion avec laquelle j^avais ^ clit-il ^ engagé cette affaire au palais ; Tacharnement que je mettais à sa poursuite^ et qui me rendait Fauteur de tous les chagrins prêts à fondre sur la tête de ce pauvre le-Jay.

Je conclus de cette sortie du sieur d'Arnaud , qu'il n'était pas instruit de mon affaire ; et je lui appris que ce n'était pas moi , mais M. Goëzman qui avait intenté le procès et le poursuivait; que jusqu'alors je n'avais voulu rien faire y rien dire^ 'ni rien écrire à ce sujet : je l'engageai de nouveau à déterminer son ami à revenir à la simple vérité dans sa déposition.

Le sieur d'Arnaud excusa sa vivacité sur son iguoi*ance ; blâma la faiblesse de le-Jay ; con* dan^nala conduite de M. Goëzman ; s'étendit un peu sur la méchanceté des hommes ; et m'assura •qu'il allait faire part de mes observations au sieur le-Jay. Qu'est-il arrivé ? Que le sieur d'Arnaud a visité M. Goëzman ; que M. Goëzman a visité le sieur d'Arnaud ; et qu'enfin ce dernier a écrit uup lettre apologétique au magistrat ^ dans laquelle y après un éloge de ses vertus^ il ajoute qu'il se croit obligé , pour l'honneur de la vérité , de lui apprendre d'office , qu'un soir^ étant chez le sieur le-Jay , ce dernier lui fit voir une montre enrichie de diamants ^ très-belle , avec cent louis ^ qu'il allait rendre ^ lui ditril ^ à un ami

de M« de Beaumarchais , qui les lui apait remis pour les présenter à madame / qui les avait reje-tés açec indignation* he sieur d'Arnaud ajoute qu'il ne doute point que le sieur le-Jay ne les ait rendus sur-le-champ , etc. etc. etc.

M. Goëzman a déposé au greffe de la Cour ^ cette lettre du sieur d'Arnaud , arec la déclaration du sieur le-Jay. Quelles pièces et quelles précau* tiens pour un magistrat ! nimia prœcautio dolus* SoufQons sur ce nouveau fantôme ^ et détruisons ce frêle appui du système de la corruption. Quand les visites réciproques ne prouveraient pas que ce témoignage est une pièce mendiée ; quand le désaveu qu'a fait depuis au greffe le sieur le-Jay , de sa fausse déclaration ^ ne démontrerait pas que madame Goëzman n'a jamais rejeté ^ avec indi-gnation y les cent louis et la moiltre ; quand le refus opiniâtre que cette dame a fait de rendre les quinze louis qu'elle avait exigés y et qu'elle a encore entre les mains ^ ne fournirait pas la preuve la plus complète qu'elle a reçu tout le reste avec plaisir ; et quand le sieur d'Arnaud ne serait pas depuis convenu lui-^méme ^ que c'était uniquement pour l'obliger qu'il avait écrit à M. Goëzman ; un court examen de sa lettre et de la comparaison de ces mots. ... un soir. • • . quHL allait rendre , etc. avec ce qui s'est passé le 5 avrils jour auquel les effets mWt été remis ^

4o MEMOIRES,

4iiii»raic pour auéaociâ' le témoignage qu'ella eantieot# £pargnoa« cette di§cuHum au leeteor $ la rétraetalûiu du «îeur d' Arnaud la rend inutile* Xe Toulai^ me justifier de «ou accusacion , et nO0 le poursuivre^ Je Tai &it , et nie borne k le plain* dre^ sid^autre« motife qu^une complaitance a¥eugle ont aiiecté son cœur et dirigé sa plume.

Autm ^pisodf* tres^important touchant le sieur Marin ^ auteur de la Gazette dç France.

Le «leur DairoUes était assigné pour déposer ; la veille de sa déposition , vers une heure après midi , je passai chez ma sœur , que je trouvai avec son mari , son médecin , le sieur Deschampi^ négociant de 'X'oulouse , et plusieurs auues per^ sonncs« A Tiustaut arrive le sieur Marin , auteur de la Gassette de France , et ami de M* Goczman. Il nous dit quts ce magisu'at l'avait accompagné jusqu'à la porte ^ pour chercher le sieur DairoUeSy et Tenga^^er à ne iaire le lendemain qu'une dépo* sitioa II ès^courie , et qui ne compromit madame Cioë/man ni personne; qu'il nous engageait tous il nous conduire sur ce plan dans nos dépositions ; et que lui Marin, se lésait i'ort d'arranger l'af'** l'aire souîi peu de jours; qu'il avilit des moyens 6Ûrs pour y rcu^sii* ; mais qu'il fallait bien se garder p surtout , tlu parler dis ces nusërables ijuiinfi Uuiis, qui ne lésaient qu'embrouiller l'ai-

MÉMOIRES. 4x

iura , et me doimer un air de mesquinerie , qui mefesait ton dans le monde. — « Au contraire ^ o Monsieur^ lui dis-je avec chaleur^ il en fuut x> beaucbup parler : ce n'eit pai que ces quinze » luuifl m^intéressent en eux-mêmes ; mais ils M sont la clef de toute Taffaire » et le seul moyen n d'en résoudre tous les problèmes. Car madame 0 Goëzmaii ,, qui nie aujourd'hui d'avoir jamais » reçu le prix qu'elle a mis elle-même aux au- » dieneea de son mari^ reste absolument sans ré- » ponse^ quand on lui demande comment ces mi' M sérablesifuinze louis Boni encore entre ses mains^ » s'il est Trai qu'elleaitrejcté tout le reste Aac/^a* » ment et om^c indignation ? 11 en faut beaucoup » parler^ parce que M. Goëzman les a volon- 9 tairement oubliés dans la déclaration qu'il a j) minutée de sa main , et que le-Jay n'a fait que 1) copier et signer. Mais , permettez que je ne I) prenne point le change à cet égard. On con- D durait de ce silence général ^ que le-Jay n'a D point remis les quinze louis à madame Goëz- )) man ; qu'il l'a calomniée , en disant qu'elle les )) avait exigés et retenus ; qu'il a bien pu garder M ainsi tout le reste : et l'on perdrait un mal- » heureux pour sauver les seuls auteurs de l'exac- )) tion et de l'odieux procès qui en résulte. — £h! » que vous importe y répondit le sieur Marin , » que ce fripon de le-Jay soit sacrifié? Ce n'est

)} pas UQ grand malheur , si tous êtes tous hors Il d'ime aflËEiire qui intéresse aujourd'hui les mi- 9) nistres ^ et où il n'y a que des coups à gagner. » » Chacun s^éleva fortement contre cette barbarie de sacrifier le-Jay^ et Ton se sépara. En nous quittant , le sieur Marin pria instamment le sieur Lépine de lui erwoyer Dairolles à quelque heure qu^il rentrât , pour qv^il pût lui parier avant d^ aller au Palais*

Le sieur Marin et M. Goëzman passèrent Faprès* midi du même jour à chercher le sieur Dairolles dans toutes les maisons où Ton espérait le ren* contrer : ce fut en vain. L'auteur de la Gazette de France inquiet^ renvoie le lundi à sept heures du matin y dire au sieur Dairolles qu'il est de la dernière importance qu'il Tienne lui parler avant d'aller au Palais. Le sieur Dairolles se rend au greffe 9 et ne Ta chez l'auteur de la Gazette qu'en sortant de déposer. Je m'y rencontre aTec lui : la mémoire fraîche encore de tout ce qu'il Tenait de dicter , le sieur Dairolles nous le rend dans le plus grand détail. Le sieur Marin blâma fort une déposition aussi étendue. « Je tous ai cherché ^ » dit-il, partout hier aTCC Goëzman (i)^ pour » TOUS empêcher de faire cette sottise-là.

f i) Je prie qne Ton pardonne la Hbertë de ce langage , )x Tobligation oii je suis de citer juste.

D Depuis^je vous ai fait dire de me venir parler » ce matin : il suffisait de quatre mots au greffe , » et j'arrangeais l'affaire en deux jours ^ comme » je l'ai dit hier à M. de Beaumarchais chez ma- » dame sa sœur. Mais il est encore temps ; tous » en serez quitte pour aller faire une autre dé- » position plus courte et sans détail : on biffera » la première : il n'en sera plus question p et l'af-- » iaire s'éteindra toute seule. »

Je fis sentir à mon tour au sieur DairoUes ^ la conséquence d'une pareille conduite. « Si vous » allez faire une seconde déposition ^ ne croyez » pas qu'on annule la première ; on les opposera » l'une à l'autre^ et toutes les deux à vous^ qui » tomberez précisément dans le cas de le-Jay , » d'être contraire à vous-même : voilà mon avis. » Le ^ieur Marin nous apprit ensuite qu'il allait diper chez M. le premier Président avec monsieur et madame Goëzman , laquelle devait en sortant de table aller faire sa déposition au greffe.

Le même jour, vers les six heures du soir, je retrouvai le sieur Marin sur le Pont-Neuf. « J'ai » dîné avec notre monde , me dit-il ; et pendant » que la femme est allée au greffe , je suis con- » venu avec Goëzman que j'engagerais DairoUes » à l'aller voir ce soir. 11 sera fort.bien reçu; et )) lorsque DairoUes lui aura conté les choses >; comme elles se sont passées , son intention est

w d^avoîr une lettre de cachet pour enfermer sa » femme , et tout sera fini. J^ai vu DairoUes en » sortant de chez le premier Président , et j^en » ai tiré promesse qu'il irait ce soir chez Goëz«- » man ; mais j'ai peur qu'il ne nous manque en- . » core. Joignea-vous à moi pour l'y engagera — I) Pourquoi donc faut-il que ce soit DairoUes^ n lui dis^je? S'il était possible de supposer que H M. Goëzmau ignorât ce qui se passe chez lui^ a> et s'il faut croire pieusement q>i'il ait besoin de )) nouvelles instructions à cet égard pour faire M enfermer sa femme ^ que n'envoye-t-il chercher D le-Jay ^ à qui il a fait faire une fausse déclaw ration , et qui Tient de se rétracter ? Que ne ^) demandait-il à M. le premier Président cette n vérité que tout Paris sait que le-Jay lui a con- » fessée depuis peu? Que ne s'adresse-t-îl à vous- » même ^ qui savez aussi-bien que nous k quoi vous » en tenir sur le fond de l'affaire? Au reste, je » vais voir M. DairoUes et sonder ses intentions. >» Je me rendis à l'instant chez ma sœur , que je trouvai en conversation animée avec une autre de mes sœurs. Le sieur Marin , me dirent-elles , a parlé de nouveau à DairoUes, cette après-midi; ils ont été long- temps ensemble : le dernier est venu tout échauffé nous dire : comment trouvezvous donc Marin ^ qui veut absolument que j'aille changer ma déposition ? Et sur ma résistance

opiniâtre, w vous direz, m'a-t-il ajouté , que c'est » toute cette famille Beaumarchais qui tous a » suggéré la première (i)« Quel bien espérez-vous » de tous ces gens-là? Abandonnez leurs iittéréts; » ne songez qu'aux vôtres. Par votre déposition » de ce matin , vous perdez quatre ans de travaux » accumulés pour obtenir les bonnes grâces de » M. le duc d". • • au moment peut-être où vous » étiez prêt d'eu recueillir le fruit. Allez , mon » cher compatriote , allez-vous-en parler à Goëz- » man ce soir , et surtout promettez-le-moi. » Voilà, m'ajoutèrent mes sœurs , ce que Dairollcs vîeut de nous apprendre : il a dans son premier mouvement raconté les mêmes choses à un de ses amis. INous lui avons fait connaître le piège dans lequel on veut l'attirer. 11 n'ira pas ce soir chez M. Goëzman, quoiqu'il y soit attendu. Et moi , leur dis-je y je vais à l'instant instruire M. le premier Président de celte nouvelle intrigue. En effet, ce magistrat respectable eut la bontés

(1) Il est bon de remarquer ici ^ qu'en parlant au sieur Dâirolles en particulier , l'auteur de la gazette ne se contente plus de dire qu'il faut clianger sa première déposition ; il veut que Dâirolles la tourne contre moi , en déposant qu'elle lui a été suggérée par toute ma famille. Ce trait a toialement dessillé mes yeux sur la conduite du aieur Marin dans toute cette affairei.

la patience d'écouter tout le détait qu'on vient de lire ^ et finit par me dire : a Comptez que le Parlement ne fera d'injustice k personne , et qu'en temps et lieu je me souviendrai de tout ce que vous m'avez dit. »

On avait déjà répandu au Palais que le sieur DairoUes^ au désespoir de sa déposition du même jour p gui lui aidait été suggérée ^ était dans l'intention de se rétracter de tout ce qu'il avait dit. Frappé du rapport de ce bruit ^ avec les insinuations du sieur Marin , il courut le lendemain au greffe , assurer que , non-seulement il démentait le fait calomnieux de sa rétractation^ mais qu'il demandait la permission de confirmer ce qu'il avait dit la veille , et même d'y ajouter quelque chose.

De mon côté^ je fus chez le sieur Marin ^ le prier de vouloir bien ne plus correspondre avec le sieur DairoUes ^ au sujet de mes affaires ; ce qu'il me promit.

Voilà les faits rendus dans la plus scrupuleuse exactitude. Raisonnons maintenant sur la question qu'ils ont fait naître au Parlement.

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