D'AUSTRIE
batiaille, et alloit droict à luy, et luy monstroit dequoy;et oultrc fit mouler le caro à l'arbre, et la flamme à la peno , tous signais de batiaille. Et voyant toule son armée en si bel ordre, descendit en une fregalte, et alla par toute l'armée, visitant et animant un chascun à bien Faire et à mettre toute son espérance en Dieu , monstrant un crucifix qu'il avoit en la main, ce disent aucuns, qui favoriseroit leur bonne cause, prononçant ces parolles de si bonne et généreuse grâce qu'il n'y avoit nul qui ne l'admirasl de sa résolution et courage , et qui ne se conformas! ( du tout en luy et ne luy monstrast un visage j très assuré, et envie tris grande de bien com- I ballre. Soudain après cela scu retourna en sa ; reallc; car les armées (celle du Turc estant en j un 1res bel ordre de croissant) s'approchoient de voilles et de rames les unes des autres. A j son coslé droict estoit, tout contre sa reallc, la ( gênerai le du pape, sur laquelle estoit M. Anthoiuc Colomno, lieutenant de Sa Saîncleté, et à son coslé la capitaines.se de Savoye, commandée par M. de Ligny , un fort honnesle et brave seigneur, digne de sa charge, que j'avois veu à Malte, et qui m'offrit beaucoup de courtoisie par le commandement que luy en avoit faict madame de Savoye; et dans cesle gallerc de Savoye estoit le duc dTIrbin. De son coslé gauche estoit la generallc des Vénitiens, et a son coslé esioit la rapilainrxse de (iennes , en ! laquelle estoit le prince de Parme. Les deux dernières, qui faisoient acsles à la batiaille, estoient la generallc de Malle , et à la main ! droicte celle de Paulo Jourdan Ursin, avec celle I de Lonmelin à main gauche, et a la poupe de la reallc , pour conserver , estoient la capitainesse du commandador major, cl la patronne d'Espaigne.
En cesle belle ordonnance Ton alla à eux, et ils firent la moictié du chemin; car ils presumoient tant d'eux, que jamais nos chrestiens ne les attendroient. Lors, tout à coup, on vil le vent, qui estoit contraire, se faire bon environ midy. que l'on commança la batiaille, qui fut commancée de la corne gauche et de la battaille, où les deux rcallesct gcneralles, tant d'un coslé que d'aulre,soudaio qu'elles se virenl,elk\ s'accostèrent et s'investirent, taschantchascui. à se rendre maistresse de son ennemie; et tout 1 le reste de l'armée, chascune de son costé , eu
VIES DES GRANDS CAPITAINES
rit de mesmes. Pour fin , après un très grand roiiih.it , In reallc de dom Juan se rendit maistresse de !a lurque, el mit en pièces tout ce qui csloit dedans. Et ayant 1a teste esté coupée au bascha , soudain elle fut mise sur le bout d'une picque en signe de trophée ; ce qui estonna les Turcs, et anima les chrcsliens de plus; si bien que toute l'esquadre des galleres turquesques, qui estaient venues affronter cl attacquer la battaille chresiicnne , fut de mesmes traictée que leur gênerai le. Dom Juan , victorieux de ce qui l'estoit venu charger cl attaquer, rallia le plus de galleres qu'il peut : et, voyant que du costé de sa corne droicte on estoit enror aux mains et bien dangereusement , donna si â propos, qu'il se fît maislrc bien lost de toute la battaille, et cassa et brisa tout ce qui se présenta devant luy.
L'Ouchaly donna grand peine aux nostres ; mais il fut chargé si à propos par le seigneur Jehan André Doria , qu'après avoir faict tout ce qu'il peut et rendu le dernier combat se sauva avec trente deux galleres. On luy donna la chasse tant que l'on peut ; mais la nuict survint , qui empescha la veue et poursuit te.
Les Vénitiens firent très bien, où mourut le seigneur Justin ou Justinian Barbarico. le gênerai, qui fit ce jour là très bien, et estoit digne de sa charge. En mourant il dict qu'il mouroit très heureusement pour une telle victoire.
Dom Juan coucha au champ de battaille, et le lendemain fil rerognoistre le nombre des vaisseaux qui estoient pris et mis à fonds , où se trouva, entre galleres et galliottes deux cens sept , le nombre des morts dans ces vaisseaux environ trente mille , et douze mille chrcsliens délivrés de la ehaisne (quia esté un bel œuvre), sans ceux qui furent noyés ou allés mourir ailleurs , et de pris plus de six mille.
Le roy Charles en eut pareil advis , et manda à l'cvesque de Paris cet advis, pour en remercier Dieu et chanter Te Deum laudamus.
Du costé des chrcsliens il y eut bien , ou de morts ou de blessés , jusques â huict ou neuf ou dix mille hommes, tant sur les quinze galleres qui furent prises, (aucunes recourues) que sur les autres; desquels quinze, fut la generalle de Malte, qui combattit longtemps contre sept galleres; mais ce marant de l'Ouchaly survint qui en emporta une des chevalliers du Sainct
Esprit de Savoye , une de Gennes , et l'autre de Sicille, et une du pape.
Ce sont des ballaillcs celles lâ , bien rendues et desbattues, non pas celles où nous ne rendons de combat pour un double 1 , et où a la pluspart s'enfuyent , comme nous en avons veu de
i nostre temps. Et , pour mieux faire remarquer ceste cy , voyez, s'il vous plaist , les grands personnages morts du costé des Turcs. Premièrement, Fcrtauf, bascha gênerai de l'armée de mer; Aly, bascha de terre; Ahmal bey, capitaine des jannissaires; Assan bey, fils de Barberousse; Mehemet bey, gouverneur de Metelin; Ydcy bey, gouverneur de Cion; Caraban , gouverneur de Soubassels ; Campsau bey, gou\erneur de Rhodes; Dely Solyman; Tapart; Cheluby; Provisaga , gouverneur de Napoly de
j Romanie; Amipsa bey, gouverneur ou roy de Tripoly; Dardagam bey, gouverneur du Tercenal: Mustaffa Cheluby, trésorier gênerai de l'armée; Affit Cayga , capitaine de Galipoty; Pery Begoly, capitaine d'une escadre de galleres; Ochiman Beoly, capitaine de fanal; Datamis, patron; Daly baseha; Dondomy, capitaine de fanal aussy; Aly, capitaine d'Alger; Caragoge, capitaine aussy ; Jafer aga, visce-roy de Tripoly de Su rie; Maret aga, fils de Dragut; les enfants d'Aly, Mehemet et Sahin bey. pris; Mehemet bey, gouverneur de Negrepont , pris; Siroc, bey d'Alexandrie, pris; et Carach-Aly, grand corsaire, sauvé avec l'Ouchaly. Il y en a eu une infinité d'autres morts et pris. Cependant faut notter quels gens de marque sont tous ceux que je viens de nommer.
Ainsy se gaigna ceste battaille, sans autres particularités qui seraient trop longues à mettre par escrit, aussy qu'elle a esté au long descrite par plusieurs. Faut notter que la rcalle portoit pour son estendard un grand crucifix et une Noslre Dame de Pitié , et un autre des armes de la ligue. La corne gauche portoit un gaillard jaune, la corne droicte en portoit un verd, et l'arriére garde une bandiere blanche et en poupe.
Jamais ne fut une si belle battaille de mer donnée : aussy ecluy qui en porta des nouvelles à Venise, s'appcllant le seigneur Laffran Justinian, ainsy qu'il fut devant le doge ou duc
' U manuncrit ajoute : « Non pas la très panique» de
nostrrit où, etc.»
DOM JUAN
de Venise , et rais le genouil en terre, luy dict : •Serenissime prince, je vous apporte la nouvelle de la plus glorieuse victoire que la • ebrestienté eut jamais.» Certes elle l'estoil : que si on l'eust bien poursuivie comme il falloit, ûmstaniraoble trembloit , et esloit aussy tost conquis. Mais la jalousie de nos princes chrestiens gasta tout , et mesmes d aucuns que je sçay, lesquels je ne nommeray point, qui, ne desirans la grandeur d'aulruy, et portans envie à dom Juan, on suscita de la guerre ailleurs où n'y avoit ny propos ny raison, puisqu'il y alloit du faict de la chreslienté; j'ay grand peur que Dieu s'en soit irrité depuis sur ces perturbateurs. Les Vénitiens de l'autre costé se faschans de la guerre, prièrent le roy de France de moyenner la paix avec le grand seigneur, où fut envoyé M. l'evcsquc de Dax , de la maison de Nouailles en Lymosin 1 , fort ftrand et digne personnage de ceste charge, les Vénitiens l'ayant esleu et demandé au roy; lequel d'autrcsrbis, du temps du roy Henry second , avoit esté ambassadeur vers eux , et bien venu d'eux , comme je l'y ay vcu. Il fît un très heureux voyage pour eux vers le grand seipneur , et en obtint la bonne paix qu'ils désiraient. Et par ainsy de très bonnes occasions et bons effects qui n'eussent manques d'en sortir pour la chreslienté, faillirent à l'appétit des malheureuses envies , jalousies et divisions. Ainsy jadis se perdit la noble Terre Saincte , laquelle, tant que les princes chrestiens furent d'accord, fleurissoit et augmentoit de jour en jour, mais venans à se diviser et s'envier tout a coup, elle nous eschappa vilainement des mains.
Grand honte certes à nous autres, et de ce temps là et d'aujourd'huy ! car, pour le seur, si les princes chrestiens se fussent bien entendus et accordés, infailliblement l'on eust faict un grand effort sur l'empire de l'Orient : car j'ay ouy à gens qui estoient a Constanliuoble pour lors que les nouvelles y furent apportées de ceste grande defraicte, que le grand sei-
•»eur, tout son conseil de sa Porte et les gens de guerre, estoient si eslonnés, que, si l'on eust veu
élément cinquante galleres chresliennes pa-
>U're, ils quictoient la ville, line chrsr fut bien contre nous et pour les
MrançoisdeKoaillei. 1
D'AUSTRIR. 131
ennemys, c'est que ce fut en hyver et au mois d'octobre que fut cet eschecq; et pour ce a cause du mauvais temps d'hyver et des vents et orages qu'il produict. la belle occasion se perdit. Mais si cela fust arrivé en may ou juin , la victoire se fust poursuivie (autrement ce fust esté un grand blasme et grand honte aux vainqueurs), en renvoyant les malades et blessés, les vaisseaux cassés et rompus et brisés d'où ils éloient venus , pour les remettre et refaire , puis faire une esleclion , tant d'hommes que de vaisseaux, sains et gaillards, et puis donner voille, comme j'en ay ouy discourir aux grands discoureurs. Il est bien vray que l'année après se fît un nouveau armement ; mais il ne fit ny servit de rien, sinon qu'on alla en la Morée et assiéger Navarin ; mais on le faillit à cause du grand secours qui vint.
Voylà que c'est que d'avoir donné (oysir de respirer et de prendre halayne et courage à l'cnnemy. Cela arrive souvent panuy les grands capitaines, qu'après une grande victoire ils ne sont pas toujours sages et bien advisés, et font lousjours quelque faute lourde, et , qui pis est, sont si insolens et ayses de leur victoire, qu'il leur tarde à toute heure qu'ils ne soient retournés en leur patrie pour se monstrer, faire leur parade et entrer en trîumphe , ainsy que fit M. AnthonioColomno, à qui le pape donna le triumphe, et voulut qu'il entrast dans Rome triumphant , ny plus ny moins et en la mesmes sorte que les anciens consuls et grands capitaines romains, ainsy que j'ay ouy dire à ceux qui le virent et estoient à Rome pour lors, et que c'estoit une très belle chose à voir. J'estois lors à la cour quand ces nouvelles vindrent ; mais j'y en vis aucuns grands se mocquer de ce sot triumphe, qu'ils appelloient ainsy. Cela fust esté mieux encor si Ton en eust faict de mesmes â dom Juan, le grand gênerai, et qu'il fust esté suivy de M. Anlbonio, du gênerai des Vénitiens, de Jehan André Doria , et de tous ces autres grands capitaines, tant de mer que de terre, qui avoient si bien faict : car, en telles choses, il faut que l'honneur soit desparty également à un chascun de ceux qui ont bien faict. Voylà ce que pour lors on en discouroit.
Surquoy il me souvient d'avoir len en uo livre espaignol que le roy dora Ferrant d'Arragon, après que ses capitaines, où M. le marquis
VIES DES GRANDS CAPITAINES
de Pescayrc estoit des plus advancés, eurent gaigné ceste bal taille contre les Vénitiens et leur ^encrai Barthélémy d'Alviano, auprès de Yincense, et fort heureusement, il recompensa tous les capitaines et soldats selon leur mérite; et outre plus , il fît mettre par escrit dans les livres des thresoriers, nom par nom , tous les capitaines et soldats, jusques au dernier, qui avoient esté en ceste batt aille, ensemble tous ceux qui estoient morts , rescompensant leur parens. Si bien que, parmy les papiers et registres de la chambre des comptes d'Espaigne, ce papier se trouve et y est enregistré , de sorte qu'il demeure là pour insigne mémoire à jamais de leur valeur et mérite ; en quoy ce roy meritoit d'estre loué et qu'on le servisl. De mesme il nedevoit, en ceste belle battaille de Lepantho, n'y avoir capitaine, ny advanturier , ny soldat , ny marinier , tant petits fussent-ils , dont les noms ne fussent enrollés et escrit* dans quelque beau papier et livre, qui servist à jamais de souvenance de la valeurde ces braves hommes, tant de ceux qui moururent quedeceux quien eschapperent vifs.
Cela devoit avoir esté faict de par Dieu, ainsy que j'ouy un jour à Malte discourir un gentil capitaineespaignol : que Ton devoit amasser tous les os des Turcs qui estoient morts en ce siège, et eslre curieux jusques là de n'en oublier un seul, et les mettre tous en un monceau, et là en dresser une montagne, afin qu'elle servist à jamais d'éternelle mémoire, et insigne et mémorable trophée pour les braves chevalliers qui les avoient desfaicls , et de leur valeur, et qu'on peustdire : « Voylà une montagne des ossemens «des Turcs qui moururent au siège de ceste «place, qu'ils ne peurent prendre»; que là emprès s'y dressast une esguille en piramide, où l'escrileau fut engravé. Certes ce capitaine estoit tout noble d'aller trouver ceste invention gentille, qui devoit avoir esté pratiquée pour la gloire de si braves chevalliers. Auprès de Nancy, où le duc de Bourgoigne fut desfaict et tué, l'on y void une chappelle où les Lorrains furent curieux d'amasser et d'y poser tous les os des bourguignons qui là moururent, et ce en signe de leur belle victoire. Je suis esté trop long en ceste digression : il est aisé à me pardonner, car elle n'est point mauvaise.
Pour retourner encor à dom Juan : à ce que
je tiens de braves et grands capitaines qui l'ont veu en affaires, il estoit si brave et vaillant que si tout le monde l'eust voulu croire, il se fust faict un roy ou petit empereur de quelque royaume ou empire d'Orient, et y eust bien planté l'évangile de nostre Dieu. On l'a un peu blasmé pour la perte de la Collette, si bien que dans Rome il s'en fit un pasquio :
El cardinnl con la bragueta , Dom Juan con ta raçuela, Hanno perso ta Coteta '.
Ils veulent dire que le cardinal de Granvelle, pour lors visce-roy de Naples, s'amusanl trop à l'amour, et dom Juan trop à jouer à la paume, en aymant fort l'exercice, avoient perdu la Gollettc.
Il estoit aysé à ceux qui firent ce pasquin de bavarder : mais il ne tint nullement à dom Juan, car de jour en jour il se preparoit pour l'aller secourir ; mais ceux de dedans le previndrent et ne tindrent comme on le presumoit. Et pensoit-on que, s'ils eussent tenu la moitié autant que ceux de Malte tindrent, ils estoient bravement secourus, et tout de mesmes; cl eust on faict un grand eschecq sur les Turcs qui avoient toute leur armée à terre , et les euston pris à l'impourveu ; sy qu'il en fust allé très mal pour eux. Voylà pourquoy dom Juan n'eut là aucune coulpe ny faute.
Quelque temps après, le roy d'Espaignc l'ayant faict venir à soy eu Espaignc, après l'avoir bien embouché l'envoya en Flandres, où il alla en gallaut cavallier, et non en homme qui eust peur; ains, pour faire le chemin, il y alla en brave advanturier et de gallant homme; car, sans autre grand embarras de train ny d'armée, pour plus aller assurément et assurer sa personne , il prend la poste avec six chevaux seulement , ayant avec luy le seigneur Octavio Gonzague pour confident , et un postillon françois qu'il prit en Espaigne , gentil compaignon, et qui sçavoit toutes les postes, chemins , routes et traverses de France ( il m'a mené cent fois par les postes ) de France, et mesmes celles de Guyenne; et disoit on qu'il estoit Suisse francisé , ou my-Savoyard espaignollisé ). Il le passa par toute la
• Le cardiw ' par ta brayetle.
Et dom Juan par ta raquette, Ont Liim# perdre la Golktie.
DOM JUAN D'AUSTRIK.
France en un temps dangereux et pays scabreux, et mesmes en Guyenne sur la vigile de la guerre, car dans trois mois après nous leusmes. Il vint à Paris, descend en la rue Saint Anlhoine , tout devant le logis de Tarn- 1 tossadeur d'Espaigne. La nuict venue , le va trouver, parle à luy un peu ; sçachant que ce soir il y avoit un bal fort solempnel au Ix>uvre, j y vient déguisé avec le seigneur Oclavio , voit danser toute la cour, la contemple, et sur tout par grand admiration la belle reync de Na- , varre,sœur à nostreroy, la merveille du monde. ! Il demeure eu estase pour voir une telle beauté; j puis aprèsse remet et s'en part ravy , fort et bien j édifié d'elle et de noslrecour, ainsy que jay ouy dire à un secrétaire » de l'ambassadeur d'Espagne. Le lendemain se pourmene par Paris , voit le pallaîs , admire sa grandeur et la beauté de la ville, sans estre cogueu ny rien sceu de \ luy qu'après son départ , puis reprend la poste, • poursuit son voyage droict à la duché de Luxembourg, et de là en Flandres; où, ayant trouvé Anvers pris et saccagé, fit une paix , soubs condition d'en chasser les Espaignols , ce qu'il fit ; j et s'en allèrent tous en Italie, tant chargés de butin d'Anvers qu'ils D'en pouvoient marcher. |
Ce prince fut bien trompé en ceste paix , et bien luy servit de se monslrer bon, vigilant et grand capitaine. Aucuns le blasmerent de ce ; traicté de paix, de 6e desarmer ainsy et renvoyer ses gens. Et ce fut ce qu'un de ces ans secut i très bien remonstrer ceste brave, généreuse et belle infante à qui le duc d'Escot fust (ou de luy ou d'autres qui l'en a voient prié) en porter ; la paroi le, que jamais ellen'auroit son Pays* Bas paisible qu'elle n'en cust chassé les Espaignols. A quoy luy respondanl, et luy donnant un grand -soufflet, elle luy dicl :« N'avez vous •pas honte de ceste parolle, veu que vous «sçavez bien que pour les avoir chassés il en ■prit très mal à dom Juan d'Austrie mon • oncle? »G>mme de vrai les estais ne gardèrent ftuicresla paix, en quoy ils furent fort blasmés; car ils assemblèrent une fort grosse armée de cinquante mille hommes, composée de ceux <le leur nation , de François, d'Anglois, de reistresque le prince de Casimir avoit amené. Mais dom Juan ht aller leur armée en rien ; et se dissipa de soy mesmes , car il l'alla assaillir encor
1 Le manuscrit ilii : « L'n petîl seercuire pour lors. ■
qu'elle fust retranchée de grands relranchemens; et leur donnant une camisade, n'ayant avec luy que quatre mille Espaignols, luy à la teste, fausse tout leur retranchement et barricades, enfonce, donne dedans, desfaict tout ce qu'il trouve; et n'eust esté une brave troupe, fort petite pourtant , de François et quelques Anglois qui se résolurent, là où se trouva aussy à propos M. de La Noue, a faire teste, et qui fit très bien, il leur enlevoit resoulument leur logis et leur desfaisoit la pluspart de leur armée , et le reste mettoit en route.
J'eslois lors à la cour que ces nouvelles vindrent au roy , qui ne se pouvoit saouler de louer un tel acte généreux et vaillant. Un peu ad van t, M. de la Noue m'avoit escrit, me priant l'aller trouver , et me mandoit les forces de l'armée des estais qui estoient grandes, et m'eserivoit ainsy : « Nous sommes plus forts que dom Juan, » mas los Espaftoles dieen que son superiores en valor l. Tels estoient ses mots.
Or ce pauvre prince ne jouit longuement de ceste belle gloire et louange, car luy qui avoit tant cherché de mourir dans un champ rude de Mars, alla mourir dans un tict mol , et tendre, comme si ce fust esté quelque mignon de Venus et non un fils de Mars. Il mourut de peste , qu'il avoit prise de madame la marquise d'Avré, disoit on , de laquelle il estoit espris ; mais tout le monde ne dict pas cela , et mesmes en Espaigne; car on tient qu'il mourut empoisonné par des bot ines parfumées; et vays dire comment.
Dom Juan avoit un secrétaire que le roy d'Espaigne lui avoit donné , et en qui il se fioit fort, qui s'appelloit le seigneur Escovedo;il avoit esté à dom Ruy Gomez. I^edict dom Juan l'envoya un ours de Flandres vers le roy pour luy rapporter les affaires de son estai. Estant à la cour, après avoir faict sa légation et charge, il s'enquierl des nouvelles de la cour, et mesmes des dames , ainsy que nous autres courtisans sommes curieux aussy tost de nous en enquérir quand nous y arrivons. On luy dict que la princesse d'Eboly, vefve de Ruy Gomez ( que j'ay veu une très belle femme , elle estoit de la caza de Mendozza), traictoitfbrt l'amouravec Anlhonio Pcrez, que jay veu secrétaire ma jour du roy Philippe , et son principal conseiller et très favory, très babil homme, et qui faisok tout.
• Mais les Espagnols se disent supérieurs en valeur.
134 VIES i»ES GRAN
Escovedo , qui avoit esté à son mary et à elle , e( qui se ressentoit cncor de l'ancienne amilié et fidélité qu'il portoit à son feu raaistre, ne peut supporter sur le cœur ceste nouvelle, qu'il ne se deschargeast à sa feu dame et maistresse, adicte princesse d'Eboly, et ne luy remonstrast le meschant bruict qui courait d'elle et le grand tort qu'elle se faisoit. Elle , en collere aussy tost de telles sottes remonstrances , le renvoya bien loing avec de fort rudes menaces , et descouvrit le tout à son amy Anlhoine Perez, qui, eu concevant la vengeance, le fît tuer , et supposa force mémoires faux qu'il monstra au roy d'Espaigne, par lesquels il le monstroit traistre et infidèle au roy , et que dom Juan , son maistre, tramoit pour s'impatroniser , non seulement de Testai de Flandres, mais de celuy de Milan et royaume de Naples. Bref, il ne manqua pas de fausses impositions et d'inventions à quantité. A quoy le roy prenant pied , comme jaloux de son estât, (car quelle est la chose qu'un prince ne fasse pour maintenir son estât quand on le luy veut esbranier?) faicl donner la venue à la vie de dom Juan, comme j'ay dicl; enquoy le roy est excusable ; mais Anthonio Perez tris blasmable.
Dieu, qui est juste juge des meschantes actions humaines, en produit aussy tost la punition ; car le président de Castille , et conde de Barajas, de la casa de Sappatos 1 , en Arragon , avec Matlieo Vasque , secrétaire du roi , et tous deux grands ennemys d'Anihonio Perez , firent tant sur la perquisition de la mort d Escovedo, qu'ils en sceurent la vérité, et que, pourleseur,ladicte princesse et Anthoine Perez l'avoicnt pourchassée , et de plus descouvrirent les fausses accusalions et impositions du pauvre dom Juan. Dequoy le roy très indigné et fasché fit mettre et l'un et l'autre en prison; mais cela ne repara pas la vie du pauvre dom Juan, ny du pauvre Escovedo, ny les regrets qu'en fit le roy , uon plus que fit le roy Louysonziesrae 1 à l'endroict d'un pauvre moyne de son royaume , lequel voyant un jour le roy disner, el ayant par cas fortuit tout contre soy un capitaine de Picardie à qui le roy en vouloit , il fit signe seulement de l'œil à Tristan TUermite , son grand prevost ; car le plus souvant il n'usoit pas d'aulres commandemens , sinon par
' l<e comte de Varajat de la maison de Sappatos. ' Le mamucrit dit ; « Le bou rompu. »
S CAPITAINES
guignades éloignes. Tristan, pensant qu'il ftst signe du moyne, ne faut aussy tost de le prendre dans la basse-cour, et le faire jetter dans le sac en l'eau. Le capitaine, qui avoit veu le signe du roy , se doubla que c'estoit pour luy ; parquoy tout bellement s'évada , et monta à cheval, et picqua vers la Flandres. On dict au roy le lendemain qu'on l'avoit veu sur le grand chemin qui s'en alloit à grand erre. Le roy envoya quérir Tristan , et luy dict: «Tristan, «pourquoy ne fistes vous ce dont je vous fis «signe hiere de cet homme? — Hà! il est bien aloing à ceste heure, dict Tristan. — Ouy, bien «loing, dicl le roy; on l'a trouvé vers Amiens. « — Mais vers Rouen, dict Tristan, où il a desjà «beu son saoul. — Qui entendez vous? dict le «roy. —Hé! le moyne , dicl Tristan, que vous « me monslrastes , je le fis jetter aussy tost un sac « dans l'eau. — Gomment ! dicl le roy, le moyne? «et Pasque Dieu (car c'estoil son jurement) ! «c'estoit le meilleur moyne de mon royaume. «Qu'avez vous faicl? Eh bien! il luy fault faire adiré demain une demi douzaine de messes « de Requiem , et par ainsy nous voylà autant « deschargés, car j'enlendois ce capitaine piacard. » Voylà comment le moyne sauva la vie au capitaine, ayant esté pris pour l'autre. Ce fut bien un qui-pro-quo d'apoticaire ; mais la vie de l'autre n'en fut nullement reparée. Il n'est pas bon de faire tels commandemens par signes ; vous en voyez l'inconvénient. 11 n'y a que de parler haut et clair, et absolument eu roy et magistrat souverain.
Ainsy la mort d'Escovedo ny de dom Juan ne furent point remises ny reparées pour l'emprisonnement d'Anihonio Perez, ny pour son banissemenl; lequel, rompant les prisons, s'enfuît eu Arragon, où il fit en partie ceste belle révolte de Saragosse et d' Arragon, qui eust pris grand feu sans la grand prudence du roy, qui, ne s'en estonnant aultrement , y envoya dom Allonzo de Varras avecques une grosse armée de Castille dont il estoit général ; lesquels *, amprès avoir faicl des mauvais, quand il fallut venir au bon du faicl, se rendirent et posèrent bas les armes; et , par commandement du roy, fut tranchée la leste a la justice2 d' Arragon, qui
' Les Arragonnais
* Le juslita, nom du premier magiatrat, défenseur des liberté» politique* de l'Arrafjou.
DOM JUAN
fut grand faict; car elle a esté de tout temps très ticre et si arrogante que rien plus. Et s'appelloit dora Juan de Lanuza; lequel estant pris , le roy ne At qu'envoyer un petit billet qi'i porloit: Vista esta carta, coriareis la cabéça al jusaça d'Aragon sin otra dilacion por que se conviene a nuestro servicio, su pena de nuestra indignation, dada, etc.* Là «présente veue, vous ferez trancher la teste à «la justice d'Arragon sans autre dday, parce «qu'il convient a nostre service , sous peine «d'indignation. • C'est commander cela en mots briefs, et non par signes, comme je viens de dire. U fit prendre aussy prisonnier le duc de Villermes et le comte d'Arande, tous parens du roy, et menés en Gastille. On ne scait s'ils en ont eu autant tons ces rebelles. Aussy certes avoient faict une grande injure au roy; car ayant pria dans son logis dom Inigo de Mendozza, marquis d'Almenara, surintendant de toutes les affaires d'Arragon, et l'ayant sorty de soodict logis et mené dans la rue, luy baillèrent tant de coups de baston, qu'il mourut au bout de quinze jours dans la prison.
Quant à Aolhonio Perez, il se sauva tellement quelleraent comme il peut, par les montagnes, avecques toutes les peines du monde, pluyes, neiges, glaces et vents; vint en Bearn, où il demeura longtemps avecques madame la princesse sœur du roy, luy persuadant et mettant cd avant beaucoup de belles occasions (ainsy que font tousjours les malcontens et rebelle»; pour conquérir par delù ; si bien que madicle dame y envoya quelques gens; mais la pluspart furent desfaicts, et s'en tournèrent fort piètres. Après , ledict Anthonio s'en alla avecques clic à la cour trouver le roy et luy parler; delà en Angleterre, où il n'a pas mieux faict ses affaires qu'ailleurs. Retourné en France, à ceste heure il dict qu'il veut aller en Constantinoble trouver le grand seigneur, là où, s'il peut, il nuira «u roy son maistre tout ce qu'il pourra par son grand esprit , comme il Ta très bon , habile, et qui sçait les affaires de son maistre mieux qu'homme du monde, les ayant maniées de long temps, qu'il a faict à souhait et comme il vouloit. Il sera homme possible , dict-on , pour se renier, estant en tel desespoir; et force gens font faict et le reroient.
Ce fut luy qui le premier fut médiateur et